‹ Poésies complètesChapitre 119 sur 127 · LE KHALIFE DU HUITIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE KHALIFE DU HUITIEME SIECLE

e khalife Al-Mansour marche, inclinant la tète (i), Dans son palais d'Egypte ; il va, revient, s'arrête ; Par moments'un éclair dans ses yeux durs et froids S'allume... Mais d'où vient qu'il pâlit quelquefois? Il est jeune, sa main porte le double glaive : Il est Émir, Iman! Il peut tout ce qu'il rêve; Où sont-ils ses rivaux, leurs soldats et leurs tours? Demandez à la mer, aux sables, aux vautours!

1 Sur Al-Mansour, voir Marigny, Histoire des Arabes, tom. III.

Il renverse, il relève, il brise, il crée, il fonde, Il pèse tout entier sur chaque point du inonde! Bornant sa joie à voir les peuples endormis, Il triomphe en lui-même, il règne sans amis, Et son impitoyable et longue ingratitude Autour de sa grandeur a fait la solitude! Ce silence lui plaît, rien dont il soit troublé... Regardez, cependant : le despote a tremblé! Il tremble : le réveil des nations commence, Et Thaleb, un rebelle, arme une flotte immense,

Le canal, que la main des rois égyptiens Creusa jusqu'à Colzum, depuis les temps anciens, Par la mer Erythrée unissant les deux mondes, Conduit dans le désert le Nil aux eaux fécondes (i); Deux vaisseaux, sans remplir son lit large et profond, A la rame, à la voile, y vogueraient de front 12); Toute une flotte enfin peut, en un jour néfaste, Partant de Patumos, aborder à Bubaste.

Le Khalife le sait, et, plus près du péril,

Croit toujours voir Thaleb remonter jusqu'au Nil!

(1) Le canal des anciens unissait indirectement la mer Rouge (Erythrée à la Méditerranée; il commençait à Bubaste, empruntait l'eau du Nil, et de là se dirigeait vers la mer Rouge, où il se jetait, à Patumos, dans le golfe de Colzum.

(2) Hérodote.

Que faire? les terreurs l'assiègent sans relâche : Ce fourbe, ce cruel, ce superbe, est un lâche!

— « Oh! soyez maudits tous, crie alors le tyran, Soyez maudits Nécos, Ptolémée et Trajan,

Dont l'art funeste, aux flots ménageant ce passage. Dérangea dans ses plans la nature plus sage! Vous ne saviez donc point, par l'orgueil égarés, Que l'on domine mieux des peuples séparés; Que les sables, les monts, l'espace, le silence, Nous servent de remparts contre leur insolence, Et que vous désarmiez les princes à venir, Rois paternels, rois fous qu'on s'obstine à bénir !

Il dit, mais l'impuissance est au fond de sa rage; Et tous ses conseillers, faible et vif entourage, N'ont pas même un avis utile ou hasardeux, Quand un vieillard, un Juif, s'avance au milieu d'eux :

— « Maître, si les récits qu'on m'a faits sont fidèles, Tu crains que le canal ne profite aux rebelles?

— Oui, j'aurais dû, pensant qu'il me serait fatal, M'en emparer. »

— a Fais mieux! supprime le canal (i)!

— J'y songeais! Mais comment? — Moi je le sais : la Du canal, c'est le Nil détourné dans sa course; [source]

(1) Le khalife Al-Mansour, en effet, fit combler le canal de Suez, en 775, pour empêcher Thaleb d'attaquer l'Egypte et de recevoir des secours d'hommes et de vivres. Voir Makrysy, Commentaires sur l'Egypte.)

Du travail des anciens j'ai surpris le secret ; J'ai retrouvé leurs plans; ordonne! Je suis prêt, Et, pour aider le fleuve â servir ta querelle, Je lui rendrai bientôt sa pente naturelle. »

Le Khalife, étonné mais joyeux, acceptait;

Sa promesse, bientôt le Juif l'exécutait...

L'eau du canal décrut le long des quais superbes,

Le courant vers la mer coucha les hautes herbes;

Puis la vase parut, et bientôt l'on put voir

Ce qui reste d'un fleuve : un lit fétide et noirl

Le sable, désormais, reprenant son domaine, Va lentement couvrir cette grande œuvre humaine. Le Juif revient alors, se croyant en faveur; Al-Mansour, cependant, plus sombre et plus rêveur, Se dit : « Par Mahomet! ce Juif est bien habile, « Mais l'âme d'un tel homme est vénale et mobile, « Mes ennemis pourraient l'acheter à leur tour, t C'est pourquoi, rassuré désormais, Al-Mansour, Lorsque vint le savant présenter sa requête, Après l'avoir payé, lui fit trancher la tête.

le vice-roi d'égypte

Le désert! L'horizon d'une morne rougeur, Prison sans murs qui marche avec le voyageur!

Point d'arbres, un sol noir, quelque vautour qui plane, L'hyène qui, de loin, guette la caravane, Et parfois le simoun, horrible et furieux, Soulevant l'océan des sables jusqu'aux cieux ! Ces deux hommes qui vont dans cette solitude, Quels sont-ils? — L'un est jeune -et de noble attitude, Sérieux, attentif comme son compagnon; II gouverne l'Egypte, et Saïd est son nom. L'autre, dont le regard fouille ces vastes grèves, A gardé sur son front la pâleur des longs rêves; On sent qu'il est de ceux qui ne reculent pas, Qui marchent à leur but sans dévier d'un pas, Qu'un souffle inconnu pousse à leur lente victoire; Ferdinand de Lesseps Retiens ce nom, histoire!

L« prince était pensif, et le Français lui dit :

« Les héros, les vainqueurs, que la foule applaudit,

« Sont bientôt oubliés s'ils restent inutiles;

« Les règnes vraiment beaux sont les règnes fertiles,

t Et ce siècle, surtout, pense que les meilleurs

« Et les plus grands des rois sont les rois travailleurs!

« Prince, à vous vient s'offrir la plus noble entreprise

« Que le destin réserve aux rois qu'il favorise :

" Vous pouvez relever, agrandir de vos mains,

« L'œuvre des Pharaons et l'œuvre des Romains,

Fertiliser ces lieux que le sable dévore, Et d'un désert brûlant faire un autre Bosphore (1)! Par de nouveaux chemins, facilement ouverts - . Vous pouvez, rapprochant tant de peuples divers Qu'à la loi du progrès la distance dérobe, Raccourcir de moitié !a ceinture du globe (31! Les vaisseaux, qui cherchaient sur l'immense Océan Ou la jeune Australie ou le vieil Hindoustan, Achevant, grâce à vous, de moins rudes conquêtes, N'iront plus se briser sur le cap des Tempêtes;

[breux] Comme de grands oiseaux près du bord plus nomlis voleront en foule à l'Isthme ouvert pour eux, Et le vent du désert, roi dont le règne expire, Les poussera lui-même à travers son empire 1 Ce rêve, qui par vous doit avoir son effet, Liebnitz, Louis le Grand, Napoléon l'ont fait (4);

(1) Sur les deux bords du canal à une grande distance, on créera de vastes établissements agricoles.

(2) Les travaux n'offrent aucune difficulté sérieuse à l'art moderne.

(3) Par le percement de l'isthme, la route des Indes, de la Chine et de l'Australie sera abrégée de 3,000 lieues en moyenne.

(4) Sur l'ordre de Louis XIV, Leibnitz écrivit un Mémoire concluant au percement de l'isthme ; des négociations furent entamées à Constantinople, mais l'influence anglaise les fit échouer. On sait que, pendant l'expédition d'Egypte, Napoléon s'occupa très activement du même projet repris plus tard par les Saint-Simoniens.

l'isthme de suez 349

« A vous de l'accomplir, Altesse! L'heure est bonne, « La science, aujourd'hui, n'a plus rien qui l'étonné; « Elle a le feu, les vents et les flots pour sujets! »

Le Prince, à ce discours, répondit : « J'y songeais! »

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