‹ Poésies complètesChapitre 2 sur 127 · A MA FILLE · texte numérisé non relu

A MA FILLE

Ces vers, sans me flatter, j'espère, Tu me les lisais gravement En disant : « C'est très beau, mon père! » Et je le croyais un moment.

Si ta mère, plus difficile, Hasardait : « Non! ce n'est pas sûr! » On eût dit l'ombre de Zoïle Qui devant toi sortait du mur.

Nous résistions... Défense vaine!

Il faut céder sur tous les points, Mais de tes baisers, pour sa peine, Tu la privais une heure au moins.

0 joie! ô tendresse sans trêves!

Naïf orgueil, ferme raison !

Protège, ange pur de mes rêves, Ces deux anges de ma maison !

O ma grande fille aux yeux calmes.

Relisez ces vers toutes deux, Et je ne veux pas d'autres palmes Ni d'autre fanfare autour d'eux;

Ces petits poèmes, ces odes,

Sont peu faits pour le temps qui court...

Mais j'ai vu déjà tant de modes

Dont le triomphe lut si court !

Il n'est qu'une mode immuable :

Celle qui veut que, prose ou vers, Nos livres puissent, sur la table, Aux yeux de tous rester ouverts,

Le mien le peut. — Je sais la vie; J'ai monté par d'âpres chemins, Je sais que tout ce qu'on envie S'écroule ou s'enfuit sous nos mains;

Parfois, dans le doute ou le blâme, A l'heure où les cieux sont couverts, Une ombre me passait sur l'âme...

Mais l'ombre n'est pas dans mes vers

Jamais, d'une lèvre flétrie, Je n'outrageai, pas même un jour, La liberté, Dieu, la patrie, L'art sévère et le chaste amour;

Si j'avais cédé, lâche et traître, Au démon que j'ai combattu, Je sais qui me louerait peut-être...

Toi, ma fille, que dirais-tu ?

Mars 1881.

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