‹ Poésies complètesChapitre 21 sur 127 · LE SAUVETEUR AVEUGLE · texte numérisé non relu

LE SAUVETEUR AVEUGLE

Le premier... le dernier, dit-il avec tristesse; Si quelqu'un lui criait : Un homme va périr ! Immobile, impuissant devant cette détresse, Il ne pourrait, hélas! ni sauver, ni mourir!

Mourir... non; mais sauver, il peut le faire encore ; Son bras est désarmé depuis ces jours anciens, Mais par ce dévoûment dont la soif le dévore, Il armera, du moins d'autres bras que les siens :

« Venez à moi, vous tous qui sentez sur vos têtes « Passer avec le vent les souffles généreux, « J'entends des cris là-bas dans les noires tempêtes, « Les tigres de la mer se querellent entre eux;

« La querelle des flots aux hommes est mortelle, « L'ouragan aux récifs jette les lourds vaisseaux ; « L'âme des durs marins, tout à coup, devant elle, « Voit un monstre inconnu sortir des sombres eaux!

« Courez donc ! Disputez, arrachez aux abîmes

« Ces hommes, ces vieillards, ces femmes, ces enfants,

« A l'Océan livrez ces batailles sublimes ;

« Pareil sera l'honneur, vaincus ou triomphants!... »

Ils partent. Et l'aveugle, inspirateur et guide De leurs vaillants labeurs, dans sa pensée en feu Les écoute et les suit... Son œil reste-t-il vide ? — Qui sait ? S'il ne voit plus les hommes, il voit Dieu !

JBtfHN ux environs d'un champ de foire Le char funèbre est arrêté, Le cocher s'en est allé boire Dans le cabaret d'à côté.

Le corbillard est haut et large, Lourd sous ses panaches massifs Quoique le meilleur de sa charge Soit resté là-bas sous les ifs;

Les couronnes, les fleurs en gerbe Sous terre ont suivi le cercueil, Mais ce char est encor superbe Et d'un mort peut flatter l'orgueil!

Une bande de joyeux masques Passe, et l'un d'eux, les yeux ardents, Crie aux autres ces mots fantasques :

« Si nous montions tous là dedans ? »

Aussitôt fait. La folle troupe, Par des rires s'encourageant, Monte à l'escalade et se groupe Sous le dais noir frangé d'argent;

Entre les sombres draperies Arlequin glisse son museau, Léandre éclate en moqueries, Lindor chante comme un oiseau;

Scapin à haute voix combine Ses plans tout en buvant un brin, Et la gaîté de Colombine Ouvre ses dents comme un écrin :

« — Ohé, Messeigneurs, je remarque, « Ayant le cœur d'un vrai luron, « Qu'on est très bien dans cette barque, « Si c'est la barque de Caron !

« J'irais, ma foi, sans en descendre, « Jusqu'à Rome dans ce sapin! »

« — Fouette, cocher! » clame Cassandre, « — Fouette, cocher! » reprend Scapin.

En ce moment, de la taverne Sortait à pas lents le cocher; Calme, il alluma sa lanterne, Car la nuit semblait approcher;

Puis, sur la noire et blanche stalle Il monte sans dire un seul mot, Siffle ses deux chevaux, s'installe Et prend les rênes aussitôt;

L'attelage, d'un pas tranquille, Comme d'usage, part d'abord; Mais bientôt à travers la ville Il le lance d'un bras plus fort;

« — Bravo ! Bravo ! Vive la joie ! » Hurle la bande. Cependant La nuit tombe, le gaz flamboie, L'ombre s'allume en descendant;

A travers la foule ameutée, Par les quais et les carrefours, Roule la lourde charretée D'où les rires montent toujours;

Les chevaux, que le fouet irrite Et que le mors ne retient pas, Semblent broyer toujours plus vite Le pavé tremblant sous leurs pas;

Bientôt le vertige les gagne, La ville est déjà derrière eux, Et les voici dans la campagne, Dévorant le chemin pierreux ;

L'air est brumeux, la bise est acre, Nos voyageurs en sont glacés ; « — Eh ! cocher, arrête ton fiacre!

« Ta course est faite, c'est assez! »

Mais le cocher, droit sur son siège,

Fouette toujours à tour de bras,

Et voici que tombe la neige...

« — Maudit cocher, n'entends-tu pas? »

La course ardente recommence, Et l'attelage tout fumant, Par les monts, par la plaine immense, S'enfonce et vole éperdument;

« — Brave homme, arrête! » dit Cassandre; « — Es-tu sourd là-haut? » dit Lindor; « — Bon Monsieur, je ne peux descendre! » Dit Silvia de sa voix d'or;

« — Je suis gelé, ma camarade, »

Dit à Colombine Arlequin, v Mais demain pour son algarade « Je veux étrangler ce coquin! »

L'homme continue à se taire ; Un vague effroi descend en eux, Et les chevaux frappent la terre D'un élan plus vertigineux;

Une heure passe, et puis une heure, Une heure encore, et dans la nuit La troupe folle crie et pleure Comme un cerf qu'un tigre poursuit;

Soudain l'attelage se cabre, Tourne bride, et, presque aux abois, Il reprend sa course macabre, Mais vers la ville cette fois ;

Pour terminer l'étrange fête, Enfin, par un effort dernier, L'attelage épuisé s'arrête...

Devant l'Opéra de Garnier.

«. — Messieurs, dit le cocher lugubre, « Ce voyage de carnaval « D'un temps pareil est insalubre...

« Allez vous réchauffer au bal ;

« Pour me pardonner cette farce * Mauvaise par ce froid aigu, « Apprenez que je fus comparse « Au théâtre de l'Ambigu ;

« Et gardez de votre aventure « Ce conseil : Jamais il ne faut « Plaisanter avec ma voiture « Ni la vouloir prendre d'assaut;

; Elle arrive tardive, ou prompte,

« Et, sage ou fou, pauvre ou puissant,

C'est malgré soi que l'on y monte « Et malgré soi qu'on en descend ! »

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