AUJOURD HLT ET DEMAIN
Au travail! Au travail! Et qu'avant six années Se rencontrent ici les deux mers étonnées (i) !
— D'où viens-tu? dit un flot heurtant un flot nouveau.
— Moi, je viens de Suez. — Moi, je viens de Péluse. Et, sans qu'il soit besoin de levée ou d'écluse,
lis fraterniseront sous le même niveau !
Au travail! — Apportez les sondes et les dragues; Ici, que le chenal se creuse sous les vagues (2);
(1) La mer Rouge, dont le niveau est un peu plus élevé, entrera dans le canal à Suez et ira rejoindre la Méditerranée près de Péluse.
(2) On construira à Péluse un chenal qui avancera de 6,000 mètres dans la mer, avec double jetée.
Qu'une double jetée en protège le cours, Et que le léger brick ou le steamer immense, Quand les vents rugiront sur les flots en démence, De ces deux bras ouverts trouvent l'heureux secours!
Au travail ! Au travail! — Que le golfe Arabique Roule ses flots soumis dans le désert Libyque; Que le lac desséché se remplisse soudain (i), Que les berges, les quais, sur les sables s'allongent; Que les hauts murs des docks dans l'eau profonde
[plongent], Que l'Isthme aride et nu redevienne un jardin (2)!
Au travail! — Ouvriers que notre France envoie,
Tracez, pour l'univers, cette nouvelle voie!
Vos pères, les héros, sont venus jusqu'ici;
Soyez fermes comme eux et comme eux intrépides,
Comme eux vous combattez aux pieds des Pyramides,
Et les quatre mille ans vous contemplent aussi!
1 Le lac Timsah, les lacs Amers, qui deviendront des ports intérieurs.
(2) Une partie du désert que traversera le canal est la terre de Gessen dont parle la Bible, la terre des pâturages ; on lui rendra ce nom.
Oui, c'est pour l'univers! pour l'Asie et l'Europe, Pour ces climats lointains que la nuit enveloppe, Pour le Chinois perfide et l'Indien demi-nu ; Pour les peuples heureux, libres, humains et braves; Pour les peuples méchants, pour les peuples esclaves, Pour ceux à qui le Christ est encore inconnu !
De combien s'accroîtront les richesses du monde? A ce froid intérêt qu'un froid calcul réponde! Vers un plus noble but, sages, tournez les yeux ; Consacrons nos efforts, en chrétiens que nous sommes, Pour les rendre meilleurs, à rapprocher les hommes; Les enrichir, c'est bien; les éclairer, c'est mieux!
D'un essor plus rapide animant le commerce, Les vaisseaux du Japon, de l'Inde, de la Perse, Dans nos ports agrandis mêleront leurs agrès... Mais ils pourront surtout, jusqu'au bout de la terre, Remporter, oubliant la haine héréditaire, Notre richesse à nous : l'amour saint du progrès !
Courage donc! Et gloire à l'œuvre commencée! La paix, comme la guerre, aura ses bataillons; Béni soit le travail où germe une pensée ! Béni l'outil qui creuse au bon grain des sillons!
0 peuples, liguez-vous pour cette œuvre féconde ! Angleterre inquiète, applaudis à ton tour! Et portons à l'envi jusqu'aux confins du monde La justice, la paix, la vérité, l'amour!
Hélas! gardons aussi tous ces biens pour nous-mêmes La moisson de vertus n'est pas faite chez nous, L'Europe assiste ou marche à des crises suprêmes; Seigneur, Seigneur! dit-elle, où me conduisez-vous
C'est au progrès que Dieu nous mène, Mais par de biens rudes chemins!
L'orgueilleuse industrie humaine S'épuise à mieux armer nos mains;
l'isthme de SUEZ 3 5'
Et le savant dont le génie Devrait, dans sa marche bénie, Se répandre comme un parfum, — Servant nos rêves sanguinaires, Offre à l'homme un choix de tonnerres, Quand Dieu pour Dieu n'en a fait qu'un !
Les grands vaisseaux, au sein des ombres, Jetant de sinistres rougeurs, S'avancent vers les villes sombres Comme des volcans voyageurs ; Sous les bombes, horrible averse, Le mur de granit se renverse, La casemate va ployer. . .
Europe, Europe, sois moins fière !
Porte aux barbares la lumière, .Mais sois-en l'immortel foyer !
Ouvrons ces mers, perçons cet isthme,
Bordons ce désert de palais :
Les peuples que le fanatisme
Tient sous le joug, délivrons-les!...
Mais délivrons d'abord nos âmes !
S'il est là-bas des dieux infâmes
Dont on adore les autels,
Nous avons aussi nos idoles :
Les dieux moqueurs, les dieux frivoles,
Les dieux impurs, les dieux cruels;
Renversons-les ! N'ayons de temples Que pour le Maître juste et doux, Et portons surtout nos exemples Aux peuples rapprochés par nous!
Sur chaque monde où l'on aborde, Chantons l'hymne de la concorde, De la liberté, de la foi, Et sur ces chemins magnifiques, Faits pour tes luttes pacifiques, Mortel, que Dieu passe avant toi !
COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE LE 25 JUILLET lSÔO
De la lumière ! De la lumière !
Encore plus de lumière !
(Dernières paroles de Gœthe.)
'est l'empire des fleurs! le merveilleux empire Où les savants sont rois, où les sages sont dieux, Où l'amour des beaux-arts est dans l'air qu'on respire, Où le luth aux clous d'or est plus mélodieux;
Ainsi qu'une foret que la nuit enveloppe, Son histoire se perd dans les siècles lointains; Quand l'avenir s'ouvrait à peine pour l'Europe, Il semblait que la Chine eût rempli ses destins;
Ruche immense, toujours active et toujours pleine, Peuple qui du travail aimait les douces lois, Dans les cieux miroitaient ses tours de porcelaine Au temps où nos aïeux erraient au fond des bois;
A l'heure où vous traîniez les lourdes catapultes, Légions de César, phalanges d'Annibal, Trouvant sa flèche lente à venger ses insultes Un Tartare donnait au tonnerre un rival;
Longtemps, en tout, ce peuple a devancé les autres : La boussole guidait ses voiles de bambous, Ses poètes chantaient, rêvaient avant les nôtres, Il eut son Gutenberg, son Socrate avant nous;
Il connut, écoutant ses lettrés et ses prêtres, La sagesse riante et l'utile raison :
Il faisait remonter la noblesse aux ancêtres El la gloire d'un homme à toute sa maison ;
Quand un héros, après les sanglantes mêlées, Rentrait vainqueur, c'est toi, Pitié, qui triomphais!... Lui, sur ses vêtements, sur ses armes voilées, Portait le deuil des morts que sa gloire avait faits (i).
(i) Voir dans la Revue des Deux Mondes, du 15 août 1842, l'article de M. Ampère sur la religion du Tao.
Ainsi de son pouvoir étendant la limite
Des rives de l'Oxus aux rives de l'Amour,
Dominant le Japon et l'empire annamite,
Le Fils du ciel marchait plus puissant chaque jour.
Et maintenant d'où vient que ce colosse tombe? Quelle invisible main a frappé le puissant! Pourquoi se couche-t-il tout vivant dans la tombe? Et d'où vient que sur lui déjà l'ombre descend?
C'est qu'il a redouti de plus longues épreuves, C'est que, fermé d'avance aux peuples qui viendront, Comme ferait la mer en repoussant les fleuves, Dans son immensité lui-même il se corrompt !
C'est qu'il est immobile et qu'il est solitaire ! C'est qu'il ne veut avoir ni frère ni témoin ; C'est qu'il a dédaigné, croyant qu'on la fait taire, La voix d'en haut qui dit à l'homme : «Va plus loin!»
Va plus loin! Que rien ne t'arrête, Pas même la prospérité !
A chaque jour que Dieu te prête, Va plus loin dans la vérité!
Va plus avant dans la justice, Combats l'erreur, dompte le vice,
Enseigne ce que Dieu t'apprit, .
Ose ! compare ! juge ! invente !
Et partout, d'une âme fervente, Propage la loi de l'esprit!
« Non! non ! — ont répondu d'une voix affaiblie Empereurs, mandarins, peuple, bonzes, soldats, — Notre moisson est faite et notre œuvre accomplie, Le jour tombe et nous sommes las ;
«.Il est doux de dormir sur les jonques, de suivre Le cours du fleuve Bleu mollement agité; De chauffer lentement sur les planches de cuivre La feuille odorante du thé (i);
« Il est doux de rêver dans les fraiches pagodes, De se créer des dieux qui ne défendent rien, Et de lire des vers en quatre périodes (2) Coupés selon le rythme ancien;
« Il est doux de penser qu'à travers un nuage L'âme de l'homme passe ainsi qu'un astre errant, De ne rien regretter de l'éternel voyage Et de ne rien craindre en mourant!
(1) Voir Revue des Deux Mondes du Ier janvier 1860, l'ar ticle de M. Payen sur le thé.
(2) Voir sur les quatre périodes nécessaires dans toute pièct de vers la préface des Poésies de l'époque Thangh, traduites par M. d'Hervey de Saint-Denys.
Que nous importent donc les conquêtes humaines ? Rien ne change, et tout meurt ; l'homme à l'homme est
[pareil;] la vie est un songe, à quoi bon tant de peines ? (i) Après le plaisir le sommeil ! »
Tu ne dormiras pas encore, O peuple! Ce n'est pas la nuit, Ce n'est que la fin de l'aurore, Et le vrai jour à peine luit .
En vain ta coupable paresse, Pour qu'à jamais il disparaisse, Au soleil prodigue ses vœux; En vain tu fermes la paupière, Dieu te condamne à la lumière Et te dit : « Debout! je le veux ! »
S'il est des peuples qui sommeillent Parqués comme de grands troupeaux, 11 est d'autres peuples qui veillent Et que tourmente le repos; Un souffle incessant les soulève, Ils portent la croix ou le glaive,
1) Si la vie n'est qu'un songe, pourquoi tourmenter son existence ? (Poésies de Li-Taï-Pé.)
Rien n'abat ces hardis marcheurs, Et, quand la nuit nous environne, L'aube éternelle les couronne De mystérieuses blancheurs!
Peuples-soldats, peuples-apôtres, Pionniers de tous les chemins, Éclairant la marche des autres, Préparant tous les lendemains !
Cette gloire est surtout la tienne, France militaire et chrétienne A l'œil terrible ou souriant; C'est toi qui par Dieu fus choisie Pour rajeunir la vieille Asie Et pour réveiller l'Orient !