LES ORPHELINS DE LA GUERRE
ous ces pâles soldats, dans les jours de bataille, gg A quoi donc songent-ils quand la sombre mitraille Fauche le bataillon après le bataillon, Quand ils sentent sur eux passer l'horrible trombe, Et que chacun croit voir déjà creuser sa tombe, Là, par l'obus au noir sillon ?
Ils songent aux parents, à l'enfant, à la mère;
A l'enfant... à l'enfant! 0 doux rêve! ô chimère!
Pères qui vont tuer, pères qui vont mourir,
A cette heure où l'on voit flotter dans ses pensées
Les choses à venir et les choses passées,
Comme ceux-là surtout, comme ils doivent souffrir!
Il est là-bas, l'enfant, dans la maison modeste, La mère aussi, comptant le peu d'or qui lui reste
De l'épargne des jours calmes ou triomphants; « Conservez-moi pour lui, conservez moi pour elle, « Mon Dieu, dit le soldat; couvrez-moi de votre aile, « Anges gardiens de nos enfants! »
Les anges ne sont pas sur ces champs de carnage; Sur ces fleuves de sang le soldat qui surnage, Le hasard le choisit, hélas! ce n'est pas Dieu ; Le plus aimant, le plus aimé, le plus prospère, Tombe, et l'obscur démon, en saisissant le père, Songe à l'enfant qui rit là-bas sous le ciel bleu!
Tout est dit; l'hécatombe est assez haute et large; Le soldat sous la terre humide qui le charge Est endormi; bientôt la sève au flot puissant Gonflera les rameaux sur ces tombes ouvertes, Et les fleurs qui naîtront parmi les feuilles vertes N'auront pas la couleur du sang!
Mais la mère et l'enfant! 0 misères sacrées! De quels flots de douleurs sont faites tes marées, Océan de la vie! Et toi, gloire aux yeux durs, A qui le meurtre met des auréoles neuves, Combien te faut-il donc d'orphelins et de veuves De ton temple maudit venant mordre les murs!
Juin 1871.