‹ Poésies choisiesChapitre 24 sur 84 · ÉPITRE VII · texte numérisé non relu

ÉPITRE VII

A THEMIRE

Écrite de Fontainebleau, 1766.

DU froid séjour de la grandeur Jécris à ma chère Thémire ; Le confident de mon ardeur, L'Amour est mon ambassadeur; Qu'il lui porte ce qu'il m'inspire.

J'habite l'asile des rois, Palais que des sables arides Environnent au fond des bois.

Où l'on révéroit autrefois Le rameau sacré des druides, Et dont nos maîtres firent choix Pour lancer leurs meutes rapides.

Et mettre les cerfs aux abois.

J'aime à voir ces chênes antiques,

Êpîtres, i6i

£t ces tours, ces dômes épars,

Ces rochers vus de toutes parts ;

Le désordre de ces portiques,

Ces magnificences gothiques.

N'ont rien qui blesse mes regards ;

Mais mon cœur, que peut -il y faire ?

Trouverai-je ici le bonheur ?

J'aime ailleurs, puis -je ici me plaire?

Me plaire au faste suborneur

De la gloire et de sa chimère,

Et sous l'iniquité prospère

Abaisser le front de l'honneur ?

Que me veut l'amitié cruelle

De l'ambitieux qui m'appelle

Aux fortunes de ce séjour ?

Ai-je d'autre fortune à faire

Que de consacrer chaque jour

A te voir, t'adorer, te plaire,

A chanter Thémire et l'amour ?

Arraché de ma solitude

Et des berceaux de mon loisir,

Puis-je goûter, dois-je choisir

Le stérile ennui d'une étude.

Qui n'est pas celle du plaisir ?

Quel intérêt peut me distraire

Du lieu de ma félicité.

Du lieu qu'habite ma bergère ?

Ton climat, douce liberté ;

Son beau ciel, son pur hémisphère,

Ses délices m'ont dégoûté

D'habiter la terre étrangère .

i63 Poésies de Gentil^Bernard.

De la cour et de la cité.

Thémire, c'est là ton partage, Cest le bonheur que j'ai quitté.

Puis-je assez m'en tracer l'image ?

Hélas ! j'ai vu finir le cours De ces innocentes soirées. Plus belles que les plus beaux jours.

Où sans art tes grâces parées Brilloient au milieu du concours De tes rivales éplorées, De tes amis et des amours.

C'est le bord heureux de Suresne, C'est le beau gazon de la Seine Que tes pas légers parcouroient.

Quand tous les zéphyrs accouroient, Voloient et te suivoient à peine ; Quand Carite et moi fadoroient, Et que les Grâces admiroient Leur sœur, leur émule et leur reine.

Ces jeux, que sont-ils devenus ?

Que fait l'innocente Carite ?

La compagne de ma Vénus, Sa rivale et sa favorite ?

Que mon cœur en étoit jaloux.

Quand le tribut de ses tendresses Étoit avec des noms si doux Payé de toutes tes caresses I Sans l'espoir d'un pareil retour.

Il faut encor que je révère Cette ardeur qui vous est si chère, L'Amitié, la sœur de l'Amour,

Ep tires. 163

Si souvent fatale à son frère.

Unis-les tous deux sous ta loi; Aime ta Carite, aime-moi.

Peut-être la nature sage, Loin de condamner ce partage, Médite enfin ce double emploi.

Pour le bonheur de son ouvrage.

Mais j'entends retentir les cors, La chasse a fini, l'heure exige Que j'abandonne le prestige Du songe charmant d'où je sors.

Que le bruit des chasses m'afflige I Adieu. D'un si triste tableau, Thémire, accuse ton absence.

Que veut-on que je peigne en beau Sans toi, sans ta douce présence ?

Par une magique puissance, Veux-tu que tout change à mes yeux ?

Viens toi-même habiter ces lieux.

La métamorphose est aisée.

Pour moi disparoîtra la cour ; £t tu feras de ce séjour Éden, Cythère et l'Elysée.

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