CE LIVRE EST DEDIE
A Théophile Gautier.
Malgré les vieux clichés des rêveurs poitrinaires Qui crachent leurs poumons au fond des grands journaux Et content aux bourgeois, leurs lecteurs ordinaires, Que la Muse n est plus, et que vents et tonnerres Ont fait un peu de cendre avec ses nobles os,
Pleins de joie et d'orgueil, nous marchons, et la plaine
Ondule sous le vent de nos belles chansons ;
Le rossignol écoute et retient son haleine,
0 mon maître ! et toujours le fantôme d'Hélène,
Radieux, nous conduit vers de clairs horizons.
Les fleurs que nous cueillons ne sont pas éphémères; Comme les aloès elles durent cent ans, Et nous trouvons du miel dans les coupes amer es, Car nous savons donner un corps à nos Chimères Et sculpter nos héros dans les blocs résistants.
88 Les Flèches d'or.
A'ous passons, méprisant les niaises atteintes Des envieux braquant sur nous leurs gros yeux ron, Nos pas, dans les rochers, ont creusé leurs empreii C est bien du sang des dieux que nos veines sont tein Et le laurier sacré fait un nimbe a nos fronts.
Ses cheveux ruisselant sur son épaule fi ère, La Muse auguste est la, folle d'amour, ouvrant Ses bras nus arrosés de vie et de lumière, Avec l'air martial d'une jeune guerrière Aspirant les accords du clairon enivrant.
Le soleil amoureux éclaire sa poitrine Blanche sous les ardeurs des rayons embrasés, Pendant qu'une lueur charmante et purpurine Caresse tendrement l'aile de sa narine Et sa lèvre hautaine aux terribles baisers.
Nous seuls avons le droit de toucher sa ceinture Et les voiles flottants sur son beau corps épars ; Les autres, écrasés par sa haute stature, Tremblent, sachant qu'elle est pour eux cruelle et dm Et qu'elle peut lutter avec les léopards !
Comme elle est jeune et forte, elle veut, quand on l'ai,
La force et la jeunesse au cœur de ses amants,
Et crache son mépris a la figure blême
De celui qui n'a pas, jusqu'au fond du ciel même,
Volé d'abord le feu sur les autels fumants.
A Théophile Gautier. 89
Par les âpres déserts que la flamme calcine, Par les noires forêts où les fauves ont peur, Où dort dans les poisons la vipère assassine, Par les pôles perdus où la glace dessine Ses aiguilles sans fin sur un fond de vapeur,
Elle veut que Von aille au-devant des épreuves, Et baise sur le front le vainqueur obstiné Qui, cherchant a frayer, au loin, des rôtîtes neuves, S'est livré, confiant, aie hasard des grands fleuves Et revient glorieux d'un monde nouveau-né !
Comme vous, autrefois, vers les rives lointaines, 0 maître ! nous partons, jaloux d'entendre aussi La foudre se mêler aux chansons des fontaines, Et de fouler avec nos semelles hautaines Les flots de l'Océan sous nos pas adouci.
Nous sommes bien vos fils, 0 lutteurs athlétiques, Oui couriez sans faillir aux combats renaissants, Amants libres et forts des vierges romantiques, Qui saviez émouvoir les roches granitiques Par l'accord mâle et fier de vos nobles accents !
Celui que les lions ont nourri de leurs moelles Se rappelle pour nous le chant d'Eviradnus ; Véronique apparaît, blanche dans ses grandes voiles, Atta-Troll lourdement danse sous les étoiles, Et la met apaisée enfante encore Vénus !
90 L e s Flèch es d'or.
Et lorsque nous aurons fait nos ?noissons complètes, Poètes de vingt ans, frères qui sommes nés Bans un temps glorieux pour la Muse, et de fêtes, Nous nous inclinerons devant les grands poètes Oui marchent devant nous, et qui sont nos aines,
Nous souvenant toujours d'avoir bien en mémoire Que l admiration est le fait des grands cœurs, Et que nous sommes vus par le Maître de gloire Oui, du fond de l'exil, domine notre histoire Et protège nos fronts de sou laurier vainqueur !
Nocturne.
A Emile Deschamps.
Vous reviendrez, belles ombres galantes, Dans ces bosquets par vous charmés encor ; Laissant traîner vos robes opulentes,
Vous reviendrez dans ce rare décor.
Elle courra la folle mascarade Des grands seigneurs tout enfiévrés d'amour , Et nous aurons des vers de Benserade Pour vos beaux yeux qui sont couleur' de jour.
Nocturne. 91
Vos grâces, là, se trouveront chez elles. Les verts gazons vous seront un tapis, Et vous ferez encor battre des ailes Aux Cupidons sur les sphinx accroupis.
Les éventails dans vos mains tant baisées, Rafraîchiront l'air enflammé du soir, Et les Sylvains dans les branches croisées Se glisseront afin de vous mieux voir.
Vous reviendrez, ô nobles Dorimenes !
Et les marquis, en vous pressant la main, Vous nommeront tendrement inhumaines, Vous leur direz en riant : « A demain ! »
Loin des bassins où le cygne se mire, Dans les recoins du bois abandonnés, Les preux, jaloux des faveurs des Thémire, Se couperont la gorge en gens bien nés.
Vous retiendrez par un beau clair de lune, Quand auront fui du parc majestueux, Humiliés par leur troupe importune, Tous ces bourgeois fous et tumultueux ;
A V heure auguste où le rossignol chante, Où passe Hécate en un char de vapeur, Où, s appuyant sur son zime penchante , La Nymphe songe au beau Faune trompeur ,
92 Les Flèches d'or.
A V heure où court la chasse fantastique D' Hérodiade au fond du noir ravin, Quand Faust éveille, avec le monde antique, La grande Hélène au visage divin.
Et les amants de la douce féerie, Qui vous suivront aux taillis toujours frais, Bans leur chanson mollement attendrie Raconteront ce Walpurgis français.
(Versailles.)
Roman comique.
0 comédienne ! Molière, Le grand vagabond du bel art, Eiit fait de vous son écolière Sur les chemins pleins de hasard.
Ll vous eût donné le sourire, Le charme et la grâce des pleurs, L'âme tendre qui se déchire Par l'amour et par les douleurs.
Roman comique. 93
77 vous eût donné cette fièvre Oui suit les courageux travaux.
Ne voit-on pas, sur votre lèvre, Causer Shakspeare et Marivaux f
Mais a quoi bon ces dons? Les fées, Des votre berceau triomphant, D'avoine folle et d'or coiffées, Vous avaient prise pour enfant.
Et, quand vous souleviez vos langes, En agitant vos petits bras, Vous entendiez déjà les anges De l'amour vous parler tout bas !
Aujourd'hui les comédiennes N'égarent plus leurs fins souliers Au travers des routes anciennes Où croissent les lys oubliés.
Leur génie est dans la tenture Que le tapissier déploya ; Il leur faut la littérature Honnête de monsieur Laya.
94 Les Flèches d'or.
Il leur faut ces calmes prodiges Implantés par un art nouveau, La passion et ses vertiges Changés en rhume de cerveau.
Mais vous ! vous recherchez encore Les tristesses et les sanglots, Les cris dont la Lyre sonore Epanche largement les /lots.
0 baladine énamourée !
Votre désir est que les vents Soulèvent la masse adorée De vos souples cheveux ?nouvants.
Les héroïques charmeresses Oui dérobent avec douceur Leurs seins sous la peau des tigr esses, Vous appellent leur jeune sœur.
Et, ravis au pays féerique Que défendent les dieux jaloux, Les fous, les poètes lyriques Pleurent de joie a vos genoux.
A -Miss Mary. 95
Car la Muse en feu, de son aile, Touche votre front, et vos doigts Sur la grande Lyre éternelle Retrouvent la chanson des bois,
La divine chanson chantée Jadis dans le repos du soir, Avant qtie ne fût inventée La comédie en habit noir.
A Miss Mary.
Le Destin a voulu que vous fussiez charmante, Et vous Vêtes. Riez, miss Mary, regardez : Vous charmez toute chose et tout vous complimente , Les cœurs courent a vous, par vos beaux yeux guidés.
Et vos cheveux sont d'or, l'air de mai les tourmente, Votre frais rire éclate en grelots saccadés ; On vous aime de tout, même d'être inclémente, Et l'amour avec vous en vain pipe les dés.
Ll semble qu'on pourrait, tant vous êtes petite, Vous cacher sur son cœur, comme on fait d'un portrait Qu'on regarde souvent, de peur qu'il ne vous quitte.
96 Les Flèches d'or.
Voulez-vous qu'on vous cache ainsi? Non, ce serait Imprudent. Pris du cœur garder ces yeux de flamn Puis, comment pourrait-on être a vos ôieds, madam
Marivaudage.
Pareille a la chasseresse Du bois par V ombre habité, Vous vous dressez dans l'ivresse De votre fiere beauté.
Grande, blonde, étincelante, Vous pourriez dicter des lois, Et votre lèvre sanglante A des rires clairs et froids.
\ rous dérobez, ô Marie !
Sous le corsage bouffant, L innocente barbarie De la chatte et de l'enfant.
Créature inconsciente, Habile au mal, savez-vous De quelle ardeur effrayante Sont emplis vos yeux si doux ?
Marivaudage. 97
0 charme, 0 grâce perverse, Qu'on aime et qui met en deuil !
Les pleurs qu'à vos pieds on verse Vous sont des causes d'orgueil.
Vous trônez sur la misère Dont le lamentable cri Échappe au cœur çui s'ulcère, Par le triste Amour meurtri.
0 vaniteuse ! on vous aime, Cependant, pour vos défauts, Pour votre cruauté même, Pour votre cœur tendre et faux.
Car cet appétit étrange Pour les plaisirs non permis Vous vient d' Eve qui se venge Du péché qu'elle a commis !
çS Les Flèches d'or.
A Ernest d'Hervill-
Pas devers aujourd'hui, Muse ! puisque j'attends Cette fille de Flandre aux regards éclatants. Qui m'a promis, hier, de ?n 'apporter sa joie. Sa gorge fait craquer le corsage de soie, Et le buste éblouit les yeux par sa rondeur, Pendant que ses cheveux, massés avec lourdeur, A son front bas et pur forment une couronne. L'insolente santé de son corps l'environne Comme un nimbe palpable, et, dans cet air léger, Joyeuse et colossale, elle semble nager.
Et je ferais des vers ! quand cette créature, Toute grâce enfantine e7i sa haute stature, Va venir ! mais sa lèvre à l'arc délicieux, Avec ses longs baisers, ne vaut-elle pas mieux Que les méchants sonnets qu'un poète peut faire? Rimer une chanson d'amour, la belle affaire ! Quand mes doigts enfiévrés vont errer librement Sur la sainte blancheur de ce buste charmant, Et que, des flots épars du velours, fiere et nue, Elle va niapparaître, ainsi que sous la nue Les déesses de marbre au sourire éternel, Et chanter, pour mes yeux, son poème charnel!
A Ernest d'Hervilly. 99
Oui pourtant, je ferai des vers ! eh ! que m'importe Que la fille, après tout, frappe ou non a ma porte ? Pour une de perdue, on en retrouve cent. Mais le vers amoureux, informe, vagissant, Qui demande sa rime et qui n'a pas encore Su trouver son chemin dans le rhythme sonore, Le vers que l'on n a pas dompté reviendra-t-il? Dites, saisir ez-vous ce papillon subtil Quand vous V aurez laissé s'échapper dans la plaine ? Que deviendra ce sylphe ailé fait d'une haleine Qui, prenant dans les airs radieux son vol sur, Se sera brusquement dissipé dans l'azur ? ■ Tous nos amours s'en vont, et toutes nos chimères Nous quittent, vain jouet des brises éphémères ! L'amoureuse qui vient, demain repartira, Mais le vers glorieux et calme restera Témoin de nos amours passés. 0 Muse ! ô mère / Je sais qu'il est des gens trouvant ta coupe amère, Qu'ont rebutés le fiel et l'absinthe du bord ; Mais d'autres, roidissant leur cœur dans tin effort Sûr et victorieux, ont trouvé l' ambroisie Qui parfume le fond de la coupe choisie. Or, je suis de ceux-là. J'ai saisi, tout enfant, La lyre que sa gloire immortelle défend Des profanes regards, et qui devient de flamme Pour qui la vêtit tenir sans que, soudain, son âme Tressaille d'épouvante et d'angoisse ; et les dieux Ont laissé leur splendeur visible pour mes yeux.
Donc, ô rhythmes ! chantez et déroulez vos ondes.
ioo Les Flèches d'or.
0 Muses ! dénouez vos chevelures blondes,
Et toi, crois, ô grand arbre éter?iellement vert,
Laurier victorieux ! et, da?is le ciel otivert,
Allonge tes rameavx démesurés et plane
Sur nos fronts lumineux dans l'éther diaphane !
Galanterie.
Oh ! ne les cachez pas ces yeux purs et charmants! Navez-vous pas vos cils ? relevez votre voile : Quand on est riche, il faut montrer ses diamants.
Qu'ils soient à votre front comme une double étoile. X' imitez pas les gens qui, sur les meubles chers, Mettent avec prudence une housse de toile.
A quoi bon amoindrir leurs feux vifs et si clans ?
Madame, laissez-les rayonner à leur aise,
Ces beaux soleils captifs dans la neige des chairs.
Pour V heureux qui vous a, je conçois qu'il vous plats De voiler votre sein , et sur votre cou rond De jeter tin fichu bien léger qui lui pèse.
Galanterie.
Ces trésors, des regards élus en jouiront. ■ — Tendre pudiquement, leur beauté diaphane Redoute le grand jour a l'égal d'un affront.
Ils sont faits pour un seul; — tout autre les profane Oui ne doit pas franchir le seuil mystérieux Que l'Amour souriant jusqu'au matin condamne.
Cachez-nous votre épaule et vos seins : c'est au mieux, Et nous jalouserons votre amant, sans rancune, — Ainsi qu'il est permis de jalouser les dieux !
Mais aussi vous pouvez , sans imprudence aucune,
Nous laisser voir ce qui ne se dérobe pas,
Vos yeux d'un si bel air sous votre tresse brune.
Du paradis trop clos interdit a nos pas,
C'est tout ce qui nous vient. Conservez-nous, madame,
Les astres qu'a sa voûte on voit briller d'en bas,
Nous nous pourrons au moins réchauffer a leur flamme !
102 Les Flèches d'or.
A Cypris.
Déesse a la crinière blonde One guident les ramiers épris, Toi qui poses tes pieds sur l'onde, Ange dit printemps, ô Cypris !
Fléchis pour moi l'enfant rebelle, Aux yeux charmants, aux doigts rosés.
Qui se contente d'être belle Et se refuse a mes baisers.
Dis-lui que Vétoile est levée Qui verse un mystérieux jour Dans l'âme d'ivresse abreuvée, Dis-lui d'aimer, mère d'amour !
Dans les champs élus de la Grèce, Nymphe divine, elle n'a pas, Plus légère qu'une caresse, A ton autel porté ses pas.
Fille du Nord, elle est venue Dans un siècle impie et mauvais, Où la splendeur est méconnue De la forme que tu revêts.
A Cypris. 103
Mais, 0 déesse ! une Immortelle Envierait son col svelte et pur.
Ses y eux sont une cascatelle D'où s'épanchent des flots d'azur.
Oh ! sur l'arc de sa lèvre humide, Quels rosiers! Quel corail vermeil !
Jamais, sous la blanche chlamyde, Glycere n'eut un sein pareil!
Elle sourit, et l'air est rose.
Coquette aux gestes nonchalants, Avec quel art elle dispose les plis de sa robe a volants !
Près de cette Parisienne, Dont je n'ai pu voir sans effroi La beauté correcte et païenne, Cypris, intercède pour moi !
Pais que ce soir, pâle, interdite, Elle reconnaisse tes jeux, Tes jeux cruels, grande Aphrodite !
Soulève son cœur orageux !
Je t'offrirai deux tourterelles A u tendre et doux gémissement, Echangeant des baisers entre elles Avec un long frémissement.
104 Les Flèches d'
Et partout je dirai ta gloire, Mère des muettes langueurs, 0 fille des flots, dont l'histoire Epouvante et charme les cœurs !
La Normande.
A André Lemoyne.
Elle est belle vraiment, la Nownande robuste Avec son large col implanté grassement, Avec ses seins, orgueil et gloire de son buste Que fait mouvoir sans cesse un lourd balancement/
Elle est belle la fille aux épaules solides, Belle comme la Force aveugle et sans effroi ! Il faut pour l'adorer longtemps des cœurs valides A l épreuve du chaud, de la pluie et du froid.
Les phthisiques amants de nos lâches poupées Reculeraient devant ce corps rude et puissant Dont les mains, aux travaux de la terre occupées, Montrent, au lieu des lys, l'âpre rougeur du sang.
Chanson. 105
Au détotir d'un sentier alors qtielle débouche Ainsi qu'une génisse errant en liberté, On croit voir la Cérès indomptable et farouche Du gras pays normand si riche de santé.
Regardez-la marcher parmi les hautes herbes La fille aux mouvements sauvages et nerveux, Pendant que sur son front les grands épis des gerbes Poussiéreux et serrés hérissent ses cheveux !
C'est auprès de Bayeux que je l'ai rencontrée. Dans un chemin couvert bordé par les pommiers , Où, la blaude flottante et la ja?nbe guêtrée, Le nez a l'air rougi, passaient deux gros fermiers.
Chanson.
Un soir tendre et mélancolique Que nous serons seuls entre nous, Seuls, â mon aimée Angélique !
Je veux m asseoir a vos genoux.
Mais bien avant dans la soirée, Quand, du ciel devenu trop noir La lune sera retirée, Sans une étoile pour nous voir.
io6 Les Flèches d'or.
La flamme dansera dans l'âtre, Folle et gaie, et nous baisserons L' abat-jour au reflet bleuâtre Juste a la hauteur de nos fronts.
Av. dehors le vent et la grêle Tambourineront sur les toits, Et, le long de la vitre frêle L' eau brisera ses filets froids.
Vous serez chaudement assise :
Votre corps se pelotonnant Dans une attitude indécise Auprès du foyer rayonnant.
Je me coucherai sur la lame Du tapis par vos pieds foulé, Et je retiendrai mon haleine Pour que nul pli ne soit troublé
Dans les plis divins de la soie Oui baise votre sein charmant, Puis je mettrai toute ma joie A vous regarder longuement.
Et, comme une lente marée Sous la lune au feu clair et doux, Du fond de mon âme éclairée, Mon amour montera vers vous.
L'art poétique de Thérèse. 107
L'Art poétique de Thérèse.
Hier, penchant sur moi ta mignonne tête Blonde, où tout sourit et paraît joyeux, Tu me regardais écrire, inquiète, Et sur le papier promenant tes yeux.
Tes bras mis sortaient a demi des manches, Et tu demandas d'un ton enjoué, Me voyant noircir tant de feuilles blanches, « Si je travaillais pour un avoué? »
Non. Les avoués, ma chère petite, De ce travail-là seraient mécontents , Et sauraient purger leur maison bien vite D'un être qu'on voit perdre ainsi son temps.
Car ce que j'écris, on le considère Autant qu'un liard qui n'a plus de cours, Sa valeur encore est plus secondaire ; C'est une chanson faite pour des sourds.
J'exerce tin métier rude et difficile : Lorsque l'on veut bien faire ce métier, On se voit traiter partout d'imbécile, On ne trouve plus a se marier.
108 Les Flèches d'or.
Dis, te souvient-il de la tragédie
Que nous avons vue un soir ? Te pinçant
Pour te réveiller, et tout engourdie,
Tic me dis : « Cela 71' est guère amusant/ »
Voilà, sans pousser aussi loin les choses Cependant, voilà tout ce que je fais.
J'accouple des mots jaunes, bleus ou roses, Où je crois trouver de jolis effets.
Ces lignes tantôt petites ou grandes Oui semblent marcher toutes de travers Et sur le papier défilent par bandes, On appelle ça quelquefois des vers.
Sais-tu, maintenant, quel est leur usage ? Je t'aime beaucoup, n est-ce pas? Eh bien! Je devrais baiser ton joli visage Cent fois et toujours, mais je n'en fais rien.
Je m'assieds, je prends une plume neuve, Et, le nez en l'air, chante nos amours, Pendant qu'à l'écart, ainsi qu'une veuve, Tu m'attends, hélas ! seule, tous les jours.
Et ceux-là pour qui justement j'apprête Ces amours chantés avec tant d'éclat Disant, en hochant gravement la tête :
« Ça n'est pas utile au bie?i de l'Etat ! »
Promenades sentimentales. 109
Sonnet d'Hiver.
Quand viendra le printemps, nous irons dans les bois, Et nous irons aussi dans les prés, ma Thérèse, Voir si Ion peut cueillir encor la rouge fraise Dont on se barbouillait les lèvres autrefois.
Mais, chère enfant, il faut que la bise s'apaise, Que le soleil rayonne, et que les deux moins froids Dominent, bleus et purs, l'océan des vieux toits Où courront les moineaux et l'hirondelle à l'aise.
Oh ! la belle partie l et comme nous irons Joyeux, fous, et laissant éclater sur nos fronts La gaîté de nos cœurs, superbe et radieuse !
Mais peut-être qu'alors notre amour aura fui
Mes bras enlaceront quelque autre insoucieuse,
Et toi ?... Que tes baisers me sont doux aujourd'hui !
Promenades sentimentales.
La dernière étoile est éteinte ; Le feuillage, rideau mouvant, Frissonne joyeux dans la teinte Vive du beau soleil levant.
HO Les Flèches d'or.
Presque jaunis et verts encore Les blés ondulent doucement ; Viens saluer la grande aurore Épanouie au firmament.
Vois : a travers les découpures Des branches qui s'aiment, le ciel Laisse entrevoir des couleurs pures Comme ton œil tendre et cruel.
Viens, enfant, que l'amour nous mené !
Joue avec ton ombrelle aux doigts, Allons comme l'autre semaine Respirer la fraîcheur des bois.
L'ombre de ton chapeau de paille Noyait ton visage si doux ; A'ous entendions chanter la caille Et l'alouette autour de nous.
Tes petits pieds dans la rosée Devisaient avec les muguets ; D'une lueur blanche arrosée, Tu souriais, f extravaguais.
Sous un berceau de clématite, L'œil tendu vers vies yeux amis, Ramassée et toute petite, Comme un oiseau tu t'endormis.
Promenades sentimentales.
Viens par les forêts ombreuses?
Les rameaux entre-croisés Sur nos têtes amoureuses Nous invitent aux baisers.
Ne crains pas, l'herbe est si douce !
Pour tes chers pieds de satin :
Nous marcherons sur la mousse Humide encor du matin.
Sais-tu bien, ô ma jeune âme !
Que c est fête pour les bois, Lorsque d'une même flamme Deux cœurs brûlent a la fois ?
A voir une fine taille Passer en mantelet blanc, Le chêne 7nême tressaille, Et l'orme devient galant.
Lis ont mille fadeurs prêtes Pour les belles comme toi, Et dans leurs branches discrètes E oiseau chante sans effroi.
Les Flèches d'or.
Sur le brin d'herbe qui plie, Attiré par tes beaux yeux, L'insecte ébloui s'oublie Afin de t 'admirer mieux.
La grotte en riant t'accueille, Le vent, ce coureur jaloux, Interrogeant chaque feuille, Demande : La voyez-vous?
T' apercevant si jolie, Tout murmure des aveux, Et la forêt est emplie Du parfum de tes cheveux !
Mais nous avançons sans même Voir ces bons arbres si doux !
Nous savons bien qu'on nous aime Cependant autour de nous,
Que l'air, les feuilles dormantes, Le gazon et le fraisier Disent des choses charmantes Et qu'il faut remercier!
Sous la Tonnelle. 113
Mais noire bonheur avare Nous retient dans sa langueur Et veut que rien ne sépare Tes deux seins frais de mon cœur
Un ange ailé nous coudoie, Et mon baiser amoureux Vole, abeille ivre de joie, De ta lèvre a tes yeux bleus.
Mais doù vient donc que tes rires N'éveillent plus les échos ?
D'où vient donc que tu soupires Et que voici tes yeux clos ?...
Sous la Tonnelle.
La tonnelle est verte où la clématite Brave le soleil et ses flèches d'or.
Dis-moi que demain, ma chère petite, Tu consentiras a m' aimer encor !
14 Les Flèches d'or.
Tes yeux toujours bleus ne sent plus les mêmes, Leur charmant azur est triste et voilé. Dusses-tu mentir y dis-moi que tu m'aimes, Mon cœur souffre et veut être consolé.
Paresse.
Sais-tu bien, ma petite amie, Que, m oubliant dans nos amours, J'ai laissé la Muse endormie Pendant huit jours t
J'ai dans tes deux bras jeté l'ancre, Et le papier blanc ne connaît Plus ni ma plume, ni mon encre, Pas un* sonnet !
Sais-tu que c'est vraiment un crime ?
Qu'est-ce que les peuples diront?
Pas un seul vers portant sa rime A liière au fi ont !
Qu 'ont-ils fait pour qu'on les malmène, Ces rêveurs épris de hasard f Je ri ai pas lu cette semaine Mon doux Ronsard.
Paresse.
Qui me retient ? Qui donc m'empêche De chanter en vers séduisants ?
Ah! c'est toi, c'est l odeur si fraîche De tes seize ans ;
C'est ton sein dont la gorgerette Me dévoile la blanche chair, C'est ta lèvre en fleur où s'arrête Un rire clair ;
C est ta chevelure divine, Le son de ta voix entendu ; C est ta prunelle où je devine Un ciel perdu !
C'est toi seule qui m'inquiètes, Toi, qui demain me trahiras.
Tiens, je suis lâche, et les poètes Sont des ingrats !
A la grande Muse éternelle Ils préfèrent un frais chiffon, Aux chants sacrés, la ritournelle D'une chanson.
Mais cette chanson est charmante, Et fait si bien valoir ton cou, Ce joli chiffon est l'amante Dont on est fou.
n6 Les Flèches cTor.
Et pourtant... Mais non, non, je {aime Follement et n'aime que toi, Mcn bonheur, vion ivresse extrême ' Et mon effroi!
La Muse aux grandes ailes dange Viendra, quand tu m'auras quitte', M'aider a chanter la louange De ta beauté.
Et, lorsque j'irai triste et blême Par le sentier des noirs cyprès, Me dira les vers d'un poème Plein de regrets !
Sonnets pour Thérèse.
Je sais l art d' évoquer T amour dans un beau ver s, Et, si brillant que soit ton regard, et si pure La grâce qui sourit sur ta blanche figure, En bien d'autres beautés mes yeux se sont ouverts.
Sonnets pour Thérèse. 117
La Muse au front paré de lauriers toujours verts Est allée avec moi courtiser l'aventure, Et la bête, et le chêne, orgueil de la nature, Ont, au bruit de mes chants, oublié les hivers.
Je sais depuis longtemps les syllabes magiques Qui peuvent sur le sable élever un palais, Et je te dompterais avec, si je voulais;
Mais, puisque dans tes bras aux courbes magnifiques,
Je me suis endormi librement, je ne veux
Que d'tine main distraite arranger tes cheveux.
Ta douce lèvre est comme une rose mouillée Quand l'aube, au clair soleil, lève ses voiles blancs, Ta voix est la chanson dans les nids éveillée Par le retour d'avril, le mois cher aux galants.
Parfois un gai rayon traversant la feuillêe
Illumine les bois de feux étincelants,
Ainsi ta chevelure immense, éparpillée
Sur la riche blancheur de tes seins nonchalants .
Je veux passer ma vie a dire les merveilles De ton corps aux beautés a nulle autre pareilles, Fier mélange de force et de tendre langueur,
nS Les Flèches d'or.
Et, si jamais ton cœur rompt sa couche de glace, Je ferai dans mes vers une petite place Aux désirs à la fin exprimés de ton cœur.
Chanson d'Hiver.
C'est l'hiver, sais-tu ? l'hiver triste et sombre, La morne saison où le ciel est gris.
Les vents orageux soufflent en grand nombre Par un long repos de six mois aigris.
Vois le noir aspect de chaque fenêtre ; Les hommes prudents ont, depuis un mois, Sachant que l'hiver allait bientôt naître, Fait provision de coke et de bois.
Oh ! la froide bise ! oh ! le temps morose ! Donne-moi tes mains d'enfant. Le grand air Fait plus rose encor ton petit nez rose, Et fouette le sang qui court dans ta chair.
L 'an passé, j'avais une chatte blanche Frileuse a l'excès, qui sur mes genoux J'euait ronronner , lustrant sur ma manche, Avec un grand soin, ses poils longs et doux.
Chanson d'hiver. 119
Je retrouve en toi ses poses charmantes, Sa câlin erie exquise, ses airs De pencher le cou, ses grâces dormantes, Tout, jusqu'aux reflets de ses deux yeux pers.
Venez donc plus près, venez donc, Minette, Que nous admirions ce joli museau Si frais et surtout, surtout, blondinette, Ces cheveux captifs sous un fin réseau.
Ainsi qtie dans l'or V avare promené Ses doigts amaigris et crispés, je veux Tout le jour, et puis toute la semaine, Promener mes doigts dans tes beaux cheveux ;
Dans tes cheveux blonds plus doux que la soie,
Diadème ambré plus étincelant
Que le clair rayon qui verse la joie
Au pré jaune et vert dans l'aube tremblant.
Laisse gazouiller ta voix enfantine, Je ne clorai pas d'un rire moqueur Ta lèvre pareille aux fleurs d'églantine; Laisse bavarder ta tête et ton cœur !
Je mourrais d'ennui près d'une savante Qui parle phébus comme les romans, Et f aime bien mieux les mots qu'on invente Tous les deux, aiiprès des tisons fumants,
Les Flèches d'or.
Ces mille propos, ces chères bêtises Où les cœurs glacés ne comprennent rien, Et qui défieraient tontes analyses, Mais où je sais voir que tu m'aimes bien.
Viens, petite, viens plus près, abandonne Ta main à ma main ; faisons plus étroit L'espace entre nous. — Mais qui donc, mignonne, Dirait qu'en la rue il fait aussi froid ?
Pelletées de Terre.
Te souvient-il, ô petite adorée,
De ces beaux serments Que nous faisions dans la chambre éclairée
Par tes yeux charmants ?
Ta lèvre, fleur de pourpre épanouie,
I 'ersait un poison Qui, distillé sur ma lèvre éblouie,
Prenait ma raison.
Tous, éperdus en des flots de caresses,
Nous laissions nos cœurs Goûter en paix d'ineffables ivresses,
D'étranges langueurs.
Pelletées de terre. 121
Tes beaux yeux bleus aux suaves lumières,
Tout irrésolus, Semblaient s'enfuir sous tes longues paupières ;
Nous ne parlions plus.
Une énervante et vague léthargie
S'infiltrait en nous, Je me laissais gagner par sa magie,
Muet, a genoux.
Nous étions seuls, mes mains entrelacées
Autour de ton corps, Seuls, sans désirs, sans espoir, sans pensées :
On nous eût crus morts.
Tes seins montraient, débordant par secousses,
Que tu respirais, Et nous cherchions à nos caresses douces
Des chemins secrets !
Ces choses-la, n' est-ce pas , sont passées !
Le temps en est vieux !
Allez-vous-en, espérances lassées,
Remontez aux deux !
Les Flèches d or.
Stabat Mater.