LE COMMERÇANT
Puisque ce peuple, ô Christ, pour repousser ta loi,
Lève son bras féroce, Il verra succéder aux hommes de la foi
Les hommes du négoce.
Ce peuple a dit longtemps : « Qu'ils appportent de l'or !
Que pour nous ils l'amassent!
Que les lingots pesants, demain, toujours, encor,
Dans nos palais s'entassent !
« A vous le thé, la laque et les tissus légers!
Venez l'un après l'autre ; A nous rien que de l'or! Tout l'or des étrangers !
Nous garderons le nôtre !
« Mais ne laissons jamais le Barbare aux yeux bleus (i)
Pénétrer dans nos villes, Et brûlons sans pitié les comptoirs orgueilleux
De ces nations viles! »
Eh bien, peuple ennemi du commerce fécond, Au commerce fatal tes portes s'ouvriront ! L'opium est entré dans tes mille provinces; Partout, dans la pagode et le palais des princes; Tes juges aux yeux lourds, en leur vague torpeur, Respirent l'enivrante et stupide vapeur, Et le guerrier lui-même avec peine soulève Ses membres énervés par les spasmes du rêve !
Ah ! détournons les yeux d'un spectacle pareil, Arrachons l'Orient à ce lâche sommeil, Poursuivons, malgré lui, notre grande entreprise, Et ses portes qu'il veut nous fermer, — qu'on les brise !
[1). On connait l'horreur du Chinois pour les yeux bleus de l'Européen.