LE SAUVETEUR AVEUGLE
(m. nadaud de buffon) dit par mademoiselle maria barthélémy
[monde :
n se dit : nul malheur n'est plus grand en ce Aveugle ! Jeune, aimé, de tels coups être atteint . Le globe du regard, sous une ombre profonde, Dans l'orbite glacée à jamais s'est éteint;
Plus rien! Les vieux amis, les doux et chers visages Des parents, la maison, le riant promenoir Du jardin qui s'ajoute aux prochains paysages, La rivière, les fleurs, le soleil, tout est noir!
Que faire en cette nuit froide comme la pierre? Quel rêve peut du moins accompagner ses pas Quand il marche, sentant peser sur sa paupière Ce soleil qui le brûle et ne l'éclairé pas?
A quoi rêver? Hélas! gloire, honneurs, renommée, Amours de l'âge heureux, succès de l'âge mûr, Lui semblent maintenant moindres que la fumée Qui montait autrefois à l'angle d'un vieux mur !
Comme il donnerait tout de ce que l'homme envie, Pour voir un seul nuage errant à l'horizon ! Mais ce captif plongé dans une obscure vie Ne voit pas même l'ombre, éternelle prison!
Ses souvenirs lui sont importuns, il les chasse, Car le meilleur est vain s'il ne cache un espoir; D'espoir, il n'en a plus, et sa pensée est lasse De compter biens et maux qu'il ne peut plus avoir.
Voilà ce que l'on dit. — Mais un éclair de joie, Souvenir fier et doux, sur son front noble à lui : Un homme allait périr, les flots tenaient leur proie... Il y voyait alors, l'aveugle d'aujourd'hui !
Aveugle... oui, mais il croit voir encor tout ce drame : L'homme qui s'est jeté dans le gouffre grondant, Qui s'enfonce ou remonte au gré de chaque lame Qui veut mourir et qui veut vivre cependant !
Il est sauvé. Par qui? Par toi. — Ce fut ta gloire, Jeune homme ; et maintenant, dans la nuit de tes yeux, Ce premier dévoûment de ta touchante histoire, Allume ce rayon tendre, grave et joyeux;