‹ Poésies complètesChapitre 35 sur 127 · L'AVEUGLE DE METZ · texte numérisé non relu

L'AVEUGLE DE METZ

A M"10 Albert Christophe qui m'a raconté cette histoire.

'était à Metz. Du ciel, comme d'un sombre crible Sur la morne cité tombait la pluie horrible. Nos soldats, lâchement trahis, la rage au cœur, Sans armes, s'en allaient vers l'exil ; le vainqueur, Dans son triomphe obscur, osant à peine y croire, Les regardait passer, stupéfait de sa gloire ! Sur la place muette et changée en désert, Sous des crêpes de deuil le bronze de Fabert Restait seul, et devant cet opprobe suprême Le grand soldat semblait s'être voilé lui-même !

Dans les maisons, personne, on le croirait. Partout Le silence I Pourtant une femme est debout Derrière les rideaux d'une haute fenêtre ; C'est de là qu'elle a vu nos Français disparaître

Il6 ŒUVRES COMPLÈTES

Et de ses yeux en pleurs, depuis l'affreux moment, Elle les cherche encor dans l'ombre, vaguement. « Cela ne se peut pas ! Ce n'est pas vrai ! dit-elle ; « Tu garderas toujours ton nom, Metz la Pucelle ; « Nos soldats sont partis pour repousser l'assaut, « Et c'est notre canon que j'entendrai bientôt : « Pour trahir leur orgueil, leur foi, leur espérance, (( Il faudrait un Judas... Il n'en est pas en France ! « Faites donc l'œuvre sainte et le sanglant devoir, « Soldats ; je vous attends et je vais vous revoir !

Soudain, elle entendit venir : « Ce sont les nôtres! » Cria-t-elle en tendant les bras.

C'étaient les autres !

Ils venaient lentement, à pas sourds, réguliers, En ordre, remplissant la ville par milliers, Ne courbant pas le front sous les noires bourrasques, Dressant au ciel blafard la pointe de leurs casques. Leur général parut, et, prenant le milieu, Salua de l'épée, avant ses soldats, Dieu ! Un fauve éclair jaillit de la lame livide... Et la femme, là haut, battant l'espace vide De ses mains, reculant avec un cri d'effroi : « Je ne vois plus ! Mes yeux sont morts ! l'ombre est « Je suis aveugle ! » [sur moi !]

Alors, ses enfants auprès d'elle Accoururent ; penchés sur l'aïeule fidèle Ils disaient : « Ce n'est rien ! Mère, regarde-nous ! » Mais elle, sans les voir, priait à deux genoux.

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