LE RUISSEAU ET LA RIVIERE
LUE AUX FÊTES DONNÉES A SCEAUX; PAR LA CIGALE, EN L'HONNEUR DE FLORIAN (5 OCTOBRE 1879)
n beau jour certaine rivière, Large, profonde et surtout fière, Rencontrant un mince ruisseau Qui coulait au pied d'un coteau, Lui dit : « Petit ruisseau, tu me plais, je t'assure,
« Ton air modeste me séduit, « Tu n'enfles pas la voix, tu ne fais pas de bruit, « Ta plus grande colère est à peine un murmure. « Je veux faire aujourd'hui quelque chose pour toi : « Viens avec moi!
« — Non, répond le ruisseau, je suis par caractère
« Timide et d'humeur solitaire;
« Je me trouve bien où je suis,
« Et j'y resterai si je puis.
« — L'ingrat! dit la rivière; et pourtant je l'excuse :
« Il ne sait pas ce qu'il refuse ; « Ruisseau, comprend-le donc : mon lit sera le tien;
« Tu suivras ma haute fortune; « Nos flots s'écouleront d'une pente commune; « Tu porteras mon nom illustre autant qu'ancien : « Tu verras des vaisseaux sur nos ondes mêlées « Se rapprocher, se fuir, de leurs voiles gonflées; « Aux coquettes cités se pressant pour nous voir « L'acier clair de nos eaux servira de miroir; « D'autres villes, où tout gronde, bouillonne et tremble,
« Soupiraux d'un terrestre enfer, « Flamboierontsurnosbordset nouspourronsensemble « Prendre le nom de fleuve en tombant dans la mer!
« — Non, c'est un destin trop superbe, » Dit le ruisseau, glissant sous l'herbe.
La rivière gronde plus fort :
a — Vit-on jamais un ruisseau plus stupide! » Pourtant elle se calme après un grand effort. Tandis que le ruisseau s'éloigne plus rapide. — « Voyons, ami ruisseau, réfléchis, cette fois; « Quel est ton avenir? Je le sais, je le vois;