‹ Poésies choisiesChapitre 34 sur 36 · A ALFRED GARNEAU · texte numérisé non relu

A ALFRED GARNEAU

Pourquoi chanter, ami, lorsque l’homme n’écoute Que le son du métal, et qu’il va, délirant Comme un triste insensé, laisser indifférent Ses lambeaux de croyance aux épines du doute ?

Bien longtemps j’ai voulu résister au torrent, M’attacher aux rameaux dont s’ombrageait ma route Mais des illusions le baume goutte à goutte S’échappa de mon cœur pour suivre le courant.

* A bien des chocs cruels ma lyre s’est brisée ;

A lutter sans espoir ma main s’est épuisée ;

J’ai fui le sol mouvant qui manquait sous mon pié

Et si, barde vaincu, parfois je chante encore, C’est qu’il reste en mon âme une corde sonore Qui vibrera toujours au nom de l’amitié !

A THÉODORE YIBERT

Poëte, dont la muse oubliant la distance Franchit les vastes mers pour me serrer la main, Je te bénis, ô toi qui parles d’espérance Quand la morne douleur assombrit mon chemin !

Ami, je t’ai compris : aux longs jours de souffrance, Comme aux heures de joie, il faut un lendemain ;

Et ce mot seul, venu des rives de la France,

Me fait déjà trouver le sort moins inhumain.

A tout enfantement préside le malaise ;

Et, sur l’humanité la main de fer qui pèse, Méfait mieux espérer et croire en l’avenir.

Trop faible pour lutter, je me fais seutinelle ;

Et tous les jours mon œil, du haut de la tourelle, Demande à l’horizon s’il ne voit rien venir.

Page 1