DU FAUBOURG S A I NT- ANTO IN E
a mère est au travail. — L'atelier vaste et sombre, La machine géante aux rouages sans nombre, Le bruit rapide ou lent des balanciers de fer, Le sifflement aigu de la vapeur qui monte, Le hennissement sourd de ces monstres de fonte... La mère est là, dans cet enfer !
La mère est au travail. — A quoi donc songe-t-elle? D'où lui vient tout à coup cette pâleur mortelle ? Succombe-t-elle au poids du labeur étouffant? Songe-t-elle aux beaux jours d'été dans son village, Aux murmures du vent dans la lande sauvage? Non; elle songe à son enfant!
jv ŒUVRES COMPLÈTES
Quand la mère est partie, il dormait dans son lange; Elle a longtemps, du seuil, regardé le cher ange; Et la sœur de l'enfant qui veillait près du lit... Mais depuis le matin, que de périls peut-être! La faim, le feu, le froid, l'escalier, la fenêtre! Que fait-il donc, le tout petit?
La mère veut courir, voler... il faut attendre! Et les cris de l'enfant, qu'elle ne peut entendre, Retentissent au fond de son cœur jusqu'au soir... <c Demain je resterai, dit-elle, que m'importe De gagner plus d'argent, si je suis folle ou morte r J'ai des enfants, c'est pour les voir! »
Demain, tu reviendras au travail, pauvre femme, Mais sans larmes, sans peur, sans tristesse de l'âme; Prête-nous-les le jour: nous avons des berceaux [closes| Bien blancs et bien moelleux dans des chambres bien Tu les retrouveras, ce soir, gentils et roses Et chantant comme des oiseaux!
Chantez donc dans vos nids et dormez dans vos crèches, Chérubins, chérubins! têtes blondes et fraîches! Grandissez, scuriez à nous qui nous courbons! Préludez par la joie aux combats de la vie : Qui connaît la tendresse ignorera l'envie; Soyez heureux, vous serez bons!
Juin i86y.
LE DRAME DE LA FENETRE
'est une maison basse en une rue étroite, [droite] Des murs sales et lourds en face, à gauche, à Pressent ce logis sombre et lamentable à voir: Une épaisse vapeur monte du pavé noir; Des haillons mal sèches, que le brouillard pénètre, Pendent, hideux décor, de tenètre en fenêtre; Un fétide ruisseau traîne au prochain égout Des débris que les chiens flairent avec dégoût; Pasde fleurs, pasd'oiseaux — riendegain'ypeutvivre — Les cris de quelque femme ou les pas d'un homme ivre, C'est tout ce qu'on entend. — Maintenant, regardez : Au milieu de ces murs ventrus et lézardés,
Surplombe une fenêtre, ouvrant sur une chambre Étouffante en juillet, glaciale en décembre ; Tout est sordide, impur, dans ce morne taudis; Qui peut donc l'habiter? Sans doute des bandits? C'est une vieille femme avec sa jeune fille ; Toutes deux achevant quelque travail d'aiguille, Se rapprochant du jour qui lentement décroit, Causent, le dos courbé, près du vitrage froid.
— Louise, mon enfant, te voilà toute rouge,
Le sang te monte aux yeux; oh! ce bouge! ce bouge!
Dire, ma pauvre enfant, qu'il a fallu quitter
Notre joli village et qu'il faut habiter
Cet horrible Paris et cette rue immonde
Où le soleil se vend si cher au pauvre monde !
Comme il était gentil, notre petit enclos!
— Oui, mère, et la rivière avec les grands bouleaux !
— Si nous avions, du moins, un peu d'air et d'espace, Si nous pouvions de l'œil suivre l'oiseau qui passe, Voir la Seine couler, voir frémir sous le vent
Du moindre peuplier le panache mouvant!
Mais il faut travailler, sans espoir, sans relâche, Dans cette ombre malsaine, et mourir à la tâche!
Les deux femmes ainsi se désolaient tout bas.
Un matin, tout à coup, un bruit de voix, de pas, De chariots pesants, vient frapper leur oreille ; En face, une maison, à leur maison pareille,
LE DRAME DE LA FENETRE
Se remplit d'ouvriers, et bientôt on les voit,
L'un l'autre s'entr'aidant, monter au haut du toit,
Les ardoises déjà pleuvent dans la ruelle,
Le pic pesant défait l'œuvre de la truelle,
Tout tremble, les plafonds s'effrondrent sous le choc
Des poutres, des moellons qui tombent d'un seul bloc,
Et les murs jusqu'au sol croulent l'un après l'autre.
— Grand'mère, dit l'enfant, quel bonheur est le nôtre ! Ces vilaines maisons n'y sont plus, viens donc voir! La Seine entre les quais brille comme un miroir,
Les parapets du pont luisent comme des marbres, Et là-bas, tiens, vois-tu, là-bas, ce sont des arbres!
— De vrais arbres, ma fille ! ... Et de l'air, que c'est doux !
— Et le soleil qui vient travailler avec nous !
Mais un homme paraît sur le seuil de la porte.
— Ah! mesdames, bonjour! dit-il d'une voix forte, Le quartier s'embellit, comme vous le voyez,
Et me voilà contraint d'augmenter mes loyers,
— Hélas! en travaillant dimanches et semaine,
A payer deux cents francs nous avions tant de peine !
— Eh bien, ma bonne dame, arrangeons tout ceci : J'ai dans la rue aux Ours, qui n'est pas loin d'ici, Une maison encore. Est-ce un palais? J'avoue Que non et que j'ai peur quand le vent la secoue ; Il y reste une chambre en bas, sur une cour; C'est noir, mais en levant la tète on voit le jour!
Quant au loyer, je sais votre embarras extrême : Ce sera deux cents francs, parce que je vous aime ! C'est dit, vous acceptez, n'est-ce pas'- — Il le faut; Au revoir donc, monsieur. — .Mesdames, à bientôt!
Les deux femmes, longtemps muettes, interdites, L'écoutaient s'éloigner : « Oh ! nous sommes maudites! Cria la mère enfin, plus d'espoir désormais! La misère est un mal qui ne guérit jamais! »
Mais, de nouveau, des pas sur le palier sonore Retentissent... Qui vient vous affliger encore, Pauvres femmes? Quel est ce messager de deuil ? C'est un prêtre, un vieillard. S'arrêtant sur le seuil, Et saluant plus bas plus il voit d'infortune : — Madame, excusez-moi si je vous importune; Je reviens du village où l'on m'a tout appris: Votre ruine, hélas ! votre fuite à Paris. Longtemps, longtemps aussi le sort me fut contraire, Et je puis vous parler comme ferait un frère. Madame, je sais trop, moi fils de paysans, Quels sont nos désespoirs et nos regrets cuisants, Quand, faute d'un peu d'or, nos champs restent en friche, Et qu'il faut rester pauvre aux lieux où l'on fut riche! Mieux vaut l'exil, mieux vaut Paris, mieux vaut la faim ! Voilà ce qu'on se dit. Mais on a tort, enfin! La misère à Paris, pour l'âme hasardeuse, Ce n'est pas seulement la pauvreté hideuse,
LE DRAME DE LA FENETRE 33
La détresse, le pain qui manque quelquefois,
L'absence du soleil et de l'air et des bois :
Ces souffrances du corps, longtemps on les surmonte,
.Mais souvent la misère à Paris, c'est la honte!
Vous me comprenez bien, madame, n'est-ce pas ?
Et je vous vois frémir! Retournez donc là-bas!
La pauvreté n'est pas la misère, au village :
On a les fleurs, les prés, les oiseaux, le feuillage,
Les pauvres savent bien s'y consoler entre eux,
Le riche est seulement un ami plus heureux ;
Le bien-être entre tous forcément se partage;
Puis la nature est là, ce commun héritage ;
Le bon air du pays rend le labeur léger;
Le seul homme vraiment pauvre, c'est l'étranger!
Retournez donc là-bas, au village, à la ferme ;
Le bail en est payé jusques au prochain terme
Par quelqu'un que je sais... puis, un brave garçon,
Pauvre, mais courageux, à votre Louison
Pense depuis longtemps; c'est très juste à son âge,
Et je crois qu'elle aussi... Mettez-les en ménage,
Ainsi c'est convenu, n'est-ce pas? Bon espoir!
Partirez-vous demain, madame?
— Non; ce soir!
Novembre 1863.