ÉPITRE PREMIÈRE A MES VERS
Adresses à madame la tnarjuist dt Pempadovr en 1760.
QUITTEZ, mes vers, les ombres du mystère, Allez paroitre au plus brillant séjour ; Abandonnez les vallons de Cythère ; Mais évitez l'éclat d'un trop grand jour.
Enfants, voués au culte de l'amour.
Ne vous montrez qu'aux regards de sa mère.
Craignez aussi, dans vos jeux indiscrets.
De vous livrer aux trailj de la licence :
De la beauté voilez quelques atlraits.
Et ramenez au ton de la décence Le coloris de vos tendres portraits.
Qu'avec plus d'art vos gazes retenues, Par un obstacle irritent le zéphyr ; Peignons toujours les Grâces demi-nues :
Uœil qui voit tout perd bientôt tout désir.
En imitant les maîtres de la lyre, Craignez, mes vers, d'en suivre trop l'ardeur J'aime Catulle et son tendre délire ; Mais trop souvent sa muse sans pudeur Donne à l'amour un masque de satyre.
Suivez Ovide, osez dicter ses lois; Mais de son art épurez le système :
Il parle aux sens et nous redit cent fois Comme on jouit et non pas comme on aime.
Tibulle encor, ce dieu du sentiment, Des voluptés voila trop peu l'image.
De ces Latins la langue étoit peu sage :
Galante, obscène et libre impuliément.
Elle dit tout : la nôtre, un peu sauvage.
Rougit d'un mot ; un rien lui Êiit ombrage :
C'est une prude, on la blesse aisément.
Nos bons aïeux, au temps de son enfance, Sans retenue égayant leurs propos, Entre tenoient la gothique indécence, Et prodiguant le sel de leurs bons mots.
Des chastes Sœurs corronipoient l'innocence.
Sui-vint le goût, sage réformateur, Qui n'admit plus qu'un langage sévère ; Mais sur les jeux de la gaîté légère.
Trop loin peut-être il porta sa rigueur.
Epi très, 135
Vers le sublii^e il étendit ses ailes, Pour les palais il quitta les hameaux; Et pour l'éclat des lyres immortelles, Fit dédaigner les tendres chalumeaux.
On fit sonner les trompettes épiques ; L'ode éleva ses modes pindariques; De Melpomène on entendit les cris j £t cet élan des sublimes esprits Laissa bien loin les modestes lyriques.
Le dégoût prit à nos chantres galants.
Dont la mollesse enfouit les talents :
Contes joyeux,, chansons idaliennes, Hymnes d'Hébé, cantiques de Bacchus, Tendres accords des flûtes lesbiennes.
Le Pinde alors ne vous entendit plus.
Quelle autre guerre, ô fille d'harmonie, Va vous livrer ce siècle de raison !
Du nord glacé de la philosophie Est émané ce souffle, ce poison, Qui, répandu sur tout notre horizon.
Désolera l'empire du génie.
J'entends déjà ces graves nourrissons, Qui, mesurant leur prose doctorale, Pensent traiter arts, sciences, morale ; Nicole en vers veut donner ses leçons :
Siècle pensant, âge de la lumière, Nous admirons tes Socrates nouveaux ; Éclaire, instruis par leurs divins travaux Et de l'erreur désille la paupière ; Mais qu'Apollon brille de ses attraits :
Ne ternis point l'éclat de ses parures
i}6 Poésies de Gentil-Bernard.
Et lai5se-lui ses riantes peintures Pour dérider les sages que tu fais.
Par un esprit de vertige et de mode, S'élève encore une secte incommode D'hommes lettrés, bizarres contempteurs De nos écrits ; mais zélés fanatiques.
De rétranger importants amateurs, Infatués des muses britanniques :
Tout ce que Londre a pour eux enfanté Est aussitôt lu, cité, translaté.
Aussi voit-on dans nos champs littéraires Changer Fémail de nos vives couleurs.
Et, par l'effet des teintes étrangères, Dénaturer nos primitives fleurs.
Ils nous diront, serviles tributaires, Que la nature excelle en ce tableau ; Que ce beau sombre est la teinte du beau.
Non, mes amis ; consultons nos modèles, Imitons-les; pensons comme Boileau.
Pourquoi puiser dans ces sources nouvelles } Riches par nous, enviés, respectés.
Nous imitons, faits pour être imités.
Fuyons ce culte, et, quoi qu'ait dit Voltaire, Milton nous passe en sublimes beautés, Pope est divin ; mais notre goût s'altère.
Voyez plutôt nos tragiques nouveaux, Et ces tyrans, ces poignards, ces tombeaux ; Je citerois, pour plus grande manie, La doléance et les pleurs de Thalie, Et ce théâtre aux bruvantes chansons.
Epi très, 137
Et Théroïde aux lamentables sons.
Qui nous rendra les chants de la tendresse ?
D'où renaîtront ces airs mélodieux, Faits pour Toreille et la table des dieux ?
Uombre et le deuil s'emparent du Pèrmesse.
Plus de Grécourt, encor moins de Chaulieu ; Piron s'endort, Gresset est tout en Dieu.
Un jeune essaim eût volé sur leurs traces ; Mais je les vois portés par le torrent.
Trop égarés par la sphère du grand, Pour revenir dans le cercle des Grâces.
Vous n'eûtes pas ce vain désir comme eux.
Mes petits vers, et vous fûtes heureux.
Votre foiblesse éveilla ma prudence :
Je balançai le fardeau des sujets ; Et vous bornant aux plus simples objets.
Je vous contins dans l'abri du silence.
Que nous importe un renom suborneur ?
Le repos suit l'obscurité du sage.
Plus près de moi je cherchai le bonheur.
De l'amitié j'obtins le doux suffrage.
Il me suffit. Heureux jusqu'à ce jour, Vous jouirez longtemps de ce partage. Contents de plaire aux yeux de Pompadour.