‹ Poésies complètesChapitre 7 sur 23 · Les Vignes folles · texte numérisé non relu

Les Vignes folles

Puis ils inventeront cette grâce féline Qui ne peut exister qiiavec la mousseline ; Ils ait?ieront l'étoffe où se perd le contour, Le suave contour que V harmonie arrête ; Oui, mais ils pourront voir grincer la bouche prête Aux mensonges de chaque jour !

Moi, cependant, gardant ma sévère attitude, Dans mon isolement et dans ma solitude, Je resterai sans cesse avec mon fier dédain, Avec mes bras croisés, avec ma hanche lisse, Avec mon front que rien n assombrit et ne plisse, Comme un marbre dans tin jardin.

Sous les plus chauds baisers mes chairs resteront froid Et rien ne fléchira mes contenances roides ; Mes bras seront de neige et ma crinière d'or; Rien jamais ne fondra cette glace indomptée : 0 mortels ! le sculpteur anima Galatée Lorsque les Dieux vivaient encor !

L'Insoucieuse. 47

L'Insoucieuse.

Non, l'amour qui se tait n'est qu'une rêverie, Le silence est la mort, et l'amour est la vie ; Et c'est un vieux mensonge à plaisir inventé Que de croire à l'amour hors de la volupté ! Alfred de Musset.

0 sœur du camellia,

Julia, Viens sourire a nos po'émes, Toi qui vas, oiseau charmant,

Si gaîment, Parmi les vertes Bohèmes !

0 charmer esse aux yetix clairs

Pleins a" éclair s, 0 jeune victorieuse, Nous trouvons plus doux les sons

Des chansons Nés sur ta lèvre rieuse.

Dans tes veines court un sang

Frémissant, Sève d'amour et de joie,

48 Les Vignes folles.

Et ton rire triomphant,

Blanche enfant, En notes d'or se déploie.

Comme le soleil d'Eté,

Ta gaîté Folle et vive s éparpille, Et chaque jour nous croyons

A ux rayons Quand tu viens, petite fille.

Toujours les lis aimeront

Ton front, Et les odes amoureuses, Fidèles jusqu'au trépas,

Sur tes pas S'épanouiront heureuses.

Tes seins polis et vermeils

Sont pareils Aux fruits au temps des vendanges L'encens aime tes cheveux ;

Si tu veux, Bulbul dira tes louanges.

Tes dents au fruit défendu

Ont mordu ; Mais, ô Ny 711 plie vagabonde !

L'Insoucieuse. 49

Qu importe ? tu nous guéris

Quand tu ris, Comme Eve, ta mère blonde.

Nous sommes, a tes côtés,

Transportés Dans le pays peu sévère Où la jeunesse toujours

Aux amours Se livre, en levant son verre.

La, parmi les floraisons,

Nos raisons S'égarent. — Les yeux humides, Tu conduis en mon chemin

Par la main Le chœur des blanches Armides.

0 souvenir du Printemps ,

Bien longtemps Nous garderons ta mémoire, Et les Cupidons vainqueurs

Dans nos cœurs Graveront ta belle histoire:

Car ton nom, 0 Jtdia !

S'allia A ces instants éphémères

50 Les Vignes folles.

Où, buvant le vin clairet

D'un seul trait Avec les ligueurs amer es,

Nous disions h pleine voix,

A la fois, Les grands refrains de l'aurore, Les bonheurs du temps présent

Florissant...

Mais souris, souris encore!

Souris pour éterniser

Le baiser ; Laisse-nous voir ta figure De roses et de satin,

Cher lutin Qui portes le bon augure !

Tu rends a nos jours défunts

Leurs parfums Et leur ardente folie ; Reine des clairs horizons,

Nous disons :

— Arrière, mélancolie,

Et vous, tristesse des soirs,

Chagrins noirs !

Célèbre, voix frémissante ,

Fiat voluntas tua.

Les deux, les monts, les accords

Des beaux corps Et la rose adolescente,

0 Vénus ! puisque voici

Près d'ici Jidia l'enfant choisie, Qui nous apporte en riant

L 'Orient, Le Rêve et la Poésie!

Fiat voluntas tua.

Maître de la terre et du ciel, Démon pétri de boue, ange immatériel, Amour aux mains pleines de fiel,

Je n'ai pas résisté quand ta voix souveraine

M'a crié : — Descends dans l'arène, Lutteur que je verrai mourir l'âme sereine !

Alix foudres mon front s'est offert; Il a fallu saigner, et mon flanc s'est ouvert ;

Tu m'as dit : — Souffre ! — et j'ai souffert !

52 Les Vignes folles.

Quand l'odeur de mon sang dilatait ta narine

Et lorsqu'au fond de ma poitrine Tes ongles ravissaient leur couleur purpurine,

0 Dieu qui remplis les forets

Et les vastes cités d'insondables secrets,

A mour puissant, je t' adorais !

Mes yeux s' éblouissaient des splendeurs de ta gloire;

En vain tu me forçais a boire L 'amertume, partout je disais ta victoire.

Eh bien, inexorable Amour !

l 'ois mon cœur, il en reste assez encore pour Le bec du farouche vautour.

Que ton souffle, pareil au grand vent qui balaie

L 'espace, ravive ma plaie ; Viens ! puisque tu le veux, vie voila sur la claie!

Ainsi que la première fois Ce n'est plus un enfant confiant que tu vois: Je te connais ! Pourtant ma voix

Ne blasphémera pas, ô le plus beau des anges !

Même en proie aux douleurs étranges, Et toujours, et bien haut, je dirai tes louanges !

Fiat voluntas tua. 53

Le retour de tes javelots, Je le veux célébrer en épandant les flots De mes harmonieux sanglots !

Déjà j'ai chancelé sous ta nouvelle atteinte,

Je sais où ta pourpre fut teinte, Seigneur, c'est dans mon sang ! Et mon oreille tinte,

Et, comme un cortège de loups, I g

J'entends, j'entends hurler tous les soupçons jaloux; J'ouvre les mains, plantez les clous !

Bourreau divin, auguste oppresseur de mon âme,

Oh ! maintiens-moi sur l'arbre infâme, Car je me suis repris aux parfums de la femme!

Car V enchanteresse Circê Pose d'un air vainqueur, sur mon front abaissé, Son pied par les roses froissé !

Et je sais que jamais, idole puérile,

Fille vaine, terrain stérile, Elle ne comprendra ma passion fébrile !

Ah ! pourquoi la vouloir toucher?

Mais la vague, pourquoi vient-elle donc lécher Inutilement le rocher ?

54 Les Vignes folles.

Pourquoi la pluie au sable et la rosée aux pierres,

Et pourquoi les clartés altières Vont-elles de l'aveugle arroser les paupières?

Eh! que vous dirai-je, après tout?

J'aime et je ne sais rien de plus ; et mon sang bout} Et je pends mes lèvres au bout

Des seins aigus et lourds de la folle Chimère,

Et, comme il plaît au victimaire, J'y puise le nectar ou la liqueur arrière!

Je me sens attiré vers un fatal miroir, Un miroir grimaçant, qui me laisse entrevoir Les voluptés du désespoir !

Blâmez donc V Océan pendant les jours d'orage

De sa fureur et de sa rage !

Est-ce ma faute, a moi, si je suis sans courage

Devant la grandeur de la chair ?

Si le charme des corps de femmes, doux et fier, Me passionne et m'est si cher ?

Chevelures en flamme, ô cols souples et lisses,

Lèvres, adorables calices, Je souffre avec bonheur, je meurs avec délices!

La joie. 55

Que l'Amour me soit inclêmeni, Qu'il fasse de ma vie un éternel tourment, Je veux aimer obstinément ;

Ramper à deux genoux devant la bien-aimée,

Et quand sa jupe parfumée S' arrondit, me sentir l'âme demi-pâmée ;

Goûter, sans en être étonné, . f

Le vertige ; rouler vers l'abîme entraîné, Et par les fleurs assassiné f

Sur ses lèvres, mon ciel promis et ma gé/ienne,

Sentir s'envoler mon haleine, En mêlant âprement la tendresse et la haine.

La Joie.

À Jean du Boys.

Robuste, les seins hardiment Arrondis en pleine lumière, Une déesse jeune et fier e Dresse vers le clair firmatnent Sa belle tête printanière.

56 Les Vignes folles.

Lumineuse et pareille au feu,

Sa chevelure se déploie

Sur ses épaules, qu'elle noie,

Et dans son regard calme et bleu

Le ciel se mire. — C'est la Joie !

Non celle qui du haut des monts, Naïade farouche et sanglante, Nous vient dans l'onde étincelante Des vins pourprés que nous aimons, Tout ivre, à demi chancelante ;

A'on celle qui nous suit auprès De la pâle et chère maîtresse Oui laisse dénouer sa tresse Sous l'ombre des noires forêts, A vec des larmes de tendresse !

Non pas cet ange fugitif,

Dent le vol parfois nous apporte

Une illusion jadis morte,

Mais celle qui naît sans motif

Comme une fleur sauvage et forte ;

La foie aux éclatants reflets Amante des gaités hardies, Oui s'en va par les comédies, Et fit entendre a Rabelais Son rire plein de mélodies !

La Joie. 57

L'amazone qui court pieds nus Par les prés refleuris qu'inonde La clarté, folle et vagabonde, Cherchant des sentiers inconnus, Versant le rire sur le monde.

Envolez-vous du nid, chansons A la rime sonore et pleine!

La Joie est ivre dans la plaine, Et nos lèvres, quand nous passons, Boivent les fleurs de son haleine.

Qu importe , flâneurs indolents !

Les soucis graves et moroses Et les tristesses et les choses Qui nous font marcher a pas lents !

Allons voir éclore les roses.

Un jour que tout était soleil,

— Ah! déjà dans mon cour se creuse

Comme une fosse ténébreuse ! —

Un jour a celui-ci pareil,

J'ai rencontré mon amoureuse !

La Course.

A Auguste Yacq.uerie.

Une course effrénée, horrible, sans repos, Vertigineuse et folle, épouvantable, entrante

Les âpres passions cotnme de noirs troupeaux;

La flamme, sous le choc de leurs sabots, s' égrène.

Cavales que jamais ne réprima le frein, Elles vont, elles vont, furieuses, ardentes, Brûlant et dévorant l'immobile terrain, Soufflant par les naseaux des brumes abondantes.

Ainsi que Mazeppa, sur leurs croupes de fer L'homme râle emporté, ne se sentant plus vivre ; Les vents sifflent, pareils a des rires d'enfer, Et la douleur arrive a ce point qu'elle enivre !

J' appartiens a jamais au farouche Ldéal De la Beauté physique et de l Amour sans bornes, Et je vais, sur le monstre au vol lourd et brutal, A travers les Edens et les horizons ?nornes.

La Course. 59

Je sais bien que la mort est au bout du chemin, Qu'il me faudra cracher mes poumons, que l espace S'écrotile, que je n'ai bientôt plus rien d'humain, Et que l'herbe se fane aux endroits où je passe.

Mais qu'importe ? je vais, et toujours dans ma chair Chaque lien imprime une rouge morsure ; Qu'importe? laissez-moi, mon supplice m' est cher , J'aime a sentir le froid aigu de la blessure !

La cavale bondit, et plaines, monts et bois, Lacs énormes, grands deux, étoiles, avalanches , Ténèbres et clartés, défilent a la fois ; Les arbres effrayés se voilent de leurs branches.

Tout se confond ! Je vais, brisant en des baisers Mes lèvres sur le corps houleux d'une maîtresse, Criant et délirant, les traits décomposés, Et mourant sous la main dont l'ongle me caresse!

Le monstre va plus vite ! — 0 nuages lointains, Abîmes, océans, ô vagues en démence, Vous fuyez devant moi, terribles, incertains; Mon regard s'obscurcit dans une nuit immense.

Parfois, dans ma terreur, il me semble sentir L'aiguillon empressé qui mord et qui torture, Je crie, et dans les airs ma voix va s' engloutir : Elus vite ! encor plus vite ! oh ! la lâche monture!

6o Les Vignes folles.

Ses flancs fument noyés dans un épais brouillard; Elle veut respirer, et sa tête contemple, Pleine d'un sombre effroi, cet horizon fuyard Sans cesse plus épais, plus sinistre et plus ample.

0 femme ! quand ta gorge, où perle la sueur, Semble demander grâce, et quand tes yeux où nagi Un enfer, sont pâlis et n'ont plus de lueur, Je sens croître l'Amour et la Haine sauvage !

En route ! Cette course est effrayante ! Il faut Que la cavale, enfin, sur le sol abattue, Dût-elle m écraser, tombe avec un sanglot, Il faut que je l'épuisé ou bien qu'elle fne tue !

Et la course reprend! — les astres en ont peur ; — Les huiliers, les buissons, les chênes centenaires, Ne font autour de nuis qu'une grande vapeur, Et nous n entendons plus les éclats des tonnerres!

Cette course, ô Chimère au regard altéré ! Cette course parmi les monts et les broussailles, S'arrêtera le jour où je t' enfoncerai Mes éperons sanglants jusqu au fond des eyitr ailles!

Repos. 61

Repos.

... les plus doux instants pour deux amants heureux, Ce sont les entretiens d'une nuit d'insomnie, Pendant l'enivrement qui succède au plaisir.

Alfred de Musset.

Oui, ton corps qui palpite entre mes bras, ta bouche, Rose sanglante où j'ai dégusté mes poisons, Dont les charmes puissants rendent le cœur farouche , Ta crinière pareille aux ardentes toisons

Qui font courir du feu sur les épaules mies Des déesses ; tes yeux mourant de volupté, Creux et sombres, brûlés de flammes inconnues, Et qui semblent un ciel par les dieux déserté ;

Tout cela, c'est a moi, fille a la belle croupe, Tigresse dont j' ai pu compter les râlements ! A moi, comme le vin qui brille dans la coupe, Et dont j' épuiserai l'or et les diamants.

Je l'ai comme l'on a toute chose qu'on paie,

Je suis maître et seigneur de cette noble chair

Qui s'est vendue h moi pour un peu de monnaie,

En me disant: Je t'aime ! — un soir neigeux d'hiver.

Les Yisrnes folles.

Mais comme je sais bien, sous la vaine grimace De cet amoui- menteur et contrefait, trouver La haine qui grandit furieuse et s'amasse Dans ton sein, que parfois l'horreur fait soulever/

Tu crois que je n'ai pas, lorsque sur ta poitrine Tes baisers m écrasaient et que nous confondions Nos sens dans une extase effrayante et divine, Senti monter a moi tes malédictions !

Oh ! comme tu souffrais en cachant cet orage, Dont les bouillonnements faisaient rompre ton cœur! Moi, je buvais les pleurs savoureux de ta rage, Et je te caressais, comme un cruel vainqueur !

Comme un cruel vainqueur qu'une furie anime, Et qui fouette, en hurlant de plaisir , le troupeau Des captifs, comme un chat dont la patte s escrime A flatter en traînant ses ongles dans la peau.

Et lorsque, succombant au lourd sommeil , ma tête Verra fuir la couleur confuse et le dessin Des objets, il faudra que ta gorge soit prête A faire a l 'ennemie un moelleux coussin.

Car, tu ne le sais pas, esclave méprisée, Je me venge sur toi des maux que j'ai soufferts Quand celle que j 'aimais , faisant une risée De l'amour, se livra pour des bijoux offerts.

Repos. 63

Comme toi, maintenant, la vile créature

Se tord sous les baisers d'un acheteur gui vient

Donner a son désir cette riche pâture

D'un corps que tout le monde en le payant obtient.

Voila pourquoi je veux, vivante marchandise, Epier le secret de tes mornes ennuis, Et je veux que ton cœur exaspéré me dise Les horribles dégoûts des amoureuses nuits/

Ne crois pas qu'enfermant tes yeux maudits, tu puisses Saisir, pour un instant, le vague souvenir De ce temps où, marchant à travers les délices, Comme un immense amour tu voyais l'avenir.

Non ! les jours ne sont plus où, de voluptés ivre, Le bel adolescent te serrait dans ses bras En disant: — Si tu veux, 0 toi qui me fais vivre! 0 mon âme ! une étoile a tes pieds, tu l'auras!

Et sa voix implorait les suaves caresses Qu'un maître impérieux te réclame aujourd' hui. A peine s'il osait toucher les blondes tresses Que ton amant du jour fait rouler devant lui.

Ce ri est plus V amoureux des premières années, Dont les regards voilés de pleurs disaient les vœux; Les roses d'autrefois sont à présent fanées ; Il priait doucement, et moi je dis : Je veux!

64 Les Vignes folles.

Allons, maîtresse ! allons, dis-moi: Je f aime! et Que je te hais ! mon âme est pleine de mépris; Tu tne fais honte ; allons ! fille de joie, attache Tes deux bras frissonnants à mon col, et souris !

Souris, pour que je voie a quel degré la femme Pousse la lâcheté ; souris ! que mon dédain Puisse, enfin, largement s échapper de mon âme Comme un trait acéré qu'on retire du sein !

Car je veux te cracher ma rancœur a la face, Anéantir le rêve où pa? fois tu te plus, Et surtout insulter, sur ton coips qui se glace, Cet amour méprisable auquel je ne crois plus f

Circé.

A Alphonse de Launay.

Circé pâle et farouche , a vous, magicienne , A vous mon âme, a vous mes chansons, car toujours. Ravivant le foyer de ma douleur ancienne, Vous creusez sous mes pas un abîme où je cours.

Circé. 65

J'y cours avec bonheur, car sur vos noirs rivages Les rosiers idéals se mêlent aux cyprès ; Préparez sans remords les funestes breuvages, Et donnez-moi vos mains que je les baise après.

De vos seins chauds et lourds s' élancent par bouffées Des parfums pénétrants, acres et singuliers, Dans la vapeur de qui, follement attifées, Dansent les visions de mes jours oubliés.

Je hume largement l'adorable démence Qui m'enchante et me fait bienheureux pour longtemps; L'horizon s'élargit, vaste, écarlate, immense, Et je marche au milieu de rêves éclatants :

Cauchemars d'opium, merveilles de féeries, Oiseaux dont le plumage a l'éclat du soleil, Chants d'amour ruisselant des lèvres attendries, Lumières d'un été qui n'a pas son pareil !

Si je pouvais conter toutes ces épouvantes, Tous ces ravissements énervants et succincts Que j' éprouve en suivant les cadences savantes Dont le rhythme inflexible anime vos beaux seins!

Ce poëme sanglant des voluptés perfides, Où chante la sirène aux regards aiguisés, Où passe, dans un vol, la ronde des sylphides, Où bondissent les flots effrénés des baisers...

66 Les Vignes folles.

Mais vous le défendez, reine de mes délires, Vous ne le voulez pas, Circé pleine d'orgueil, Vous dites de se taire aux cordes de nos lyres, Et vous nous glacez tous de peur } par un coup d'œil.

Que redoutez-vous donc, sinistre enc/ianteresse ? Quelle révolte enfin craignez-vous, dites-moi? De ma vaine raison n'étes-vous pas maîtresse ? Ne me tenez-vous pas captif sous votre loi?

Craignez-vous donc que j 'aille au-devant de lafoide I Lui crier : — Ne viens pas dans cet endroit fatal; Vois ma blessure en feu par où mon sang s'écoule ; Vois mon cœur sur lequel se pose un pied brutal! —

Non ! ivre que je suis du vin de la folie, Pour ne pas effrayer les timides passants, Je mettrais du carmin sur ma lèvre pâlie, J'adoucirais pour eux ?nes sauvages accents.

Mais je prendrais mon cœur meurtri, mon cœur qui sai§ Et je V enfilerais , pareil a ceux qu'on voit Galamment transpercés et peints sur une enseigne, Avec ces mots : — Ici l'on mange, ici l'on boit !

J' en ferais un hochet bien ciselé pour celle Dont la superbe épaide a le balancement , Sous l'ardeur des cheveux où la flamme ruisselle, Du ballon que les airs bercent nonchalamment !

Les Bohémiens. 67

Un hochet pour les mains magnifiques et pares De l'enfant radieuse et blanche, de l'enfant Dont les tout petits doigts aux roses découpures Tiennent la clé des deux, qu'un chérubin défend.

Et quand j' aurais bien dit les angoisses amer es Et les soucis aigus aux serres de vautour, Epris de la grandeur terrible des chimères, J'irais lécher les pieds du beau chasseur Amour ;

M' humilier devant son regard qui m attire, Vous dire : — Emplissez-moi la coupe où j' ai laissé Mon âme ; prolongez sans cesse mon martyre, Sans pitié, sans égard, 0 puissante Circé !

Les Bohémiens.

A Gustave de Coutouly.

Vous dont les rêves sont les miens, Vers quelle terre plus clémente, Par la pluie et par la tourmente, Marchez-vous , doux Bohémiens ?

68 Les Vignes folles.

Hélas ! dans vos froides prunelles Où donc le rayon de soleil?

Oui vous chantera le réveil Des espérances éternelles?

Le pas grave, le front courbé, A travers la grande nature A liez, o rois de l'aventure !

Votre diadème est tombé !

Pour vous, jusqu'à la source claire Que Juillet tarira demain, Jusqu'à la mousse du chemin, Tout se montre plein de colère.

On ne voit plus sur les coteaux, Au milieu des vignes fleuries, Se dérouler les draperies Lumineuses de vos manteaux!

L' ennui profond , l'ennui sans bornes, l Tous guide, ô vies frères errants !

Et les deux les plus transparents Semblent sur vous devenir mornes.

Quelquefois, par les tendres soirs, Lorsque la nuit paisible tombe,

Vous voyez sortir de la tombe Les spectres vains de vos espoirs.

Les Bohémiens. 69

Et la Bohême poétique, Par qui nous nous émerveillons, Avec ses radieux haillons Surgit, vivante et fantastique.

Et, dans un rapide galop, Vous voyez tournoyer la ronde Du peuple noblement immonde Que nous légua le grand Callot.

Ainsi, dans ma noire tristesse, Je revois, joyeux et charmants, Passer tous les enivrements De qui mon âme fut l'hôtesse :

Les poèmes inachevés, Les chansons aux rimes hautaines, Les haltes au bord des fontaines, Les chants et les bonheurs rêvés ;

Tout prend une voix et m'invite A recommencer le chemin, Tout me parait tendre la main...

Mais la vision passe vite.

Et, par les temps mauvais oit bons, Je reprends, sans nulle pensée, Ma route, la tête baissée, Pareil à mes chers vagabonds !

70 Les Vignes folles.

L'Isolé.

A Emile Moxtégut,

Connue un satrape lourd, sur sa natte immobile, Regarde vaguement tout passer près de lui, Compagnon de mon coips et de ma chair débile, 0 mon cœur ! tu te plais dans un superbe ennui.

A'e daignant pas mourir et ne voulant plus vivre, Contemple les lutteurs sans décerner de prix ; Savoure, quand bien même elles te rendraient ivre, Les grandes voluptés qui naissent du mépris !

En vain, éparpillant l'or de leurs tresses blondes, Les filles de plaisir font bondir en dansant L 'éclatante blancheur de leurs mamelles rondes, Et tordent leurs bras nus dans un air frémissant.

Ou' importe ? tu sais bien que ces filles sans âme Singent d'une façon absurde l'impudeur, Et ne sauront jamais couvrir le vice infâme D'un effrayant manteau d'audace et de grar.d:::;:

L'Isolé. 71

Quel jour ont-elles su porter leurs fronts profanes Ainsi qu'il conviendrait aux Phrynés , fièrement ? Ah! c est pitié de voir ces fausses courtisanes Qui n'osent épuiser les veines d'un amant!

Ce n'était pas ainsi, fougueuse M es saline,

Que tu serrais un homme entre tes bras divins !

Tu ne te faisais pas petite et pateline,

Et tu buvais le sang dans la pourpre des vins !

Alors qiî anéanti par tes âpres caresses, Ton amant s'éteignait, pâli sous la douleur, Fatiguée et pourtant avide encor d'ivresses, Tu pressais longuement ses lèvres sans chaleur !

Laquelle maintenant des lâches hétaïres

Qui se fofit voir au bois aux bras de nos boursiers

Oserait, sans trembler, songer à ces délires

Qui laissaient pour longtemps les coips suppliciés!

Nulle part la vertu, nulle part la débauche ;

Rien n'est beau, rien ri est grand, rien enfin ri est complet:

Dans un terne milieu, vague, stupide et gauche,

Le monde abâtardi se roule et se complaît.

Les femmes ont traîné dans les vieux vaudevilles Leurs jupons soulevés sans amour! 0 dieux bons! Vous le voyez, toujours ait fond des choses viles, Du haut de nos fumiers infects, nous retombons.

72 Les Vignes folles.

0 mon cœur! o mon cœur! tu connais cette angoisse Interminable et lente et qu'on ne peut tromper ? Faut-il que chaque jour qui se lève l'accroisse, Et sans cesse l 'ennui devra-t-il nous saper?

Recommenceras-tu la très-niaise histoire De l'angélique amour dont on rêve a seize ans: Vin incolore et fade, et qu'on ne saurait boire Sans noyer de langueur ses organes puissants?

Ah! chanter sous les deux avec une ingénue Dont rien en cor n'a fait soulever le corset, Et baiser avec soin, le long de l'avenue, Les feuilles que sa robe en ondoyant froissait;

Violenter un cœur de glace pour lui faire Exhaler un aveu qu' emportera le vent, C'est bon lorsque sourit l 'aube , quand l'atmosphère Se teint de rose et d'or sous le soleil levant.

Mais, quand le fer Amour à la vaste poitrine, Le dieu fort, irrité, le tyran furieux, Sous son doigt menaçant, devant qui tout s'incline, A courbé vers le sol notre front sérieux;

Quand les désirs sans frein sur leur aile sublime Ont emporté notre âme aux champs de l'infini, Qui, sans être saisi de démence et sans crime, Sur les bords du Lignon reconstruirait un nid?

L'Isolé. 73

Il faut jusques au bout soutenir son grand rôle; Hercule ne doit pas languir près d'un rouet; A ux pieds de Marguerite assis, Faust n'est qiiun drcle Ou on devrait corriger et châtier du fouet.

Mais sois calme, o mon cœur! ne crains pas qu'on surprenne Ton orgueil, sur qui rien ne doit jamais régner Qu'une noble lionne aux allures de reine : Lorsque je t'ouvrirai, ce sera pour saigner ;

Lorsque j' aurai trouvé la griffe impérieuse Que le destin forma pour inordre et déchirer, Qui marche vers son but, rouge et victorieuse, Et même en nous tuant nous force a l'adorer !

Jusque-là, jusque-là, dans ton indifférence, Inaltérable et grave, ô mon cœur ! reste encor, Respire les parfums cruels de la souffrance : Le temps n est pas venu de prendre ton essor.

Sache faire un bonheur de V arrière tristesse, Dont les pleurs comprimés te brûlent lentement, Accueille la douleur comme une vieille hôtesse, Donne-lui la moitié de ton isolement.

Ne crains pas d'enfoncer les pointes du cilice,

Et de sentir ses dents te labourer la chair.

0 martyr glorieux, prolonge ton supplice,

Les vautours s'abattront sur toi du haut de l'air.

Les Vignes folles,

Mais tu t'endurciras dans ces luttes viriles. Et l'atroce Chimère, arrachant ses cheveux, Verra ses efforts vains, ses attaques stériles, Et de rage tordra ses flancs durs et nerveux.

Le fer s'émoussera sur ton écorce rude ; Ainsi qu'un vieux rocher, effroi des ?natelots, Tu ne comprendras plus, blasé par l'habitude, Les plaintes de la 771er 7ii la voix des sa7iglots.

Et les bourreaux, lassés, auro7it peur de leur proie, Et peut-être qu'un Jour, de tant de 77iaux soufferts , Tu verras naître enfin la 7-ayonnante Joie ; Des fleurs croîtront pour toi 77ml gré les 7ioirs hivers.

Tu souriras, alors que de jeunes victi77ies Lever 07it vers le ciel leurs bras désespérés, Ayant déjà gravi les plus altieres ci77ies, Ayant vu jusqu'au /ond des e7ifers ignorés/

Alors, ô cœur sauvage ! aucune chasseresse N'osera pénétrer dans ton antre béant, Et tu pourras attendre ainsi, dans cette ivresse, Le jour si désiré de l'éternel A'éant !

Les Antres malsains. 75

Les Antres malsains.

A Charles Bataille.

Sans craindre que le vent nauséabond altère, Muse, avec tes rosiers la neige de tes seins, Tu peux, fille robuste a la parole austère, Pénétrer avec moi dans les Antres malsains,

Dans les gouffres du rire et des pleurs lamentables, Des haillons que le vin a rougis tristement, Où, harassé d'ennui, les coudes sur les tables, Se vautre le bétail de l'abrutissement.

La jamais le soleil n'entre que par les fentes Des sinistres volets où l'ivrogne a heurté ; Ici Von connaît bien tes chaleurs étoîtffantes, Mais non pas tes rayons divins, joyeux Eté !

C'est la que le vieillard vient aux heures nocturnes

De son désir mourant secouer la torpeur.

Et demander tout bas aux filles taciturnes

Les effrayants baisers dont les amants ont peur.

76 Les Vignes folles.

C'est la que le jeune homme, avide de connaître Le plaisir qui l'appelle avec un air moqueur, S'en vient assassiner, a tout jamais peut-être ! L'idéal florissant qu'il porte dans son cœur.

C'est la que, las enfin d'une longue détresse, Celui que l'amertume abreuve de ses flots Vient une fois de plus mépriser sa maîtresse Et tâche d'apaiser le bruit de ses sanglots.

Puis, ô honte ! c'est là que vient cet homme étrange Que la prostituée adore, et dont la voix Rauque et brutale apporte au sein de cette fange Comme un ressouvenir des amours d'autrefois.

C'est l'infecte maison où l'effroi se promène, L'auberge dont l'enseigne est un gros numéro, Le taudis qui s'entrouvre une fois par semaine. Quand, muet et fermé, passe le tombereau.

Et pourtant ce n est pas le repaire propice Au vol tout aussi bien qu'a la lubricité, Le bouge dont Ventrée a l'air d'un précipice Et qu'on retrouve encore au fond de la Cité ;

Et ce n'est pas l 'hôtel aux courtines de soie Où le vice insolent a de riches habits, Et met, sa?is trop d'efforts, le masque de la joie Sur son front, aux clartés du gaz et des rubis ;

Les Antres malsains. 77

Où, parfois, au milieu des ivresses funèbres, De lui-même surpris, un léger madrigal, Comme un oiseau du jour noyé dans les ténèbres, Se heurte étrangement en son vol inégal !

Non ! c'est une maison d'apparence bourgeoise, Elégamment risible en son bon goût mesquin, Pavillon sur les bords de la Seine ou de l' Oise, Villa d'un Son rentier, cottage américain.

Et pourtant, en passant tout auprès, on frissonne , La femme avec dégoût semble hâter le pas, Et l'homme, sur le seuil, prend garde que personne, Quand il entre en ce lieu, ne l'aperçoive pas !

La figure de blanc et de carmin plaquée, La Matrone est assise au centre du comptoir : Bourgeoise comme aux jours de fête requinquée, Elle agaçait, jadis, l'asphalte du trottoir.

Mais certes, a présent, rien en elle n'indique La fille au regard prompt en quête d'un galant, Et même c'est avec une grâce pudique Que le sourire naît sur sa lèvre en parlant.

7S Les Vignes folles.

Nulle méchanceté ne luit en sa prunelle, Et, tout en consultant les chiffres d'un carnet, Elle suit, d'un œil plein de bonté maternelle, Le troupeau dispersé parmi l'estaminet.

Oh! r effroyable ennui qui pèse sur ces têtes, Oui courbe tous ces corps sur le pâle velours De la banquette usée! On croirait voir des bêtes, Tant leurs yeux sont éteints, tant leurs membres sont loi

Et pourtant, ô douleur! quelques-unes sont belles De la fraîche beauté qu'enfantent les vingt ans; Elles pourraient se joindre aux folles ribambelles Dont s'émaillent les prés aux heures du printemps!

Elles pourraient jeter librement dans l'espace Leur chanson, leur bonnet et leurs bras en collier Au col de leur amant, sans qu'une main rapace De leur caprice heureux les osât spolier!

L'une, enfant qui s'endort aux bras de la débauche, Apprend de sa voisine un refrain crapuleux Qu'ensuite elle s'en va chanter, timide et gauche, Auprès d'un militaire, en fermant ses yeux bleus.

Une autre se renverse, irritante et lascive, Détirant dans les airs ses bras dévergondés, Sur les genoux d'un homme a face répulsive Qui baise ses cheveux fortement pommadés.

Les Antres malsains. 79

Par les âpres travaux de la veille meurtrie, La troisième, en ronflant, laisse par sotibresauts Sa tête côtoyer son épaule flétrie, Dont l'antique satin a perdu des morceaux.

Comme une bête fauve entraîne sa capture,

L'autre emmène un jeune homme, imberbe aux traits rougis,

Puis injurie, avec wie obscène posture,

Le stupide garçon qui sert en ce logis;

Tandis qu'une Allemande écoute avec ivresse Un jeune cabotin, 0 Valmont ! ton rival, Qui lui parle a genoux damour et de tendresse, Et cherche à retrouver les mots dA rmandDuval!

Cependant, au milieu de la salle enfumée, Se pavane une fille aux énormes appas, Dans un calme idiot nonchalamment pâmée, Ecar quittant les yeux et ne regardant pas.

Sur son front, hérissés, lourds et pleins d'insolence, A peine par le peigne en chignon réunis, S'étendent, dans leur gloire et dans leur opulence, Ses ardents cheveux roux par les parfums brunis!

Su Les Vignes folles.

Son col majestueux ondule sous leurs ombres Au chant clair des pendants d'oreilles en métal, Et ses rudes sourcils, mystérieux et sombres, Forment un angle aigu provoquant et brutal.

Sa voix avec effort entre ses lèvres gronde, Fétidement mêlée a V odeur de V alcool, Et sa vaste poitrine aventureuse et ronde, Flotte comme un ballon qui va prendre son vol!

Son bras, qui dans le vide au hasard se ballotte, Merveille de blancheur et de force, est orné De tes mots au poinçon gravés : Pierre et Lolotte, Et d'un cœur d'un foyer éternel couronné.

Piliers éblouissants , ses jambes, que dérobe La jupe en ce moment baissée, ont la couleur Du marbre le plus pur ; et, soulevant la robe, Ses hanches ont un charme étrange et querelleur.

Cette lascive té de formes se reflète Dans son ajustement bizarre et singulier, Dans les vains oripeaux qui forment sa toilette, Dans le petit ruban qui couvre son soulier.

Sa jupe extravagante a fond lilas est faite De volants étourdis l'un sur l'autre grimpant, Et, sur le coté gauche, une énorme bouffette, A moitié décousue, à la ceinture pend.

Les Antres malsains. Si

Sa gorge, qui tressaille, agite par saccades La chemisette lâche et blanche, dont les plis, Laissant l'épaule nue, arrivent en cascades Baigner languissamment ses beaux reins assouplis.

Regardez-la marcher : c'est la Brute impassible, La machine d'amour inerte en sa lourdeur, Le mannequin de chair a la chair insensible, Oui ne sait pas rougir et n'a pas d'impudeur!

C'est l'instrument passif. Non ! cette créature N'a jamais été femme, ah ! jamais un instant! Elle ne connaît rien, ni bonheur, ni torture ; Son oreille ne sait jamais ce qu'elle entend.

Après avoir quitté la maison de son père, Quand elle abandonna l'homme qui la battait, Et qu'elle mit le pied dans l'immonde repaire, Elle sentit vraiment alors qu'elle existait.

Ll semble qu'a la voir on soit pris d'épouvante Et que l'on doive fuir au plus vite ; mais non ! Mais non, il faut rester! charmeresse savante, Elle se rive a nous par un secret chaînon.

D'où te vient, dis-le-moi, cet effroyable empire, Froide magicienne, ô louve ! Près de toi, L'acre poison se mêle à l'air que je respire, Et l'excès du bonheur me conduit a l'effroi.

Les Vignes folles.

Réponds, masse de chair ! pourquoi ma lèvre a-t-elle Ces longs frémissements quand tu viens m 'embrasser i A ton insanité la passion m attelle, Et je crois, dans tes bras, que je vais trépasser!

C'est que, Brute, tu sais flairer en moi la Brute, Et, lorsque dans tes yeux alanguis et méchants Mon regard inquiet s'aventure et les scrute, Il rencontre un miroir aux reflets alléchants !

C'est que dans ta beauté sans grâce je démêle L'irrésistible attrait qui ravit tous mes sens ; Et, comme un animal qui trouve sa femelle, Du haut de mon orgueil à tes pieds je descends.

Il fait nuit. Mots coi fus, romances ordurières, Se croisent sous le toit du logis ténébreux, Et, tombant de sommeil, les pâles ouvrières Se mettent au labeur qui leur rend les veux creux.

0 louche volupté, c'est ton heure ! Perdue

Bans les flots parfumés de ses longs cheveux blonds,

Laurette otivrc à demi sa paupière éperdue

Et compte les instants qui lui semblent bien longs.

Les Antres malsains. 83

Où donc est cette époque où, joyeuse et frivole, Elle écoutait jaser les oiseaux tapageurs ? Oh! comme le temps court! comme le temps s'envole! Les roses lui donnaient leurs charmantes rougeurs.

Le merle saluait sa figure divine, Et Laurette apprenait au merle des chansons; Elle courait pieds nus au fond de la ravine Et souriait aux nids cachés dans les buissons.

Fraîche idylle! Un matin, Laure s'en est allée ; Mais son amant avait la voix tendre et disait Des mots si ravissants qu'elle, tout affolée, Sentait son pauvre cœicr sauter dans son corset.

Et, ce beau rêve aidant, son cœur tressaille encore, Elle ouvre ses deux bras, mais un manant épais Auprès d'elle couché grogne : — Laide pécore, J'ai besoin de dormir; laisse-moi donc la paix!

Oh ! l'aurore du ciel, la lumière abondante,

Les arbres agitant leurs panaches fleuris,

Et la sève de mai qui réjouit, ardente,

Les champs las de V hiver , les cœurs las de Paris!

S4 Les Vignes folles.

Viens les chercher, Mignonne. Il est sous les feuillag. Un cabaret charmant, près de Ville-d'Avray ; Une vigne s'enlace au bois vert des treillages: Là de ton doux regard souvent je ni enivrai.

0 ma belle, ô ma blonde ! une gaitê céleste S'épanouit en l'air et brille sur nos fronts ! Passe ton bras au mien et lève ton pied leste, Et de l'amour épars nous nous abreuverons !

Viens! nos baisers joyeux, échangés sans contrainte, Retentiront longtemps, libres, roses, ailés, Dans îine interminable et ravissante étreinte, Où les âmes, les sens, les cœurs, seront mêlés !

0 songe disparu ! Je liai plus d'amoureuse, Je liai plus de maîtresse et je bâille d'ennui! Un souvenir amer, qu incessamment je creuse, Seul me dit quelquefois que le soleil a lui;

Et, les sens tourmentés dune fièvre charnelle, Je me suis dirigé vers la triste maison Où veille, nonchalante et tnorne sentinelle, Celle dont les baisers me seront un poison !

Page 1