LE MISSIONNAIRE
Celui qui partira le premier, c'est le prêtre !
Son courage, lui-même, il l'ignore peut-être;
On lui dit : « Pars ! » Il part, sans prendre d'autres soins ,
Son bréviaire à la main, libre, simple, tranquille,
Et les oisifs, tandis qu'il traverse la ville,
Disent en souriant : « C'est un soldat de moins! »
C'est un soldat de plus ! Qu'un faux sage le raille ; Maisvousqu'ontvusgrandirtousnoschampsde bataille,
Je vous atteste ici, héros armés par nous, Vous dont la gloire sait comprendre toute la gloire, Répondez! N'est-ce pas que la soutane noire Cache des cœurs vaillants à vous rendre jaloux!
L'apôtre part aussi pour des guerres lointaines, Sans avoir comme vous les bannières hautaines, Sans la haine enflammée étouffant tout remord, Sans le hennissement du cheval qui s'effare Et répond au clairon comme une autre fanfare, Sans l'orgueil du triomphe et l'orgueil de la mort!
Il aborde à la rive où tous ses rêves tendent, La nuit, seul et furtif, sans amis qui l'attendent; Ce héros de la foi doit échapper aux yeux, Se dérober sans cesse aux ennemis sans nombre, Et fuir loin des cités où le guette dans l'ombre Le mandarin obèse à l'œil astucieux !
Un prêtre est dans leurs mains! le tribunal s'apprête; Le juge accourt joyeux comme pour une fête ; La victime attendra longtemps le coup fatal, Car le bourreau lettré veut montrer sa science, Prouver aux yeux de tous sa longue expérience Et mériter au moins le bouton de cristal !
Le calme du chrétien fait éclater leur rage ; Les semelles de cuir soufflettent son visage (i),
(1) Les Chinois ont inventé cet instrument de torture.
La cangue, affreusement, charge et courbe ses reins, Les fouets coupent sa chair que mordent les tenailles, Les pinces et les crocs fouillent dans ses entrailles... Et dans l'ombre il entend rire les mandarins!
Et peut-être pour nous c'est l'heure de la joie ;
De nos palais dorés la pompe se déploie ;
Et, donnant au plaisir un plaisir pour rival,
Nous passons du festin aux ivresses du bal;
Tous les fronts sont couverts d'une langueur étrange ;
Un démon guette en nous ce qui reste de l'ange I
Les femmes au sein nu, qui passent doucement,
Jettent dans tous les yeux un éblouissement,
Et sur les vases peints de Sèvres ou de Chine,
Pour respirer les fleurs, la valseuse s'incline !