X JEAN-AÎSTOINE DE BAÏF
Cette dernière date a été controversée; cependant elle peut être déterminée nvec certitude. Dans une pièce qui est au livre IX des Poèmes (p. 91 , Baïf s'est complu à nous tracer son portrait au physique et au moral; et ce passage, composé et imprimé en 1572, se termine par ces vers qui paraissent avoir jusqu'ici écliappé à ses biographes :
Oust dans Paris vit le carnage, Le février ilavant mon âge L'an quarantième acomplissoit.
Ainsi, Bnïf accomplissait sa quarantième année au mois de février 1572, qui précéda la Saint-Barthélémy : il était donc né fiu mois do février 1552. 11 fut baptisé à l'église Saint-Moïse et reçut do ses parrains les noms de Jean-Antoine.
Lazare do Baïf resta à peu près deux années à Venise. Une pnrllo de sa correspondance avec l'évéque d'Auxerre, alors ambassadeur à Rouie, existe encore à la Bibliothèque nationale'. Il y est parlé à diverses reprises du capitaine Rincon, al taché à l'anihassade de Venise, et qui avait été un des parrains de Jcan- .\ntoine. On y trouve quelques renseignements personnels au sujet de l'abbnye dont le roi avait gratifié son ambassadeur, et do nombreux témoignages des préoccupations que causaient nlors les Turcs aux nations occidentales de l'Europe.
Lazare de Baïf revint en France, en 1555, et fut nommé conseiller nu parlement.
A peine Jean-Antoine fut-il hors do sa première enfance que son père le mit entre les mains des professeurs les plus distingués de son temps. Charles Etienne l'instruisit des premiers éléments de la langue latine et le célèbre Ange Yergèce le forma à la prononciation et à l'écriture du grec.
En 1540,.rrtHHc'e désaslrée que Biidé trépassa, Lazare de Baïf fut envoyé en Allemagne en qualité d'ambassadeur; il allait représenter la France à la diète de Spire. Ce fut dans ce
1. Manuscrit 2Ga, fonds Dupuy, fol. 1 .à fol. 41. Ces lettres, au nombre de vingt, signées de Bail', mais écrites pajr un secrétaire, ont été presque toutes publiées par Nie. Camusat, dans ses Mcliinqex hisloriqiics de 1590 à loSO (Troyes, 1619, iii-8). .V ces lettres il faut en joindre deux autres inédites, datées de la même époque et aussi adressées à l'évéque d'Auxerre, qui appartiennent M. Feuillet de Conches. Écrites de la même main, elles sont suivies, comme plusieurs de celles de la bibliothèque, de quelques ligues autographes de Lazare de Baïf.
SA VIE ET SES ŒUVRES. xi
vovngû diplomaticiue qu'il cnimona avec lui Charles Etionno et Ronsard, à peine alors âgé de seize ans.
Avant do, s'éloigner, plein de sollicitude pour son (ils auquel il témoigna toujours une affection très-vive, il le remit entre les mains d'un professeur nonmié Tusan. Baïf passa quatre ans dans cette maison où il contracta de précieuses amitiés. « Là, ajoutc-t-il lui-même,
Là quatre ans je passay façonnant mou ramage De grec et de latin ; et de divers langag-e (Picard, parisien, touranjau, poitevin, Normand et champenois) meilay mon angevin,
Dl's son retour en France, en l.'jil, Lazare, nommé maître des requêtes ordinaires de l'hôtel du roi, s'était établi à Paris, s'ndonnant à l'étude des leUres et à l'éducation de son (ils.
Celui-ci avait douze ans quand son père le confia aux soins du célèbre Daurat, qui vint s'établir auprès de son élève dans la maison qu'habitait Lazare de Baïf dans le quartier de l'Université. Une circonstance heureuse décida de la carrière et de la vocation de cet enfant. Ronsard, qui avait alors vingt ans, après avoir un peu couru le monde et perdu auprès des grands un temps précieux pour l'étude, avait pris la résolution do se remettre aux lettres. La mort de son père, survenue en 15M, lui rendit à cet égard toute sa liberté, et il obtint (à cette époque, il demeurait aux Tournelles! de venir prendre part chaque jour aux leçons que le jeune Baïf recevait de Daurat.
« Depuis, Ronsard (dit Claude Binet) ayant sceu que Dorât alloit cstablir une académie au collège de Coqueret, duquel on lui avoit baillé le gouvernement, ayant sous sa charge le jeune Baïf, il délibéra de ne perdre une si belle occasion et de se loger avec luy; car ayant esté comme charmé par Dorât du phyltre des bonnes lettres, il vid bien que pour scavoir quelque chose, et principalement en la poésie, il ne falloit puiser l'eau es rivières des Latins, mais recourir aux fonteincs des Grecs. Il se fit compagnon de Jean-Antoine de Baïf et commença par son émulation à ostudier : vray est qu'il y avoit grand difl'erence, car Baïf estoit beaucoup plus avancé en .l'une et l'autre langue, encore que Ronsard surpassas! beaucoup Baïf d'âge. Néantmoins la diligence du niaitre, l'infatigable travail de Ronsard et la conférence amyable de Baïf, qui à toutes heures luy desnouoit les plus fascheux commencements de la langue grecque, comme Ronsard, en contre échange, lui apprenoit les
XII JEAIS'-ANTOI>E DE BÂÏF,
moyens qu'il sçavoit pour s'acheminer à la poésie française, furent cause qu'en peu de temps il récompensa le temps perdu. Et n'est à oublier que Dorât, par un artilice nouveau, luy apprenoit la langue latine, sçavoir est par la grecque. Nous ne pouvons oublier de quel désir et envie ces deux futurs ornemens de la France s'adonnoient à l'estude ; car Ronsard, qui avoit esté nourri jeune à la cour, accoustumé à voilier tard, conlinuoit à l'estude jusques à deux ou trois heures après minuicl, et se couchant reveilloit Raïf qui se levoit et prenoil la cliandellc et ne laissoit rcIVoidir la place. »
Ce fut ainsi, comme le dit Claude Dinct, sous l'influence de Pionsard, que se développa le génie poétique de Baïf. On ignore combien de temps il suivit l'enseignement de Daurat, auprès diiquel Ronsard demeura sept années ; la mort de son père, en 1547, interrompit peut-être le cours de ses études. En perdant son père, Baïf perdit lui protecteur qui lui avait aplani les diflicultés premières de la vie et de l'étude, un conseiller sage et sévère qui eût tempéré son ardeur juvénile et maintenu jusqu'à sa maturité un talent précoce et plein de promesses.
Lazare do Baïf était à la fois un lettré, un érudit et un poète. 11 a laissé trois traités sur dos sujets d'archéologie grecque et romaine*; et a traduit en vers \ Electre de Sophocle (Paris, ir)")7, in-8) et VHécube d'Euripide iParis, 1550, in-8). Il a composé, en outre, un assez grand nombre de poésies diverses, d'épitaphcs, de ballades, restées inédites, et, ajoute-t-on, le Ravisseiiioif (l'Europe; mais cet ouvrage posthume, qu'on lui attribue à tort, n'est autre, il nous semble, que le petit poème composé par Jean-Antoine et publié en 1552.
Lazare de BaïT, en mourant, laissa quelques biens à son U]-^, des terres en Anjou et cette maison qu'il habitait à Paris et que devait illustrer l'.^cadémie de musique fondée en 1570.
Se trouvant sinon riche, du moins assez à l'aise pour se donner aux lettres, Baïf vécut dès lors dans la compagnie des plus charmants esprits de son siècle, vouant, comme eux, sa vie à l'art et à i'anioiu", et poursuivant les Jluses jusqu'au sommet de leur saint coupeau. Mais, le plus jeune parmi ses compagnons, il n'avait encore rien produit, lorsqu'on 15i9 parut )'//liishYilion (le In langue françohe. Ce cri de guerre, poussé par un des chefs de lu jeune école, éveilla en lui un vif désir
1. /)(' re vealinra (Antiquités romaines, de Gr.rvius, loincVI); (te rc vnscularia {.Anti(]niléx fjreccjues, de Gronovius, tome IX) ; (le re navati (Antiq. grecques, lieGron., tome XI).
SA VIE ET SES ŒUVRES.' xiii
(lo, la iiloiro rt l;i Ir^ilinKi niiiliilion de forcer l'avenir pni ses l.il)curs poéliiiiies. 11 n marqué lui-nièiiic ce moment dans une pièce adressée à JI. de Villequicr (p. 77) :
Quand jeune encorn et sans barl)e au menton,
Lors désireux d'aquerir un beau nom,
Me hazarJé sous Henri prince humain,
Au dnuziesme an qu'il tient le sceptre en main.
Par mes labeurs à me faire connoitre.
Vingt et trois ans continus j'ay fait croistrc
Do mes travaux d'an en an le monceau...
A la première lecture de ces vers, on pourrait être tenté de croire qu'il l'ait allusion à quelque publication; il n'en est rien. Il s'agit de l'ensemble de son œuvre poétrque, dont il donna une édition complète en 1572. En effet, dans la dernière pièce des Passe-Temps, il dit, en parlant de son livre :
Quatre fois cinq et trois années Se sont .par les ans retournées Depuis que je l'ai commencé.
Ce qui, de X'^yTl, nous reporte en 15i9, à la deuxième année du règne de Henri II.
Les premiers vers qu'il publia furent les quatrains fraduils de distiques latins qui, avec une ode et une épilapln;, parurent en 1551, dans le ToDibrau de Marguerite de Valois. Mais ce n'était là qu'un jeu de sa muse naissante. Il aspirait à chanter ses amours; il lui fallait aussi sa Cassandre et son Olive. Du doux nom de Méline il décora l'amante imaginaire qui lui inspira d'amoureux sonnets et de lascives chansons ; et il prit soin de dater exactement cette première heure d'éclosion poétique (p. OS' :
... Pour l'amour d'un doux cruel visage J'alloy chantant sur les rives de Seine Lorsque*ncuf mois je contoy sur vingt ans.
Lui-même nous a dévoilé le secret de cette fiction amoureuse : « Paravant, » nous dit-il (p. 120), c'est-à-dire avant d'aimer la belle Francine,
Je chantois affranchy de sa peine
L'enfant sous un nom feïnt...
C'est ainsi, dans le courant de l'automne de l'année 1552,
xrv JEAÎS-ANTOINE DE BAÏF,
qu'il laissait un peu négligomnifiit tomber ses premiers vers de sa plume facile. Pressé de jouir de la gloire poétique et de ceinire son front d'un chapeau de laurier, il ne se donna guère le temps de revoir et de polir ses jeunes cliansons, dont quelques-unes, même parmi les plus gracieuses, auraient gagne à quelques suppressions. Les Amours de Méliiie parurent sans retard : l'impression était achevée le 10 décembre 15o2.
Bientôt un amour véritable ranima sa muse. C'était au comnienccnient de 1354, nous laissc-t-il entendre p. [20],
J'atteigny l'an dcuziesmc aprcs une vingtaine
quand .\mour m'atisa
Un fou par le bel œil d'une douce inliumainc.
Ce fut dans un voyage qu'il fit avec Tahureau, à Poitiers, que cette nouvelle passion éclata dans son cœur. Les deux poètes firent connaissance de deux sœurs : la belle Marie, que Tahureau chanta sous le nom de l'Admirée, et la fièro et inhumaine Francine, pour laquelle Baïf soupira trois ans. On a dit qu'elle s'appelait Francine de Gennèsi ; mais ce n'est là, après tout, qu'une ingénieuse conjecture. En tout cas, ainsi que Baïf nous l'assure (p. 94\, Francine ne fut point, comme Méline, une maîtresse imaginaire :
Là je fus pris soudain
Par les attraits d'une tille sçavanle Que sous le nom de Francine je chante, Nom qui n'est feint et sous qui le soucy Que j'ay clianté n'cloit pas feint aussy.
Les Amours de Francine parurent en 1533 et vinrent attester de nouveau la fécondité souvent heureuse de Baïf.
Pendant les quinze années qui suivent, peu d'événements remplissent la vie du poète. îsous savons, sans pouvoir précis
1. C'est M. Prospcr Blancliemain, dans son édition des Odes, sonnets, etc., de Tahureau (Genève, 1869). 11 fait remarquer un certain nondjre de passages où Baïf semble mettre une intinlion dans l'emploi des mots germe, germer, etc., entre autres ce vers liié des Amours de Francine :
Riefi que gcnne et tourment Ion nom ne me promet.
(Cf. dans ce volume, p. loO, v. 27, p. 1.^5, v. 27, p. 16i, v. .",) Il cite ensuite des vers de Guy de Tours (Le paradis d'amour, Paris, 'lo98), où est célébrée mademoiselle de Gennes et qui se terminent paf un souvenir accordé à Baïf,
SA VIE ET SES ŒUVRES. xv
ser la date, qu'il se rendit au concile de Trente p. 2uO\ et, de là, descendit en Italie.
Vers 1567 ou 1509, un grave événement vint bouleverser sa vie. Le royaume était profondément troublé et agité par les soulèvements des calvinistes. Leurs compagnies tenaient campagne dans l'ouest et dans le centre de la France. Baïf fat une des victimes de leurs excès ; il vit ses bienstomber entre leurs mains. 11 put faire face d'abord à cette perte de revenu ; mais au bout de trois ans, ayant épuisé ses ressources, il se vit dans l'obligation de s'adresser à la libéralité du roi (p. 240) :
Car trois ans sont coulez que, bauny Je mon l)ieai Je mange du passé quelque peu de réserve ; Tandis le huguenot fait son propre du mien. Avoir recours ailleurs qu'à mon roi je ne puis, Puis que j'ay perdu tout, etc..
Cbarles IX aimait les letlrrs; il fut touclié de la situation du poëte et lui accorda quelques secours avec une générosité que célébra Baïf. Celui-ci avait supporté impatiemment cette ruine. L'églogue intitulée flrtHief pourrait bien avoir été écrite pendant la première heure de découragement et de désolation. Mais les libéralités du prince et le poslc de secrétaire du roi réparèrent en partie la brècbe faite à sa fortune. 11 sendjle, en effet, qu'il y ait quelque exagération à se représenter un Baif pauvre et besogneux. Les poètes de l'époque se font volontiers pauvres auprès des rois et des grands, mais il ne faut les croire qu'à ' demi. Cette mendicité poétique était dans les mœurs du seizième siècle, et, plus tard, Malherbe la pratiqua encore sans scrupules, en véritable Normand. Dans le cas actuel, sans doute, la situation de Ba'if était digne d'intérêt; mais il ne faut pfts transformer en pauvreté cette gène momentanée et létendrc à toute sa vie, puisque, de l'aveu du poëte, il put, bien que privé de ses revenus, vivre trois ans sur ses économies !
Pendant cette période, Baïf avait perdu plusieurs de ses com^ pagnons d'étude et de plaisir : Tahureau, avec lequel il était lié d'une étroite amitié, La Péruse, Olivier de Maguy et Joa- Chim du Bellay. La brigade poétique voyait ses rangs s'éclairçir, mais elle ne perdait ni l'enthousiasme ni la confiance; Ronsard et Baïf foutenaient l'ardeur de la jeune école.
Baïf, autant que Ronsard, par sa connaissance des langues anciennes, par la facilité de -son talent et par son goût, initiait la France aux grâces légères de la poésie grecque. Comme
ïvi JEAA-A>TOnE DE BAÏF,
André Chénier, il possédait l'art d'associer à sa pensée uae odelette ou une épigramme antique, et de rajeunir, par une touche délicate et moderne, quelque tableau ravi à Méléagre ou à Anacréon. Visant plus haut, il essaya de faire monlcr sur la scène le vers à la fois majestueux et simple de Sophocle ; et sa traduction d'Antigone mérite encore qu'on la cite précisément pour la sobriété et la dignité *de l'expression. En nièine temps il traduisait l' Eunuque, deTérence, en 15G5 ; et, le ii8 janvier' 15G7, faisait représenter le Brave, imité de Plaute, en l'hôtel de Guise et devant le roi, s'élevant avec plus de succès (jue Remy Belleau au style tempéré de la comédie.
Mais nous arrivons à la plus audacieuse de ses tentatives littéraires, à celle qui, jusqu'à nos jours, a attiré sur lui les dénigrements peu justifiés de la critique française. Ce fut lui qui, sinon le premier, mais avec le plus de persévérance et de suite, s'ingénia à introduire dans la poésie française le système métrique des Grecs et des Latins.
Cette tentative n'était pas isolée ; elle s'associait à une réforme orthographique presque en tous points sejublable à celle de luinms. Echafaudant toute une poétique française sur la quantité syllaLique, il lui était nécessaire de. ramener l'orthographe à ses plus simples éléments, représentant, par des signes convenus, les sons longs ou bi'efs du langage. Et cette double tentative n'avait d'autre but que d'obtenir une alliance plus intime et plus étroite entre la musique et la poésie française, en les soumettant l'une et l'autre au.v mêmes lois mélodiques. Or, c'est pour réaliser ses idées sur l'union nécessaire, et poursuivie encore de nos jouis, de ces deux arts, qu'il forma un )irojet qui restera pour lui un long titre d'honneur. Échauffant de son zèle quelques esprits novateurs, il conçut la création d'une académie de musique et de poésie, qui fut à la fois comme le type primitif de l'Académie française et du Conservatoire île musique.
C'est vers la lin de 1567 que iJaif avait conçu la première idée de cette académie; il s'était adjoint un musicien nommé Joachim Thibault de Courville, et tous deux avaient l'ait des essais, Baïf composant dos vers mesurés et Thibault de Courville les mettant en musique. Ils dressèrent en outre le plan et le règlement de leur académie.
Enlin , après s'être assurés des bonnes dispositions de
1. Beauchamp, dans ses Recherches sur le théâtre (I, p. 436--i39), se trompe lorsqu'il dit que celte représentation eut lieu le mardi 18 jaav.er, jour de la Sanit-Cluulciiiague.
SA VIE ET SES ŒUVRES. . xvii
Cliarlcs IX, ils lui adressèrent une requêlc en y joignant un projet de règlement ainsi conçu* :
« Afin de remettre en usage la musique selon la pcrlection, qui est de représenter la parole en chant accomply de son harmonie et mélodie, qui consistent au choix, règle des voix, sons et accords bien accommodez pour faire l'effet selon que le sens de la lettre le requiert, ou resserrant ou desserrant, ou accroississant l'esprit, renouvellant aussi l'ancienne façon de composer vers mesurez pour y accommoder le chant pareillement mesuré selon l'art métrique ; afin aussi que par ce moyen les esprits des auditeurs accousturaez et dressez à la musique par forme de ses membre.-., se composent pour eslre capables de plus haute connoissance, après qu'ils seront repurgez de ce qui pourroit leur rester de la barbarie, sous le bon plaisir du roy noslrc souverain seigneur, nous avons convenu dresser une académie ou compagnie composée de musiciens et auditeurs sous les lois et conditions qui ensuivent.
« Que tant les musiciens que les auditeurs ne contrevieudrout en rien dans l'académie aux lois publiques de ce royaume.
« Les musiciens seront tenus toa> les jours de dimanche chanter et reciter leurs lettres et musique mesurées, selon l'ordre convenu par entr'eux, deux heures d'horloge durant en faveur des auditeurs escrits au livre de l'académie, où s'enregistreront les noms, surnoms et qualitez de ceux qui se cottisent pour l'entretien de l'académie, ensemble la somme en laquelle se seront de leur gré coltisez ; et pareillement les noms et surnoms des musiciens d'icelle et les convenances sous lesquelles ils seront entrez, receus et appointez.
« Nul des musiciens à part ne fera entrer aucun, sinon du consentement de toute leur compagnie.
'I Seront tous tenus, sinon qu'il y eust excuse raisonnable, tous les jours à certaines heures qu'ils adviseront, se trouver à la sale pour concerter ce ([ue chacun d'eux à part aura esludié, qui leur aura esté baillé par les deux entrepreneurs de l'académie, lesquels ils seront obligez de croire, pour ce ([ui sera de la musique, el ne pourront refuser de leur obeyr en cela.
<t Jureront les musiciens ne bailler copie aucune des chansons do l'académie à qui que ce soit sans le cousentemi'nt de toute, leur compagnie. Et quand aucun d'eux se retirera, ne pourra emporter ouvertement ou secrètement aucun des livies de l'académie, ne copie d'iceux, tant de la musique que des lettres.
1. Le projet de statuts, les lettres-patentes du roi, la requête de Baif, etc., sont extraits de l'ouvrage de du Boulay (Bulreus), Historia Universitaiis iHiriaiensis, Paris, 1665-1673, 6 vol. in-fol. Ces pièces se trouvent au tome VI, p. 713 et suiv. Elles ont été publiées dans la Revue rétrospective, t. I, p. 102. Goujet en avait fait un .résumé succinct et fidèle dans sa Bibliothèque française, t. Xlll p. 547.
xviti JEAN-ANTOINE DE BAÏF,
<c Ne pourra aucun des musiciens se départir de la compagnie, sans que deux mois auparavant il eust adverty les entrepreneurs, ou que ce (ust du consentement d'iceux, ou qu'il eust achevé le temps qu'il avoit accordé d'y demeurer.
<t Advenijnt que aucun des musiciens tomhast malade, il sera secouru et soigneusement traitté jusqucs au recouvrement de pleine santé.
K Si aucun d'eux n'estoit au gré de toute la compagnie pour quelque occasion que ce fust, elle le pourra licencier en lui payant les gages pour le temps qu'il aura servy.
« Sera fait un médaillon marqué de la devise qu'adviserdnt ceux dcTacademie, portant lequel des auditeurs entreront.
i< Advenant qu'aucun des auditeurs aille de cette vie en l'autre, les héritiers du dcfunct seront tenus rendre et rapporter le me-daillon à l'académie, et à faute de ce faire dans le mois après le deccds, payeront cent livres tournois au commun de l'académie.
«'Nul ne fera entrer un autre avec Uiy ny sans luy par le moyen de son modaillon qu'il ne prestera, sinon que pour quelque mérite de marque il eust privilège des entrepreneurs de ce faire.
<t Les auditeurs, durant que l'on chantera, ne parleront ny ne s'acoiisteront ny feront tjniit, mais se tiendront le plus coy qu'il leur sera possible, jusques à ce que la chanson qui se prononcera soit finie ; et durant que se dira une chanson, ne fraperout ù i'huis de la sale qu'on ouvrira à la fin de chaque chanson pour admettre les auditeurs atlendans.
<t Les auditeurs escrits au livre de l'académie avanceront ce â quoy se seront cottiscz de leur gré par demy années, commençantes et finissantes selon le jour pris et arresté pour commencer l'auditoire.
(t Quand aucun, après avoir ony un ou deux concerts de l'acadc mie, auroit regret à son argent qu'il auroit avancé, luy sera rendu et sera son nom effacé du livre. Mais s'il avoit transgressé aucune des lois de l'académie, perdra ce qu'il auroit avancé, exclus entièrement d'icelle.
« Nul auditeur ne touchera, ne passera la barrière de la niche, ne autre que ceux de la musique ny entrera, ne maniera aucun livre ou instrument, mais se contenant au dehors de la niche, choyera tout ce qu'il verra estre pour le service ou l'honneur de l'académie, tant au livre qu'aux personnes d'icelle.
« S'il y avoit querelle entre aucuns de ceux de l'académie, t.uit musiciens qu'auditeurs, ne s'entre demanderont rien, ne de parole, ne de fait, à cent pas prés de la maison où elle se tiendra.
« Il sera à la discrétion des entrepreneurs de recevoir et reluser tels que bon leur semblera, soit pour estre escrits au livre, soit pour estre admis aux auditoires , tant ordinaires que extraordinaires.
« Qui l'era faute à quelqu'une des lois cy-dessus, soit musicien ou auditeur, sera exclus de l'académie pour ne plus y entrer, sinon •
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que co fusl (lu gré et consenicment do ceux de racadomie, après avoir reparc la faute et perdra ce qu'il aura avancé pour l'entretien de l'académie.
« Ainsi signé ; de Baïf et Thibault, a f •
Le roi accueillit favorablement celle demande, approuva le projet de statuts de la nouvelle compaanie, et, au mois de novembre 1570, il accorda à Baïf et à Thibault de Courvillc des letlres-pîitentes par lesquelles il autorisait l'érection de cette académie, et s'en déclarait même le protecteur ot le premier auditeur. La teneur de ces lettres-patentes est remarquable et fait honneur à Charles IX.
u Charles par la grâce de Dieu roy de France. A tous presens et à venir, salut. Comme nous avons tousjours eu en singulière recommandation à l'exemple de très-bonne et louable mémoire, le roy François noslre ayeul, que Dieu absolve, do voir par tout celuy nostre royaume les lettres et la science florir, et mesmcment en nostre ville de Paris, où il y a un grand nombre d'hommes qui y travaillent et s'y estudient chacun jour. Et que ro]iinion de \<h\sicurs grands personnages, tant législateurs que philosophes an^ ciens, ne soit à mespriser, à sçavoir qu'il importe grandement pour les mœurs des citoyens d'une ville que la musique com'ante et usitée au pays soit retenue sous certaines lois, doutant que la pluspart des esprits des hommes se conforment et comportent, selon qu'elle est, de façon que où la musique est desordonnée, h"! volontiers les mœurs sont dépravez, et où elle est bien ordonnée, là sorit les hommes bien morigénez. A ces causes et ayant vcu la queste en notre privé conseil, présentée par nos chers et bien amez Jean Antoine de Ba'if et Joachim Thibault de Courville, conteiiaut que depuis trois ans en çà ils auroient avec grande cstudc et labeur assiducl unanimement travaillé pour l'advancemeut du langage françois, à remettre sus, tant la façon de la poésie, que la mesure et règlement de la musique anciennement usitée par les Grecs et les Romains, itix temps que ces deux nations estoient plus florissantes, et que dés cette heure pour le peu qu'ils y ont employé, ils auroient desja parachevé quelques essays de vers mesurez mis en musique, mesurés selon les loix à peu prés des maîtres de la musique du bon et ancien âge. Et qu'après l'entreprise louable, menée jusques à tel point, ils u'ayent pu penser ny trouver meilleur moyeu de metti-e en lumière l'usage des essays heureusement réussis, desirans non seulement retirer fruict de leur labeur, mais encore suivant la pointe de leur première intention multiplier la grâce que Dieu leur auroit élargie, que dressaus à la manière des anciens, line académie ou compagnie composée, tant de compositeurs, de chantres et joueurs d'jnstrumens de la mu-
SX .1EAN"-ANT0I>E DE BAÏF,
sique, que des honnostes auditeurs d'icelle, que non seulement seroit une escholc pour servir de pépinière, d'où se tireront un jour poètes et musiciens, par bon art, instruits et dressez pour nous donner plaisir, mais entièrement proliteroient au public, chose qui ne se poiu-roit mettre en effet sans qu'il leur fust par les auditeurs subvenu de quelque honneste loy5r pour l'entretien d'eux et des compositeurs, chantres et joueurs d'instrumeus de leur musique, ny mesme entreprendre sans notre adveu et permission. Sçavoir faisons, que nous après avoir mis cette affaire en délibération et eu sur ce l'advis de la reine nostre tres-chere et tres-honorée dame et mère, de nos tres-chers et tres-amez frères les ducs d'Anjou et d'Alençon, princes de notre sang et autres grands et notables personnages de nosire conseil, avons suivant iceluy pour l'établissemen; de l'académie ou compagnie susdite, permis et accordé, ])ermettons et accordons auxdits de Ba'if et de Courville pour eux, 'Icm's bupposts et successeurs eu icelle ce qui s'ensuit : qu'ils puissent dresser leur académie de musique, et pour cet effet choisir et prendre ceux qui de leur bon gré voudront y entrer pour subvenir à l'entretenement de la dite académie. Et comme nulle société ne peut estre maintenue sans règlement et certain ordre, ainsi lesdits de Ba'if et de Courville nous ayant fait entendre l'ordre et police qu'ils désirent estre observez par eux, par les articles signez d'eux cy-attachcz, sous le contrescel de nostre chancellerie, avons en approuvant iccux articles, après les avoir lait voir en nostre conseil privé, et par l'advis d'iceluy, voulu statué et ordonné, voulons, statuons et ordonnons par ces pre.sentes estre suivis, gardez et observez par ceux qui seront de ladile société et académie de poinct en poinct et selon leur forme et leneur et sans y contrevenir en aucune façon et manière que ce soit et sur les j)eines y contenues. Et pour ce que après qu'ils auroient mis peine d'apprendre et dresser des enfans et des chantres en leur musique, il y auroit danger que par aucuns malins ils fussent soustraits et débauchez : nous avons fait et faisons défenses à toutes personnes de quel [ue qualité et condition qu'elles soient d'y attenter aucunement. Enjoignons à tous nos justiciers de faire garder, chacun en son détroit et juridiction, les conventions et conditions sous lesquelles seroient lesdits chantres et et(Jans, entrez en ladite académie. Et pour davantage favoriser et autoriser ladite académie et louable entreprise desdits de Baïf et de Courville, les avons, ensemble les compositeurs, chantres et joueurs d'icelle, avouez et avouons jusques au nombre de six pour nosires, desquels le roole sera par chacun an signé de nous, leur donnant et octroyant par CCS présentes tels et semblables privilèges, franchiies et libortez dont jouissent nos autres domestiques, pourveu qu'ils n'en abusent à noître préjudice, auquel cas d'abus par aucun d'eux commis, entendons que celuy qui le commettra demeure privé des susdits privilèges. El à ce que à notre intention ladite académie soit suivie et honorée des plu^ grands, nous avons libéralement accepté et
SA VIE ET SES ŒUVRES. xxi
acceptons le surnom de protecteui' et premier auditeur d'icelle, parce que nous voulons et entendons que tous les exercices qui s'y feront soient à l'honneur de Dieu, et à l'accroissement de nostro Estât et il l'ornement du nom du peuple fr.inçois. Si donnons en mandement à nos amez et féaux les gens tenans nos cours de parlement, chambre de nos comptes, cours de nos aydes, baillifs, seneschaux et autres nos justiciers et ofliciers qu'il appartiendra, que celuy nostre présent eslablissement, ils fassent lire, publier et enregistrer en leurs cours et juridictions, et icelle entretenir, garder et observer de poincl en poinct et du contenu en icellts laisser jouir et user lesdits supplians, leurs supposis et successeurs en ladite académie plainement et paisiblement, cessans et fai-ans cesser tous troubles et empeschemens au contraire. Car tel est nostre plaisir. En témoin de ce, nous avons signé ces présentes de nostre main et à icelles fait mettre et apposer nostre sceel. Donné au faux-bourg saint Germain au mois de novembre loTO. Et de nostre règne le 10. » Ainsi signé Charles. Et sur le reply. Par le roy. De Necfville.
Ces lettres furent envoyées an parlement pour v (Hre vérifiées et enrefïislrées, ce qui rencontra quoiqucs difficiilti's. Da'if et de Courville, prévenus des dispositions peu bienveillantes du parlement, lui adressèrent une requête dans laquelle ils mettaient en quelque sorte racadémic sous la surveillance des membres du parlement. Ce fut dans la séance du 15 décembre qu'il fut donné lecture des lettres- patentes du roi, du projet de statuts et, enfin, de la requête suivante :