LES DEUX VIEILLESSES
orsque je vois passer des vieillards, je m'arrête ;
L'âge du même poids ne courbe point leur tête; L'un marche droit, et l'autre a peine à se mouvoir, Les uns sont restés beaux, d'autres sont laids à voir... Pourquoi donc? Et d'où vient que la nature laisse Éclater ses faveurs jusque dans la vieillesse, Et que Dieu n'a pas mis sur ces fronts blanchissants L'auguste égalité, la majesté des ans> Non, Dieu n'est point coupable, et la mère nature Ne nous dispense pas ses dons à l'aventure. L'ordre règne dans tout : la beauté du vieillard, Faite d'âme et d'esprit, ne tient pas au hasard, Et dès qu'il peut penser et qu'il devient son maître, L'homme prépare en lui le vieillard qu'il doit êtrel
Toi qui vas moissonner, ivre de tes vingt ans, [temps,
Les fleurs qui n'ont qu'un jour, toi qui n'as qu'un prin-
Toi dont l'air du matin remplit le sein qui vibre,
Toi qui peus tout oser, jeune homme ardent et libre,
Prends garde! ton histoire, un témoin juste et prompt,
D'une invisible main l'écrira sur ton front;
Sur tes traits, où ne siège aujourd'hui que la grâce,
Toutes tes actions laisseront une trace,
Et chaque sentiment en toi-même vainqueur,
Refaisant ton visage à l'image du cœur,
Dira plus tard quel joug tint ton âme asservie :
Ta vieillesse sera le miroir de ta vie !
Cet homme que voilà, plus décrépit que vieux, A l'œil glauque, au front bas, ce fut un envieux ; A tout ce qui grandit jetant son vil outrage, Calomniant l'honneur, rabaissant le courage, Son existence entière, en son féroce ennui, Ne connut de plaisir que le malheur d'autrui ; Sa pitié cauteleuse, aux perfides morsures, Distillait son venin sur les nobles blessures ; 11 vécut courroucé, lugubre, malfaisant, Et tout son fiel lui monte au visage à présent !