A JOSÉPHIN SOULARY
Près des tombeaux sacrés où dorment les poètes
Aux noms toujours vantés -, Dans un calme vallon où meurent les tempêtes
Et les vents irrités,
Sous l'azur du grand ciel, la Mère douloureuse
Se lamente sans fin, Et le flot de ses pleurs intarissables creuse
Son visage divin.
Oh ! si pâle et si triste ! Et, des mille blessures
Qui déchirent son cœ:ir, Filtre, sans se lasser, sur ses belles chaussures,
Une rouge liqueur.
Elle songe, pendant cette lente agonie,
A T éclat de ces jours Où le monde naissant adorait l'harmonie
Et croyait aux ameurs /
S t abat Matei
Les sanglots soulevant son sein inaltérable,
Elle aperçoit alors La Lyre. « Va, dit-elle, instrument misérable,
Aux impuissants accords/
Disparais sous le sable et sois réduite en poudre,
Lyre, objet de mépris, Toi qui devais couvrir les éclats de la foudre,
La tourmente et ses cris!
On dit que dans les bois effrayants de la Thrace
De toi je m'enivrai, Et que tu sus dompter jusqu' au tigre vorace ;
Mais non! ce n'est pas vrai !
Aï le tigre ni l'homme aux appétits de brutes
N'ont fait trêve un instant A leur travail impie, et le bruit de leurs luttes,
Voila ce qu'on entend.
Peut-être le rocher, peut-être le cytise,
Et l'onde au clair miroir, Et la sombre forêt, et la mer, et la brise,
Ont-ils pu s émouvoir?
Mais l'homme qui fait honte a l'inerte matière,
L'homme ri écoutait pas :
Vois les membres d' Orphée épars sur la bruyère
Dans l'horreur du trépas !
124 Les Flèches d'or.
Et ce n'est pas le seul dont leur haine brutale
Ait lacéré la chair, Car mon destin sera d'avoir été fatale
A ce qui m'était cher.
Et vous tous dont les cœurs se consumaient sans cess
A insi que des brasiers, Poètes frissonnants d'amour et de tristesse,
0 doux suppliciés !
Je vois sous vos lauriers une épine sanglante
Dresser ses dards aigus, Et tout vous est funeste, et la bête, et la plante,
0 mes soldats vaincus!
Mais, puisque vous saviez, ô victimes augustes !
Quels seraient vos destins, Et puisque vous cherchiez les opprobres injustes,
Les outrages certains ;
Que, pour donner l'essor à vos odes captives
Ruisselantes d'amour, l Tous-mêmes présentiez hardiment vos chairs vives
Aux serres du vautour,
Stabat Mater.
Je vous aurais souri pendant la dure angoisse
Du martyre éternel, Et j'aurais consolé votre grand cœtcr que froisse
Ce vain monde réel ;
Je me fusse dressée étincelante, ceinte
D'éclairs, parmi les dieux, Et tenant dans mes bras la Lyre trois fois sainte
Aux chants mélodieux !
Mais, ô honte ! la Lyre elle-même est tombée
Aux mains des insulteurs, Et vous n'avez rien dit quand on l'a dérobée,
0 lâches ! faux lutteurs !
Ses cordes qui vibraient sous le vent des louanges,
Dans les deux étoiles, Répètent des refrains honteux qui, dans les fanges,
Courent démuselés !
Ainsi, dans un combat, le chaste et libre glaive,
Défense des héros, Tombe au pouvoir d' un traître, et son travail s'achève
Dans l'œuvre des bourreaux ! »
126 Les Flèches d'or.
Mais calmes cependant, pleins d'une ardente joie,
Levant pensivement Leurs regards où l'orgueil angélique flamboie
Comme en un firmament,
Les fils déshérités de la Muse hautaine
Rêvent a ses genoux, Pendant que l'astre au ciel et l'eau dans la fontaine
Tremblent de son courroux.
L'un chante sa maîtresse et dit sa chevelure Qui ressemble aux moissons,
Et ses yeux transparents et doux, et son allure A upr'es des verts buissons.
L'autre, épris des clartés vivantes de l'aurore,
S'égare par les champs, Et les bois et la grotte avec l'écho sonore
S' enivrent de ses chants.
Puis, tous, fondant leurs voix en une seule, disent
A la fille des Dieux :
« Les loups et les méchants du monde nous méprisent,
0 ma mère , tant mieux !
Stabat Mater. 127
L' eau pure doit tomber dans un cristal limpide
Pour rester pure encor, Et nous 11e voulons pas d'une oreille stupide
Pour nos Seaux rhythmes d'or !
L'écho n est pas muet dans la grotte moussue,
Oui redira nos vers A la jeune Dryade, un instant aperçue
Entre les taillis verts.
La nuit silencieuse et l'étoile pensive
Nous entendront toujours, Et la source qui sort de la forêt massive
Arrêtera son cours.
Pourquoi d'autres témoins, pour quoi d'autres oreilles,
Alors que nous aurons La violette avec l'églantine vermeilles
Et les frais liserons?
Vous serez avec nous, beaux anges porteurs d'ailes,
Dans les deux irisés, Nous nous connaîtrons mieux, étant peu de fidèles
Jaloux de tes baisers.
L'un sur l autre appuyés, malgré les dieux contraires,
Portant bien haut nos fronts, Et la main dans la main, comme tin peuple de frères,
Tels nous avancerons.
128 Les Flèches d'en
Ne désespère plus, mère auguste ! sois fière, Muse mi nom surhumain !
Superbe, dresse-toi dans la grande lumière, Montre-nous le chemin !
Sois comme la Bellone écumante. Secoue
Le glaive flamboyant ; Va, le soleil aux yeux et portant sur ta joue
Les roses d' Orient.
Comme aux siècles divins d' Orphée et d Hésiode,
Préside a nos combats ; Et, si forte que soit ta voix tonnant dans l Ode,
Nous ne tremblerons pas ! »
Lis parlèrent. Déjà moins sombre et soucieuse,
L' immortelle écouta, Puis, l'aurore survint illuminant, joyeuse,
La cime de l'Œta.
Des cygnes voyageaient sur l'eau des lacs, les astres
Rayonnaient dans les deux, Et leurs vives lueurs arrosaient les pilastres
D'un temple merveilleux.
Maritorne. 129
Alors, surnaturelle en sa robe étoilêe Que la brise entr ouvrit,
La Muse se leva dans les airs, consolée, Prit la Lyre et sourit.
Maritorne.
A Emile Renié.
C'est la servante de l'auberge Qui braille la, tout a côté :
Le soir, un peuple s'y goberge De fins matois mis en gaîtê.
Aux gars gui lui pincent la taille En descendant les escaliers, Elle peut bien livrer bataille :
Hier, elle a gifflé deux rouliers.
Ah! dame, elle ne craint personne.
L'un est un gros homme d'Or bec Dont la bourse en cuir jaune sonne Un son d'argent, et qui boit sec ;
L'autre est un beau fils dont la blouse Couvre des épaules de fer Et que, dans V endroit, on jalouse Pour sa mine et pour son bel air.
130 Les Flèches d'or.
Elle sait, quand on la demande, Répondre juste a tous propos.
Ah ! c'est une rude Normande, A l'œil alerte et bien dispos !
Le pied d'aplomb sur la semelle, Elle tient sa place au soleil, Allez ! et plus d'une femelle Envierait un maintien pareil.
Sa joue a des couleurs royales, Flambantes de belle vigueur ; Elle a des façons joviales Qui font épanouir le cœur !
Son bras est rouge, sa main forte, Elle est utile à la maison, Et mieux qu'un garçon elle porte Hardiment les grands sacs de son.
Sa poitrine robuste et souple, Libre de corset et de buse, A sa large épaule s'accouple ; L'odeur du foin lui sert de musc.
Ses cheveux drus aux mèches noires Ressemblent aux crins d'ufi bidet; Sur elle, ils ont fait des histoires, Connue si ça les regardait !
L'idiote. 131
C'est une honnête créature, Qu'on dise ou non ce qu'on voudra !
Elle n'a point eu d'aventure, Et bientôt on l'épousera.
En dépit des mauvais langages Que sur son compte on a ternis, Elle a, de l'argent de ses gages, Cinq beaux louis, tous bien venus.
Et, quand une fille a son âge, Du bien qui n est pas mal acquis, Elle peut entrer en ménage Comme la fille d'un marquis/
L'Idiote.
Enfant a la démarche lente, Et pleine de sérénité, Je t'aime, 0 grasse nonchalante, Je t'aime, idiote beauté !
Tes yeux, foyer dont rien n'attise La tranquille et froide lueur, Calmes reflets de ta bêtise, Me ravissent par leur douceur.
132 Les Flèches d'or.
Ta chevelure épaisse et rousse Ecrase ton front, et ton nez, Quand tu respires, se retrousse Avec des airs tout étonnés.
Ta gorge lourdement vacille Sur ta poitrine à tous moments ; Pourtant, wie grâce imbécile Me charme dans tes mouvements.
Tu ni enivres et tu m'enchantes Je croîs entendre a ton côté Mille promesses alléchantes De bonheur et de volupté.
Sur ta lèvre quand je savoure Le miel pâteux de tes baisers, Lorsque ton bras énorme entoure Mes membres à demi brisés,
Je suis heureux ; et quand bien même Celle qu'on adore à seize ans Me viendraii dire quelle m'aime, Je la chasserais, je le sens.
Car nulle, nulle femme au monde, Nulle déesse dans les deux, Ne donne l'ivresse profonde Ou: coule tour moi de tes yeux.
L'idiote. 133
C'est tine ivresse bien étrange, Et dont je demeure interdit, C'est un vin rempli de mélange Qui me soûle et qui ni engourdit.
Robuste et large créature, Malade, j'aime ta santé, Et mon esprit qui se torture Se plaît dans ta stupidité !
Couche-toi donc, belle machine Au corps superbe et triomphant!
Coter be devant moi ton échine, De même qu'un jeune éléphant.
La haine dans mon cœur s'amasse, Unie a l'amotir, quand je vois S'étaler au soleil ta masse Sans éclair, sans rayon, sans voix !
Je sens qu'une bête sauvage Est à mes pieds, que je soumets, Prête a bondir, ivre de rage, Si je totirjiais le front jamais !
154 Les Flèches d'or.
Voila pourquoi, ma tendre amie, Mes yeux sont entés dans les tiens, Pourquoi, dans ma main affermie, Cette baguette que je tiens.
Comme une panthère domptée f
A lors, le regard abattu,
Sous le doigt qui te tient matée
Tu viens me dire : — Que veux-tu ?
A ma lèvre qui se dessèche Donne ta lèvre : j'aime tant Cette bonne odeur de chair fraîche Oui sort de ton corps éclatant !
Ta force, jointe a ta mollesse, Compose un assaisonnement Vif et bizarre, qui me laisse Au cœur comme un goût de piment.
Plus d'aspirations perfides, Plus d'absurdes rêves d'amour Devant tes épaules solides, Qui luisent si bien au grand jour !
Belle fille, ô noble litière/ Brute qui frissonnes d'effroi, Orgueil de la sainte Matière, Quand m' anéantir ai-je en toi?
Maquillage. 135
Maquillage.
J'éprouve a suivre, ma petite, Tes mouvements capricieux, Un acre plaisir qui m irrite Et me fait f aimer encor mieux.
Rien n'est vrai dans ton gaspillage De frais parfums et de couleurs, Et tu voles au MAQUILLAGE Tes charmes les plus querelleurs.
Bien que je devine ta ruse,
Je ne fen veux pas. Sur ton front,
Malgré la couche de céruse,
Mes baisers nombreux descendront.
La pommade et les aromates Te donnent l'éclat du métal Et ces pâleurs vives et mates, A V effet bruyant et brutal.
136 Les Flèches d'or.
C'est pxrr la poudre que plus rousse Ta crinière épand ses parfums, Et c'est le pinceau gui retrousse Tes sourcils bizarres, si bruns )
Une légère tache d'ombre Autour de tes yeux vient bleuir, Afin que ta prunelle sombre Puisse mieux briller et s'enfuir.
Pas un endroit qui par le plâtre Sur ta face 71e soit atteint, Et tes lèvres que j'idolâtre, C'est le vinaigre qui les teint.
Oui, tout est faux en ta personne, Eaux et charmant en même temps, Bien que dans ton beau corps frissonne La sève de tes dix-huit ans.
Je t'aime ainsi, c'est mon idée, Peur ta beauté faite de soins.
Si je te voyais moins fardée, Sans doute tu me plairais moins
Qu'importe qu'elle soit factice, Pourvu que, bien harmonieux, Son assemblage retentisse, Chant et lumière pour les yeux !
Maquillage. 137
Elle est pareille a nos ivresses, Cette beauté qui trompe et ment) A nos artistiques caresses, Qui dérobent un bâillement !
Ah ! lorsque nous sommes ensemble A la recherche du plaisir, A cette heure où la bouche tremble Et s'empourpre aux feux du désir,
Lorsque nous mettons a sa place, Pour bien nous abuser encor, Notre caprice qui se glace, A insi qu'on installe un décor,
Les amants dont l'insouciance Court par les chemins non frayés Devant notre froide science S'arrêteraient tout effrayés.
Notre prudente mise en scène Eûotivanterait ces enfants Dont la lèvre amoureuse et saine A des baisers si triomphants.
iS
ISS Les Flèches d'o:
Ah ! c'est qu'ils comprennent la vie . D'une autre manière que nous.
N'en rions pas. Je les envie Souvent, en baisant tes genoux.
0 mon indolente poupée !
N'en rions pas. Car bien des fois
Ma pauvre âme s'est échappée
De mon corps pour les suivre au bois,
Pour les voir effeuiller des roses Sur leurs fronts confiants et frais, Potir entendre ces folles choses Que nous ne nous dirons jamais ;
Puis, honteux de mon impuissance , Près de toi je suis revenu Demander à la jouissance Ce quelle a de plus inconnu,
Et, dans les parfums où se noie Ton cher corps ivre de langueur, Chercher le faux semblant de joie Que je ne veux pas de ton cœur.
Le Facteur. 139
Le Facteur.
A Alcide Dusolier.
Sur la route gelée et dure Où tremble, de chaque côté, La sombre et farouche verdure Des sapins au front attristé,
Le vieux facteur marche en silence, Frappant le sol de son bâton. Sur son épaule se balance Le sac aux lettres du canton.
Dans ce grand sac en toile usée Un curieux découvrirait, Après V enveloppe brisée, Plus d'un mystérieux secret.
Lettres d amour, lettres de joie, Messages divins et charmants, Que l'amante à l'amant envoie Pleins de tendres embrassements.
140 Les Flèches d'or.
Et tout près des rêves de gloire, Dont un ami s'enivrera, Est un cachet de cire noire Qu'une mère en pleurs ouvrira.
Paroles d'espoir attendues, Hypocrites serments, regrets, Rires, tristesses éperdues, Reposent dans ses flancs discrets.
Le bonhomme, de porte en porte Sy avançant, petit a petit, Les distribue et les colporte Dans son vieux sac qui s'aplatit.
Puis, la marche un peu plus légère Qu'elle ne l'était en partant, Ll revient vers la ménagère Qui, tout là-bas, là-bas, lattend
Sur la route gelée et dure, Où tremble, de chaque côté, La sombre et farouche verdure Des sapins au front attristé.
Joie d'avril. 141
Joie d'Avril.
A Georges Lafexestre.
C'est un jour de printemps gui se lève ! Sais-tu Qu'aux prés la terre brune a déjà revêtu Sa belle robe verte et qtie tout ressuscite ? Arrière le chagrin! C'est l'herbe parasite Gênant réclusion des libres fleurs du cœur ! A imons! la sève au bois monte! l'archer vainqueur Se dresse étincelant et chasse les nuées. Dans les plaines du ciel méchamment obstruées Par les brumes, l'azur luit magnifique et beau.
0 Pétrarque! ô Ronsard ! Sannazar ! ô Bembo! Des vers ! vite des vers pour célébrer ces choses ! Est-ce detnain ou bien aujourd'hui que les roses faillissent des boutons sacrés ? Je ne sais pas. Mais je sais qu'il est bon de vivre, et qu'on est las D'avoir lutté pendant trois mois avec la pluie ; Que le premier rayon m'a fait l'âme éblouie ; Que l'êcorce de l'arbre est pleine de serments, Et qu'il faut ri avoir pas de cœttr , en ces moments. Pour nier l'espérance et pour nier la joie !
Le ciel est un railleur et souvent nous envoie
Les Flèches d'or.
Du brouillard, de la neige, et nous dit : « C'est l hiver Tout est fini pour vous, enfants ! » et prend son air Le plus rébarbatif, tout en riant sous cape De la mine que font les marmots qu'il attrape. Mais quand nous le prenons par trop au sérieux, Quand nous avons vraiment des larmes dans les yeux, Il ouvre le boudoir frais où la violette Achevé justement sa première toilette, Et nous dit, en laissant le bouton d'or briller : « Donnez donc a ces fleurs le temps de s'habiller! :> Au bois! aie bois! tant pis, ma foi, si les fleurettes, Ne nous attendant pas, ne sont point encor prêtes ! Quand les lilas auraient quelques feuilles de moins, Beaumalheur! A quoi bon prendre ces petits soins?
Les poètes ne sont pas d'humeur exigeante. Pourvu que d'un rayon de soleil l'eau s'argente, C'est bien! et l'horizon en fête resplendit. Puis, le printemps est né ! Le moineau me l'a dit En battant, ce matin, de l'aile a ma fenêtre. Ah ! comme dans les champs nous allons reconnaître, Mille bons vieux amis dont le salut chantant
': Vherbe au bois et les joncs dans l'étang !
Pour moi, je veux aller tout seul dans la campagne Car je sens que déjà le vertige me gagne. J ai besoin de grimper aux arbres, de courir, De voir joyeusement près de moi tout fleurir ! La présence d'un être animé me torture ; Un amour bestial me vient pour la nature Et je veux être seul, tout seul dans la forêt !
Voici le Soir. 143
Car dans la source, où mon image m' apparaît,
Je vois que je deviens faune, que mes oreilles
Se terminent en pointe, et deux cornes, pareilles
A ux cornes d'un chevreau, se dressent sur mon front !
C'est pour fjioi que les fruits sauvages mûriront
Désormais, et voici que, par les échappées
Lumineuses du Sois, les riantes Napêes
M' agacent enfuyant sous les chênes branchus,
Et je danse dans l'herbe avec des pieds fourchus !
Voici le Soir.
Voici le soir : pareils au clair de lune, Tes yeux charmants rêvent sous tes cils longs ; L'air est léger ; si tu veux, nous allons Dormir au bord de la mer, sur la dune.
Un chant s'élève entendu par mon cœur, Un chant d'amour exhalé par ton âme, Triste et bien dotix, vers le ciel tout enflamme Oui semble prêt à mourir de langueur.
La mer est Va. Ses vagues argentées Causent tout bas, tendrement, comme nous, Et moi, je tiens, assis a tes genoux, Dans mes deux mains tes deux mains abritées.
144 Les Flèches d'or.
Ne parlons plus, ne songeons plus, laissons Le temps passer et briller chaque étoile ; Le vent est frais ce soir, baisse ton voile, Je sens courir sur ton sein des frissons.
Méduse.
Vos cheveux, épanchant leurs ondes magnifiques , Baigiient languissamment votre épaule etvos seins, Et votre corps, plus blanc que les lis séraphiques, Repose cahne et fier sur les soyeux coussins.
Le souffle harmonieux de vos lèvres hautaines Seul trahit V existence en vous, et je croirais Que le ciseau savant des enchanteurs d'Athènes Dans un marbre sans tache a sculpté vos attraits,
Sans l'ondulation a peine perceptible Que cette fraîche haleine imprime a votre corps. 0 morbidesse exquise ! o charme irrésistible! De l'immobilité mystérieux accords !
Moi, j'ai placé l'amour de mon cœur et ma joie Dans le spectacle auguste et saint de la splendeur Des formes où la ligne altiere se déploie, Dans sa force, dans son calme, dans sa grandeur.
Méduse. 145
Et j'ai pâli souvent devant le front superbe D'un vieux marbre doré par les feux de l'été, Devant un torse aussi dont les mousses et l'herbe Voilaient aux curieux la blanche austérité.
Mon âme, trop longtemps dans ce monde captive, Fuyait vers le pays où chante le Mélès, Parmi les oliviers, près de la mer plaintive, Respirant l'air qu'avait respiré Péridès.
Rêve de marbre ! 0 songe éblouissant ! poème De grâce inaltérable et de grave beauté ! Tout ce qui me fait vivre heureux, tout ce que j'aime, La grande pourpre et l'or par elle reflété !
C'est la tout ce qu'en vous je trouve, 0 créature Impérieuse et noble ! aux gestes nonchalants , Moins femme que statue, avons sur la nature Posant avec froideur vos pieds souples et blancs/
Car je hais à la mort ces amours turbulentes, Pleines de cris, de pleurs et de lâches effrois, Oui germent sur le cœur, pareilles a ces plantes Qui des rochers marins salissent les parois.
Leurs vains bruits troubleraient la sage symétrie Du rêve harmonieux où tout est ordonné, Du rêve dont j'ai fait la seconde patrie Plus chère mille fois que celle où je sttis né.
146 Les Flèches d'or.
Vos yeux toujours baignés de hautaines lumières Ne s' abaisseront pas sur moi; je sais aussi Qu'on ne verra jamais sur ses bases altières Votre inflexible orgueil par mes chants adouci.
Que m'importe cela, pourvu que je vous voie ! A rtiste, tout 7ne doit laisser insoucieux ; Le rhythme est mon désir, la cadence est ma joie, Et je ne sus aimer jamais que par les yeux ;
Et je veux que mon cœur lui-même se durcisse A l'étemel contact des pierres, pour, plus tard, Promenant le ciseau sur son bloc ferme et lisse, Rectifier sa forme, ouvrage du hasard.
Les Petites Amoureuses.
Est-ce vous que j'aimai la première, Lucile, Lorsque feus mes quinze ans ? est-ce vous, indocile Ecolier e, toujours courant par les buissons ? Ne serait-ce point voîis, Laurette ? Vos chansons Etaient d'un rossignol qui chante sous la nue, Et nous admirions tous votre grâce ingénue. Mais Suzanne était blonde, et Suzanne pouvait Dire aux pêches : « Voyez si votre fin duvet
Les Petites Amoureuses. 147
J raut l'ambre qui tressaille aux deux coins de mes lèvres! ;> Enfantines amours, rougeurs, premières fièvres, Qui me fit vous connaître, et qui me fit chercher L'ombre et les petits coins du bois pour m'y cacher?
Lucile allait souvent visiter sa nourrice Et s'y rendait par un sentier plein de caprice, Ombreux, baigné parfois de lumière. J'allais Avec elle, prenant son bras quand je voulais. Je mettais en jouant mon doigt dans les fossettes De sa joue, et cueillais pour elle des noisettes ; Nous causions bruyamment en chemin. Sans savoir Pourquoi, je regardais Laurette a son miroir. C'est quelle était charmante ; et j'allais derrière elle Doucement, l'appelant coquette. Une querelle Entre nous s'engageait alors. Elle disait Que j'étais un taquin et qu'un homme ne sait Qu'être méchant toujours ; elle faisait la dame. Suzanne, près de toi je tremblais, ô jeune âme ! On m' avait défendu de te suivre au jardin; Pourtant nous y courions tous deux chaque matin.
Laquelle de vous trois la première ai-je aimée, Blanches filles, essaim joyeux, divin camée Où, purs et souriants, se groupent trois profils D'enfants aux longs regards humides sous les cils ? Laquelle de vous trois, 6 Suzanne ! ô Laurette! Lucile ! m'enivra de cette amour secrète Qui ne reviendra plus faire battre mon cœur f Laquelle m'a versé cette chère liqueur Que -'e n'oserais plus approcher de ma bouche,
143 Les Flèches d'or.
Maintenant qu'agité par un désir farouche , Près de celles qui mont fait ramper a genoux, J ai proféré l aveu contenu devant vous ?
Les Rêves.
A Arthur Bautier.
y ai rêvé la douceur des joyeuses caresses Près de la fem?ne aimée, au grand cœur , aux beaux y, Les femmes, secouant les trésors de leurs tresses, A mon noir abandon ni ont livré soucieux.
J'ai désiré la gloire. 0 haines vengeresses ! La gloire, dont j' aimais le spectre radieux, A détourné de moi son bruit et ses ivresses Et ne m'a rien fait voir que dédains oublieux.
J'ai voulu la richesse éclatante. La folle Avait depuis longtemps choisi d'autres élus, Et ne m' a pas donné seulement une obole.
Eh bien, éteignez-vous, ô désirs superflus ! Mais toi, qui seul as pic survivre a la tempête, Dans mon cœur douloureux, Orgueil, lève la tête1'
Les Jouets. 149
Les Jouets.
Pour l'avoir rencontrée un matin, je l'aimai, Au temps où tout nous dit les gaîtês naturelles, Quand les arbres sont verts, lorsque les tourterelles Gémissent de tendresse au clair soleil de mai.
Nos âmes échangeaient de longs baisers entre elles, Tout riait près de nous, et, dans l'air parfumé , On entendait des bruits d'amoureuses querelles. Mon cœur, alors ouvert, depuis s'est refermé.
Et ne me demandez jamais pour quelle cause
Vers un autre côté la fille svelte et rose
A détourné ses yeux doux co?nme les bluets ;
Car, pour ne pas laisser leurs mains inoccupées, Les enfants, sans pitié, brisent leurs vieux jouets Et retirent le son du ventre des poupées/
Les Flèches d'or.
Le DONEC GRATUS...
De la rue Monsieur-le-Prince.
Je me souviens dune époque Où nous nous aimions au mieux ; Chaque fois que je l'évoque, Des pleurs me viennent aux yeux.
Nous dépensions à main pleine Nos trésors inépuisés; Ton sovffle était mon haleine, Je vivais dans tes baisers.
Tes propos décervelèe Se mêlaient a mes chansons, Et nous donnions leur volée.
Aux rires, de cent façons.
Avec des airs de princesse Tu m'arrêtais quelquefois.
Et moi, j'admirais sans cesse L'ongle rosé de tes doigts.
Le Donec gratus... 151
Un jour, une cabotine Laissa, comme je passais, L'empreinte de sa bottine Sur le sable, et, tu le sais,
Toi dont toujours les pieds roses Ont frémi sous mes baisers, J'adore, entre toutes choses, Les petits pieds bien chaussés.
Un jeune clerc de notaire Vint, cravate blanche au cou.
La cravate et son mystère Ont failli me rendre fou !
Tu suivis le beau légiste, Moi, Dorine au fin corset :
L'Amour était l'aubergiste Chez çui le vent nous poussait.
Comme par tin jour de pluie, Voila que, seul a présent, Je bâille et que je m'ennîeie, Malade, le front pesant.
Les Flèches d'or.
Dona Sol s'est égarée Au bras de je ne sais qui ; On croit l'avoir rencontrée, L'autre soir, chez Markowski.
Ton amant et ses cravates N'ont pas duré le printemps ; A l'ennui vous arrivâtes, Comme nous, en peu d'instants.
C'est Va toute ?wtre histoire,
L ugubre jusqu'à la mort,
Et qui chanterait victoire
A urait vraiment bien grand tort.
A insi que moi, tu regrettes La saison des jours heureux Où nous portions des aigrettes Sur nos deux fronts d'amoureux.
Quand ta gorge bien-aimée Palpitait contre mofi sein, J'aimais ta lèvre pâmée, Pareille au sang du raisin.
Le Donec gratus... 153
Ta chevelure soyeuse Se déroulait doucement ; Tu m'enveloppais, joyeuse, Dans cet or pur et charmant.
Pourquoi remonter les fleuves Qu'hier on a descendus ?
Pourquoi fuir les routes neuves Pour tant de sentiers perdus ?
C'est que le fleuve aux eaux vives Avait de charmants îlots, Des îlots aux vertes rives, Endormis dans le repos.
Dans les sentiers de la veille, A bandonnês aujourd'hui, Un frais souvenir s'éveille Du bonheur qui nous a lui
Si nous nous aimions encore, Si nous revenions au nid Où nous chantions, dès l'aurore, Des refrains à l infini?...
151 Les Flèches d'or.
Si ta paresseuse tête Me renvoyait ces parfums Qui mettaient mon âme en fête En ce temps des jours défaits f
Si ta lèvre, peu farouche, Oui s'enivre de langueur, Cherchait encor sur ma bouche L'ombreux chemin de mou cœur?.
Veux-tu nous aimer, Lydie ?
y ai congédié Chloê :
Hélas de la coynêdie Le dernier acte est joué.
Léandres et Sganarelles Chez eux s'en vont souper tous ; On a sotifflé les chandelles ; Tout est dit : retirons-nous.
Que de son côté, Mignonne, Chacun s'en aille en rêvant.
La pièce est courte mais bonne, " y penserons souvent.
Invitation. 155
Invitation.
Votre robe, madame, a des airs de tunique ; Il fera beau, ce soir, sous les grands marronniers. ( Vous le rappelez-vous, ce billet ironique ?) Ce soir, si par hasard vous vous y promeniez, Il ferait beau, ce soir, sous les grands marronniers.
Les déesses du parc ainsi que vous sont blanches; Il fera beau, ce soir, sous les grands marronniers. L'Etoile du berger brille a travers les branches, Et le vent se fait doux comme aux jours printaniers . Il fera beau, ce soir, sous les grand:
s marronniers.
La lune a la pâleur bleuâtre des agates ;
Il fera beau, ce soir, sous les grands marronniers.
J admire les doigts fins de vos mains délicates ;
Si dans mes doigts tremblants vous les abandonniez ,
Il fer ait beau, ce soir, sous les grands marronniers.
Lorsque nous parcourrons leurs vertes colonnades , Il fera beau, ce soir, sous les grands marronniers. La nuit est favorable aux longues promenades, Et nous évoouerons F amour , que vous niez... Il fera beau, ce soir, sous les grands marronnier s !
:$6 Les Flèches
Soirs d'Hiver.
A Etienne Carjat.
Lentes, lourdes et solennelles, Les heures tintent sourdement.
J'entends chanter les ritournelles D'un très-vieux air triste et charmant.
Les yeux demi-fermés , j'évoque Mille visions d'autrefois ; Pleines d'une grâce équivoque, Elles se lèvent, je les vois :
Fantômes aux robes traînantes, Spectres de spectres, a cheval Sur d'impossibles Rossinantes, Mélancolique carnaval !
Celles dont les doigts étaient roses Jadis, et maintenant sont verts, Laissent fuir de leurs lèvres closes Les rimes de mes anciens vers!
Soirs d'Hiver. 157
Dans une tranquille paresse, Je laisse chaque ombre venir, Et je savoure la caresse Enervante du souvenir.
Si j'appelle ces formes vaines
Que le passé tient au cachot,
Est-ce a dire que dans mes veines
Le sang soit moins vif et moins chaud?
Non! L'enfant qui fit, la première,
Naître mes désirs rougissants, ' \
Eblouit encor la lumière
Du rire de ses vingt-deux ans.
Elle est jeune. Sa chevelure Puissante a la nuque se tord; Son baiser, comme une brûlure, Est prompt, vivace, ardent et fort.
Mais V hiver aux blanches féeries Défend la rue aux gens frileux; f attends la saison des prairies Vertes sous des deux enfin bleus.
Et, cependant que bout la sève En retombant sur les chenets, Je laisse envahir par le rêve Mon âme inerte, et je renais.
158 Les Flèches d'en
Promenades d'Hiver.
A Albéric Second.
Dimanche: le soleil, dont les pâles rayons A ou s font renaître encor lorsque nous les voyons, Luit dans le brouillard froid et gris ; les cheminées Se dressent sur les toits, noires, chaperonnées De tôle; sur la place, écoutant les accords D'un orchestre guerrier, leurs beaux habits dehori Mille bourgeois joyeux flânent avec leurs femmes, Dont les vastes chapeaux ont des couleurs infâmes, Mais qui font cependant plaisir a voir. On sent Passer je ne sais quoi de gai, de caressant, Dans l'air vif de décembre ébranlé par les cloches \ Tout grouille, tout babille, et, les mains dans les poc. Moi, je suis doucement les filles aux yeux doux, A qui le rire met de jolis petits trous Au visage, et qui vont, alertes et discrètes, Cueillir furtivement la fleur des amourettes.
Maigre vertu. 159
Maigre Vertu.
A Amédée Rolland.
Elle a dix-huit ans et pas de poitrine , Sa robe est très-close et monte au menton, Rien n'en a gonflé la chaste lustrine, Elle est droite ainsi qu'on rêve un bâton.
Son épaule maigre a des courbes folles Qui feraient V orgueil des angles brisés ; Ses dents, en fureur dans leurs alvéoles, Semblent dire : A rrière! ... au chœur des baisers.
Ses yeux sont gris trouble, et des sourcils rares Ombrent tristement un front bas et plat Qu'oppriment encor des bandeaux bizarres De petits cheveux châtains sans éclat.
Heureux qui fera tomber les ceintures De cette angélique enfant! 0 trésor, Qui fait des sirops et des confitures Telles que jamais on n'e?i fît encor!
160 Les flèches d or.
Ça n'a pas de cœur! — La moindre fadaise La fait aussitôt rougir jusqu'aux yeux, Et de sa figure atone et niaise Rien n'a déridé l'aspect soucieux.
Sa mère en est fier e et se voit revivre Dans ce mannequin rebutant et sec, Dans ce long profil aux reflets de cuivre Fait pour maintenir l'Amour en échec. ,
Et ça doit pourtant se changer en femme! J'ignore au moyen de quel talisman; Mais on chantera son épithalame, Un baby rosé lui dira: * Maman!»
Oui donc remplira ce devoir austère ?
Ne cherchons pas loin. Dieu, dans sa bonté, A créé pour elle un jeune notaire, Homme sérieux, de blanc cravaté,
Et tous deux feront d autres jeunes filles Aux regards sans flamme, aux coudes pointus, Pour qu'on voie encore au sein des familles Fleurir le i osier des maigres vertus.
Menneval. 161
Menneval.
A Sainte-Beuve.
Pas de neige encor, pourtant c'est V hiver, La colline, au loin, se découpe nue Sur un ciel épais, couleur gris de fer, Où, frileuse, passe uite maigre nue.
Une feuille jaune apparaît dans l'air Comme un papillon de forme inconnue, Les pas, sur le sol, rendent un son clair Qui fait tressaillir la noire avenue.
L'église, plus loin, montre son clocher
Où tourne en grinçant un vieux coq de fonte
Qu'un vent un peu fort pourrait décrocher.
C est par le sentier rocailleux qui mo)ite Au pauvre clocher penchant, qu' autrefois Nous allions cueillir les fraises des bois.
i52 Les Flèches d'or.
A la Vallée du Denacre.
0 Denacre, â vallée où les senteurs divines Errent avec amour sous les feuilles; ravines, Enclos mystérieux, retraites, escaliers De verdure ; massifs où chantent par milliers Les oiseaux vagabonds qui t' emplissent de joie, Salut, vallée heureuse! Oh! laisse, que je noie Mon âme dans ton calme et ton silence aimés ; Arrondis sur mon front tes dômes parfumés! Je veux dire a tes fleurs et dire a tes fontaines, A tes mousses, à tes frondaisons incertaines, Je veux dire combien tu vies chère, oasis Où se plairait Climene auprès de son Tircis, Terre qu'un souvenir pour mon âme consacre, Tempe jeune et charmante , ô vallée, ô Denacre!
N'as-tu pas abrité cet amour vite éclos Qui doit vivre ignorant des pleurs et des sanglots, Cet amour doux et fier qui me prit au passage, A qui ta brise amie a servi de message, Et que depuis je porte, et que je garderai Ainsi qu'il est venu dans mon cœur éclairé, Par un matin de juin, au chant des sources pures, Sous tes feuillages verts, pareils à des guipures! Nous nous sommes assis tout auprès du moulin,
A la Vallée du Denacre. 163
— Un enfant qui passait sourit d'un air malin — Nous nous sommes assis, tous deux l'âme contente. Sa lèvre, ce doux fruit dont la saveur me tente, S entr ouvrait fraîche et rose et laissait voir ses dents. S'il m eût fallu compter les jasmins abondants, Les lis émerveillés qui forment son visage Si calme et si charmant que tout le paysage Lui-même en paraissait plus calme et plus charmant, Rien n'eût pu mettre un te7'me à mon ravissement!
Je vous baisais, grands yeux de ma jeune maîtresse, Et je baisais aussi l'or fauve de sa tresse Qui, sous le réseau fin et souple d'un filet, Enflammait les blancheurs d'un col semblable au lait. Car, sachez-le de moi, cette maîtresse est blonde, Et son front, sous le flot de cheveux qui l'inonde, Brille comme un glacier au lever du soleil.
Or, pendant que mon cœur, ivre de son réveil, Saluait cette enfant qui le faisait renaître, Mon amour d'autrefois est venu m' apparaître, Et les anciens baisers, et les serments anciens, Et mes rêves chéris qui se mêlaient aux siens, Et les choses d'un jour qu'on disait éternelles, Ont paru tout a coup, muettes sentinelles , Contemplant cet amour auquel nul ne songeait. Et qu'un peu de soleil faisait sortir d'un jet Dans mon noir abandon et dans ma solitude! Ah! je ne dirai pas l'ajfreuse inquiétude Oui me saisit alors! Seulement, j'ai pleuré Près de la jeune femme au regard assuré,
164 Les Flèches d'
Et devant vous, bois verts, et devant toi, Nature, J'ai serré dans mes bras la chère créature! Elle na pas compris mon angoisse, et ses mains, Roses d'avoir cueilli les roses des chemins, Ont essuyé mes yeux, et son rire sonore, Auprès du gai moulin, dans l'air fi émit encore.
0 tranquille vallée, innombrables sentiers Où se mêle aux sureaux la fleur des églantiers; Gazons tout étoiles, rivières transparentes, 0 vagabonds oiseaux, 0 familles errantes, Je reviendrai souvent me perdre parmi vous; Que le destin me soit farouche ou me soit doux, Que f aime et que je souffre , ou que la joie emplisse Mon cœur d'un ineffable et suave délice, Je reviendrai souvent, loin des regards jaloux, Sources, coteaux et bois, me perdre parmi vous!
Adieu.
Sur la route mal engageante Où me conduit un dieu jaloux, Je penserai souvent à vous, La gracieuse et l'indulgente.
Adieu. 16:
Vous avez le sourire ami
Qui ressuscite V espérance;
Dans vos yeux pleins de transparence
Un clair rayon s'est endormi.
Je reverraï, vive et riante Sous la masse des cheveux bruns, Heureuse au milieu des parfums, Votre jeune tête attrayante,
Regrettant dans ces fins cheveux, Trame légère qui s'enroule Près d'une oreille faite au moule, Le frais éclat des rubans bleus.
Car, ô figure séduisante !
Visage où joue un rire clair, Déchirant comme un rose éclair La lèvre fier e et frémissante!
Sans que vous-même l'ayez su, Vous fûtes ma consolatrice, Et je vous dois la cicatrice D'un coup d'amour au cœur reçu.
Votre souvenir, que j'emporte, Ramènera pour bien longtemps La troupe des espoirs chantants, L'ange de la croyance morte.
i66 Les Flèches d'or.
Adieu donc/ je pars. Le chemin Morne et lugubre se déploie; Le vent d'hiver chasse la joie, La tristesse m attend demain.
Mais pourtant, mon âme inquiète Sourira lorsque doucement Viendra le fantôme charmant De mademoiselle Henriette.
Le Départ.
A Joseph Kuxtz.
Espoirs! ruines écroulées!
Le bonheur avare s'enfuit.
Voici ses heures désolées Qui tintent dans la grande mat.
Le vieux château sur les ténèbres Détache son bloc sombre et dur.
Un nid rempli d'oiseaux funèbres Hurle dans les /entes du mur.
Le départ. 167
Dans la solitude qui pleure,
Nul écho de rire ou de chants ;
Mais sur le seuil de la demeure
Les sphinx ouvrent leurs yeux méchants,
Et, dans cette ruine immense Qui penche sur ses noirs piliers, Le Deuil austère et la Démence Passent, l'un a l'autre liés.
Salut, 0 mes vieux camarades !
C'est vous dont la voix m'appelait Dans ces menteuses mascarades Où l'éclat de rire râlait !
Voila qu'il faut se mettre en route, Aujourd' hui plutôt que demain.
Soit ! Nous emmènerons le Doute Pour nous divertir en chemin.
Certes, la voie est bien déserte, Le chemin n est pas des plus gais:
Pas un seul brin de mousse verte Propice a nos pas fatigués !
Il faut avancer dans la boue Lentement et péniblement ; L 'averse en passant ?ious bafoue, L 'hiver nous raille méchamment.
i68 Les Flèches d'or.
Même notre bâton se casse, Et nos vêtements en lambeaux Semblent montrer notre carcasse Au bec sinistre des corbeaux.
La, pas d'auberge bienveilla?tte, Balançant sa branche de houx.
0 ma pauvre âme / sois vaillante, Car le sort est cruel pour nous !
A chaque ascension perdue Vers le bonheur, nous retombons
Brisés sur cette route ardue, Vouée au pas des vagabonds!
Il faut marcher, souffrir sans trêve, Epuiser V arrière ligueur; L'amour nume nous est un glaive Oui se rompra datis notre cœur ;
Et les yeux de la bien-aimêe , Pour d'autres bons et consolants, De ta blessure mal fermée Feront jaillir des pleurs sanglants.
Évite tout ce que l'on aime ; Fuis jusqu'à la fleur , reste seul, Et, dans ton navrement suprême, Drape-toi comme en un linceul.
La Blessure de l'Orgueil. 169
Va sans répit, 0 misérable!
Par les ennuis du Sahara.
Ta plaie est la plaie incurable Que nul baume ne guérira.
Enivre-toi de la souffrance Comme d'autres des printemps verts :
Le cadavre de V Espérance Derrière toi se mange aux vers.
Et voici la bonne Folie
Ouvrant sa porte a deux battants,
Afin que ta doîtleîir oublie
Et s'endorme quelques instants !
La Blessure de l'Orgueil.
Comme un autre dans sa joie, Je marche dans ma douleur, Cueillant au gré de la voie L'ortie aiguë ou la fleur.
v~: Les Flèches d'or.
Ce qui féconde ou gui tue Fait sur via tranquillité Ce que sur une statue Produit l'hiver ou l'été.
Tel l'arbre garde sa force, Malgré les coups de couteau Labourant sa rude écorce Transformée en écriteau,
Et des passions riva ces A qui chaque heure de deuil Ouvrait de larges crevasses, Il ne reste que /' Orgueil.
L ' Orgueil, le roi solitaire Qui, dans l'ombre de mon cœur, Traite de haut le mystère, Sans avouer le vainqueur !
'ire tyrannique, Sans courtisans, a l 'écart, Et mon sang, pourpre ironique, Teint son manteau de brocart !
Mais cependant un reptile A ux clairs yeux de diamant Par une pente subtile Glisse vers lui lentement.
La Blessure de l'Orgueil.
Comme tin long filet de glace, Il se trahie sur le corps, Et solidement l'enlace De ses nœuds souples et forts.
Lâche Orgueil ! crie, et presstire La plaie ouverte a ton fia ne.
Sens-tu la froide morsure ?
Sens-tu la livre de sang ?
0 guerrier invuln érable, Où donc est ta force, dis ?
Laisse donc, ô misérable !
Jaillir tes sanglots maudits !
Cette vipère assassine, Qui jusqu'à toi s'est fait jour, Et dont l'œil froid te fascine, Imbécile ! c'est l'Amour !
C est la dernière misère Que tu pouvais redouter, La blessure nécessaire Pour te faire sangloter ;
La meurtrissure au cadavre Ressuscité tout exprès, Et tiré, pour qu'on le navre, De son troxt sous les cyprès !
Les Flèches d'or.
C'est le soufflet sur la joue A u condamné frémissant, Le dernier coup sur la roue Achevant l'agonisant.
Va, maintenant! Fuis et passe !
Le tourmenteur enchanté Qui t'a fait demander grâce Est sûr de ta lâcheté.
Et si tu faisais parade De ta résignation, Ll te crierait : « Camarade.
Un peu moins d'ambition ! »
Puis, {arrachant de l'épaule Le vêtement imposteur, Ll découvrirait, vieux drôle !
Les ulcères de ton cœur !
Le Vagabond. 173
Le Vagabond.
A Auguste Vaccluerie.
f i Laissez-moi ! disait-il. Ma triste et vague étoile Ne veut plus indiquer de chemin a mes pas.
Sur mon front le soleil s'obscurcit et se voile : \
Je veux partir. Adieu ! ne me retenez pas.
Laissez-moi promener ma pensive indolence
Par les sentiers déserts, loin du bruit, loin des chants,
Loin de ce monde vain où l'on hait le silence.
Et qui m'a prodigué ses baisers desséchants.
A ma grande tristesse il faut la solitude, Les sombres voluptés du calme et de la nuit ; De ma propre douleur je veux faire l'étude, Et contraindre a m aimer le démon qui me nuit.
Je marcherai, pareil aux proscrits volontaires Que tourmente un désir renaissant et cruel, Et qui, blessant leurs pieds a parcourir les terres, N'ont rencontré jamais un abri sous le ciel !
174 Les Flèches d'or.
Oh! l'espace est si grand, si vaste est l'étendue, Qu'étourdi par la course, il faudra bien qu'un jour Je te retrouve enfin, tranquillité perdue De 7non cœur qu'ont lassé les rêves de l'amour ! »
En vain auprès de lui perfides et charmantes , Mariant tendrement leurs voix aux timbres d'or, La Joie aux yeux divins, la Gloire, les amantes A ux fiers refus, semblaient lui dire : « Espère enco
Et ceux qui, s' éprenant de sa mélancolie, Avaient donné le gîte a ce bohémien, Et, remettant la foi dans son âme avilie, Avaient dit : « Nous serons ton guide et ton soutie
En vain aussi ceux-là le retenaient. Plus p île, Il reprenait:* Adieu ! pour le combat tenté Je n'ai pas, mes amis, un courage assez mâle ; Accusez, s'il le faut, ma triste lâcheté.
Mais a quoi bon la lutte, a quoi bon la victoire, En ce temps où les yeux se détournent de nous, Où nul écho lointain ne redira l'histoire Des vaincus énervés, des vainqueurs forts et doux?
Quand, même les haillons de la Muse sacrée, Dont le poète encor pouvait s'enorgueillir, Ne sont plus maintenant qu'une sale livrée Dont mille nains bouffons se parent a plaisir.
Le Vagabond. 175
Ah .'j'aurais pu braver le 7népHs et l'insulte ! Vais du jour où j'ai vu se glisser dans nos rangs, Parodiant nos vers, profanant notre culte, Tout le blême troupeau des gauches ignorants,
Des pleurs tue sont venus, et j'ai dit : Grande Lyre ! 0 la joie et l'orgueil de vies désirs pieux, Je 71e te ferai plus vibrer ; je me retire, Puisque des histrions ont tutoyé les Dieux.
Et c est par mou exil, et c'est par mon silence Que je veux t' honorer désormais. Je vivrai Loin des temples impurs où la foule t'offense, Et l'on ne saura pas combien je t'adorai.
J'aime mieux, reprenant ma vie errante et sombre, M'en aller, ignoré, traîner mon désespoir Sur la route sans fin, et dans le ciel plein d'ombre Vers qui je lèverai les yeux, t' apercevoir .
Et Va, mêlée au chant des sources et des branches, Au chœur harmonieux des oiseaux, sans effroi, Je laisserai monter mon hymne aux ailes blanches Vers toi, Lyre immortelle aux beaux accents ! vers toi !
176 Les Flèches d'or.
L'Aiguillon.
A Armaxd Gouzien.
Souvent, las de souffrir, triste, et la mort dans l'a Le poëte renonce a finir son chemin.
Tout est sombre ; l'hiver a fait le ciel sans flamme; Son bâton de voyage échappe de sa ?nain.
Sur Un morceau de roc, il s'assied. Une pie Saute a côté de lui dans le champ nu. Là-bas, Une louve attentive et famélique épie L'heure où le désespoir va le jeter a bas.
Ll a plu dans la n uit et la terre est glissante. Le vent chargé de haine, avec de sourds frissons, Siffle d une façon lugubre et menaçante, Et rien n'annonce encor les futures moissons.
Dans le brouillard épais et froid où son œil plonge, Ll voit se dessiner les spectres grimaçants De ce qui fui sa joie aux heures de mensonge Dont le timbre a, jadis, fait éveiller nos sens.
L'Aiguillon. 177
L'amour a double face, en agitant ses ailes, Lui redit les serments oubliés, les aveux Tendres qui le fais aient prendre en pitié par celles Dont sa main caressait doucement les cheveux.
Il lui fait voir comment, après chaque rencontre , Il est revenu blême, en pleurs, le front pâli, Et la Gloire, fantôme ironique, lui montre Ses vers avec dédain voués au noir oubli.
Il tourne son regard suppliant vers la Muse, La compagne, du moins, de ses mauvais destins ; Mais la Muse elle-même est dure, et se refuse A courir avec lui les sentiers incertains.
Morne alors, et sentant une sourde épouvante L'envahir et figer dans ses veines le sang, Navré, seul, au milieu de la brume mouvante j Le poète anxieux s'écrie en gémissant:
« Dieux bons ! est-ce la mort a la fin qui m arrive ? Mes bras ne peuvent plus jusqu' a vous s'élever; Comme un vaisseau perdu, je vais à la dérive, Et je ne sais plus vivre et ne sais plus rêver!
Quel était donc mon but, ô malheureuse vie Que je traîne depuis si longtemps avec moi, Et comment se nommait la chimère suivie Parmi la solitude inféconde et l'effroi ?
17S Les Flèches. J*or.
Crédule, au vert avril de ma fraîche jeunesse ', Je suis parti chantant. Je disais aux sillons: « Ouvrez-vous et soyez peuplés ! Que tout renaisse La pourpre fascinait mes yeux sous mes haillons.
Sans croire a la douleur que l'avertir nous garde, J'avançais, libre, heureux, confiant; mais voici Que j'ai pris la pâleur de la lune blafarde, Que le souffle cruel de l'hiver m'a transi.
Et je marche a présent au hasard, loin des villes, Triste objet de mépris pour le dernier passant. J'ai 77iendié l'amour des femmes les plus viles, De celles qu'on ne peut nommer qu'en frémissant/
Je leur parlais ainsi qu'a la vierge attendue, Je leur disais des mots doux co??ime les baisers De l'étoile du soir a la rose éperdue, Auréolant d'amour tous ces fronts écrasés.
Je mettais sous leurs pieds, ainsi qu'un chien docù Ma fierté, mon courage, et tout entier mon cœur; Mais elles, repoussant mon a?nour imbécile, Fuyaient en me jetant un long rire ?noqueur!
Et voila maintenant que la Muse elle-même, Mon vivace et dernier espoir, pour qui je fus Errant et misérable, â défaite suprême!
Eécompense les maux soufferts par ses refus.
L'Aiguillon. 179
A insi, je me trompais, a l'aube de la vie, Alors que dans mes bras d'enfant je te pressais, 0 Lyre redoutable et grande, ô mon envie! J'étais un impuissant, rien de plus. Je le sais.
Ah! puisque l'horizon devant tes pas recule, Pîiisque tu n'as plus rien au cœur et dans le front, Roule donc au fossé, fou lâche et ridicule, Cadavre dont les loups, demain, se gorgeront!»
Mais, pendant que déjà le sombre suicide L'enlace dans ses bras, il se redresse, fier , Portant dans son esprit et dans son œil lucide L'ardente volonté plus ferme que le fer.
Le sang abonde frais et ptiissant a ses tempes, Son cœur ressuscité dans sa poitrine bat, Et, pareil aux guerriers des anciennes estampes, Ll semble provoquer les Destins aie combat.
C est que, pendant qu'en proie a ses pensers funèbres
Lise laissait gagner par l'impure langueur,
Un envieux a ri dans les froides ténèbres
Et bavé sur les pieds de la Muse aie grand cœur.
LJ 'outrage a raffermi son âme chancelante , Les découragements , dans un noir tourbillon, Passent épouvantés , et l'insulte brûlante L a fait bondir ainsi qu'un divin aiguillon.
180 Les Flèches d or.
Que le ciel, a présent, déchaîne la tempête, Et que la trahison, dans un sauvage effort, Rampe a ses pieds , qu' il ait la foudre sur sa tête, Ou' importe? Il peut lutter sans terreur. Il est fori
Car si nous faiblissons , et si la défaillance A r radie de nos mains le luth mélodieux, Nous retrouvons soudain l'audace et la vaillance Devant un ennemi qu'ont envoyé les Dieux.
Et qua?id nous entendons l'heure crépusculaire Tinter lugubrement comme ufi appel au deuil, Mieux qu'un sourire ami, c est toi, sainte colère, Oui nous remets au front la couronne d'orgueil!
Ariane.
Victime au cœur blessé par les flèches d'Eros, Lorsque tu fatiguais les échos de Naxos Du bruit de tes sanglots, douloureuse Ariane, Pâle, le fro?it caché dans ta main diaphane Que le jour traversait de ses roses rayons, Savais-tu, savais-tu que, vainqueur des lions, Couché sur l'éclatante échine des panthères, Lysios, qui préside aux terribles mystères,
Ariane. 1S1
Aux noirs enchantements de l'ivresse et des vins, S'avançait, le jeune homme aux traits fiers et divins, Le doux efféminé qui naquit dans les flammes, Courageux comme Hercule, et beau comme les femmes !
Oh! dis, le savais-tu? Dans ton lourd désespoir, Tes yeux qui s'égaraient sur l'abîme pour voir Fuir au loin le vaisseau du perfide Thésée, Tes grands yeux où brillait îine amere rosée, Avaient-ils vit le thyrse apparaître joyeux Devant l 'adolescent fils et frère des Dieux ? Ton oreille avait-elle entendu les cantiques Hurlés par le troupeau des femmes frénétiques?
Oui! tes bras dans les airs tordus, étincelants Comme deux cols de cygne, énervés et tremblants, S'entrouvraient, et bien moins dans la morne attitude De l'amante troublant de cris la solitude Que de la fiancée, en cet heureux instant Où s'avance l'époux jeune et fort qu'elle attend; Tu pressentais déjà son heureuse arrivée; Ta gorge palpitait, doucement soulevée Par l'espoir confiant d'un bonheur inconnu.
Ah! souris maintenant ! Ce bonheur est venu ! L'amant est près de toi, le voilà qui t'embrasse, Et de Naxos aux monts ténébreux de la Thrace, L'hymne éclatant résonne et trouble V Océan. Chantez Cypris! Chantez l'Amour! Io Pœan!
0 mon âme, Ariane errante et tourmentée, Tu frappes aussi l'air de ta plainte irritée: Rassure-toi! Bientôt, messager gracieux,
182 Les Flèches d'or.
L'auguste espoir luira pour nous du fond des deux; Tu salueras bientôt le retour de la joie.
Bientôt, fenda?it la mer orageuse qui ploie Sous le pesant navire, apparaîtra le Dieu Tranquille et triomphant, dont le charmant aveu Ranimera ta force éteinte et ta sauvage Energie, A riane en pleîirs sur le rivage, Dolente solitaire interrogeant toujours Le gouffre où disparut l'ombre de tes amours!
La Naissance de la Rose.
A Leconte de Lisle.
Cypris au sein neigeux était née, et les flots, Qui se pâment avec d'ineffables sanglots Sous le regard ami des étoiles flottantes, Adoraient de ses pieds les blancheurs éclatantes.
:-, elle rêvait sur son berceau houleux; L'azur était resté fixé dans ses yeux bleus, L 'écume rougissait près d'elle, épouvantée Et fier e en même temps de l'avoir enfantée!
La Naissance de la Rose. 183
L'Aurore s oubliait ravie au fond des deux; Elle arrêtait le char aux mobiles essieux Que dirige Apollon, et, tremblante, éperdue, Montrait ait jeune dieu, dans l'humide étendue, L 'immortelle beauté qui leur apparaissait! Tout bruit terrestre ou bien céleste se taisait; Le parfum pénétrant et doux de l'ambroisie Nageait dans l'air, autour de la forme choisie. Les vierges de la mer dénouaient sur leurs seins Leurs beatix cheveux mouillés, et de joyeux essaims D'enfants mis, oui tenaient des torches enflammées, Jouaient parmi l'odeur des tresses embaumées. Et la grande Cypris, debout et promenant Son œil impérieux sur l'Ether rayonnant Qui se mêlait au loin a la vague marine, Croisait avec douceur ses mains sur sa poitrine.
A lors, ce fut tin chant d'allégresse et d'amour Que les échos charmés, mille fois en ce jour, Répétèrent aux bois, aux grottes, aux fontaines, Et ceux qui pressentaient les angoisses certaines Et les soucis amers qtii dévastent le cœur, Fous d' extase, mourants, s'écrièrent en chœur, Sachant bien qu'ils seraient les victimes promises A l'orgueil meurtrier des vierges insoumises:
0 Cypris! ô déesse invincible, aux traits prompts ! Ange des longs tourments ! salut! Nous t 'adorons ! »
184 Les Flèches d'or.
Mais, pendant que la mer et le ciel, où frissonne L'abondante lumière, admiraient l" amazone Dont les cheveux ardents, tout emperlès encor, Silencieusement laissaient flotter leîir or, La Terre, pour fêter a son tour la venue De celle dont la grâce irrésistible et nue Eblouissait le monde et commandait aux Dieux, La Terre y 'entr 'ouvrit dans le jour radieux; Et les petites fleurs aux blanches collerettes, Et le muguet des bois, les douces pâquerettes, Et celles qui, fuyant l'éclat, cachent leurs fronts Sous la mousse discrète, et les frais liserons, La pervenche, V œillet, même les frêles plantes Dont le soleil d'été flétrit les tiges lentes, Pâlirent; un frisson universel courut:
La Rose triomphale et superbe apparut!
Alors, sous la ramure épaisse des gra?ids chênes, Le silence se fit jus qu' aux sources prochaines; On crut voir osciller la cime de l'Œta, Et, triste, dans la nuit, le rossignol chanta!
Latone. 185
Latonc.
A Jules Janin.
Proscrite par la haine implacable d'Hérê, Latone au peplos bleu fuyait. Les noirs rivages, Où bouillonne l'épaisse écume, aux bonds sauvages, Refusaient leur sol dur a son pas abhorré.
Parfois, devant la gueule horrible des repaires Où les fauves grondants abritent leurs petits, Levant avec effort ses bras appesantis, Lasse, elle demandait un asile aux vipères.
Mais l'antre même, au front du rocher inhumain, Etait sourd; et, pareille au sourcil qui se fronce Sur un œil effrayant et difforme, la ronce Croissait affreusement pour barrer le chemin.
De hideux tourbillons de vautours et d' 07 fraies La menaçaient du haut des airs avec leurs cris, Cependant que bavaient sur ses beaux pieds meurtris Les crapauds vils, râlant parmi les oseraies.
lS6 Les Flèches d'or.
Dans l'angoisse des nuits, lentes et sans rayons D'étoiles, elle errait; l'arbre au feuillage sombre Se tordait, grandissait, et ressemblait dans l'omb A ux spectres par l'effort de ses contorsions.
La tempête sonore ébranlait sur leur base Les montagnes, et les brisait avec fracas. Pour reposer, le soir, ses membres délicats, La proscrite couchait par terre, dans la vase!
Ses beaux enfants pleuraient. Apollon avait faim, La petite A rtémis avait froid, etLatone, Qu'ils contemplaient d'un œil ingénu qui s'étonne, Demandait quand ses maux toucheraient a leur fi
Alors, triste et navrée, elle disait: « Oh! n'ai- je Pas encore versé tous les pleurs de mes yeux! Quand donc luira le jour miséricordieux Où tu pardonneras, Déesse aux bras de neige?
Oui, je t'ai grandement blessée en ton orgueil! Ta colère de reine et d'épouse outragée Eut raison, je le sais. Mais n es-tu pas vengée Suffisamment par mon exil et mon long deuil? •*
La foudre répondait; la forêt, que secoue
L' âpre bise, agitait ses arbres furieux,
Et les hommes, avec des mots injurieux,
Pour l'en marquer au front lui jetaient de la boue.
La Mort de Roland. 187
C'est ainsi que d'exil en exil, en tout lien , Pâture que les loups se disputaient, victime Lamentable, elle errait pour expier le crime D'avoir senti son cœur battre à l'appel d'un Dieu!
La Mort de Roland.
A Charles Voillemot.
Or, les païens, que la honte accompagne , Avaient tous fui du côté de V Espagne ; Le bon Turpin, Olivier, étaient morts.
— Oui portera la belle Haute claire ? — Roland près d'eux se coucha sans colère, Bien fatigué de ses rudes efforts.
Lépreux Roland s' est couché, — plus ne bouge! ■ Devant ses yeux, comme une vapeur rouge, Monte le sang qui grise Roncevaux.
Autour de lui s'entassent les armures, Pleines de cris d'angoisse et de murmures, De râles sourds d'hommes et de chevaux.
Les Flèches d'or.
Puis tout se tait, et la lune sanglante Aie sombre ciel apparaît, triste et lente ; La Mort livide emplit le val fumant, Et dans la brume où son grand spectre nage, Rendus joyeux par l'odeur du carnage, Les noirs corbeaux volent confusément.
Les chevaliers sont étendus et roides ;
Tous vers le ciel tournent leurs faces froides.
Pourtant leur bras n 'était pas encore las ;
Et maintenant, insigne félonie !
Leur cœur chrétien et vaillant les renie.
Roland les voit navrés et dit : « Hélas !
0 doux amis dont j'admirais la taille Droite et si ferme, en un jour de bataille, Les voilà donc des vivants rejetés !
Tous étaient fiers et de hardi courage, Et devant Dieu, qui les vit à l'ouvrage, Ces braves gens se sont bien comportés ! »
Au pkd d'un arbre a la haute ramure Dont l'ombre couvre au loin la moisson mûre, Sur son écu, dont l'acier non terni Renvoie au ciel une blanche lumière, Ll s'est couché, puis il fait sa prière, Car il sent bien que son temps est fini.
La Mort de Roland. 189
Mais tout a coup sa grande âme est frappée De cette idée, hélas ! que son épée Va devenir butin aux Sarrasins, Et que bientôt cette guerrière prude, De bonne trempe, aux ennemis si rude, Pourra servir a de méchants desseins !
Son âme en pleure. Alors, aveugle, blême, Pour la sauver de cet affront suprême, Contre un rocher il heurte Durandal.
Le mont frémit sur sa solide assiette, Le roc se fend et sous les coups s'émiette : L' arme flamboie et ne sent aucun mal.
Roland en vain redouble, hors d'haleine ; L'écho des coups retentit dans la plaine, Et Durandal, joyeuse, semble encor Être au combat ainsi qu'elle a coutume, Lorsqu'au milieu du sang épais qui fume, Parmi les cris chante la voix du cor !
Alors Roland s assied au pied d'un arbre ; Déjà son front a la pâleur du marbre : « 0 Durandal claire et de bon acier ! Le forgeron t'a faite belle et dure :
Reste loyale, amie, et toujours pure:
Toi qu'on trempa dans le sang nourricier !
yo Les Flèches d'oi
Que de pays nous conquîmes ensemble, 0 Durandal, quand cette main qui tremble Guidait en l'air ton cercle triomphant ! T'en souvient-il, ô reine des épêes, Des coups fameux et des têtes coupées, Lorsque sonnait mon royal olifant ? »
Puis le héros recommande son âme A Dieu le Père ainsi qu'à Notre-Dame, Croise, en priant, ses deux bras engourdis Sur sa poitrine, et regarde l'Espagne, Ayant tenu jusqu'au bout la campagne, Et saint Michel l'emporte au paradis !
L'Infante de Savoie.
A Arsène Houssayk.
Ruy Diaz le gentilhomme
De haut lieu, que l'on renomme,
Est en route maintenant.
Sa prude épée étincelle,
De force, il a fait en selle
Monter le roi don Fernand.
L'Infante de Savoie.
Outre les cinq rois d'Espagne, II a, pour tenir campagne.
Don Sanchez de Burveva, Almêrique de Narbonne, Don Galin à l'âme bonne, Ossorio qui V éleva.
Voici que les haquenées Dépassent les Pyrénées, Hautes sur les deux brillants.
Le temps d'assister au prône, On arrive aux bords dît Rhône, Où campent les Castillans.
Bien haut, afin qu'on le voie Chez le comte de Savoie, Sur le plus haut d'un coteau, Ruy Diaz, a sa manière, Fait tailler une bannière Dans la serge d'un manteau.
Puis il jure sa parole Qu'on verra la banderole De ce drapeau qu'il ourla Flotter en tin lieu dont More Ni Chrétien ne peut encore Dire : « J'ai mis le pied la! »
192 Les Flèches d'or.
Cela surprend fort le comte De Savoie, a qui l'on conte Lacté du bon chevalier :
« Allez savoir sa naissance, S' il est pauvre ou dans l aisance.
Je me le voudrais lier ! »
Diaz répond a ces effres :
« Les gens ! remportez vos coffres.
Mon père est marchand de draps ; J'en vends aussi qu'on me paie, Mais d'une telle monnaie Qu'on en perd jambes et bras ! »
Les gens s'en vont vers le comte Oui devient rouge de honte :
« A-t-on r:e7i vu de pareil A l'audace de ce traître f Je lui veux faire apparaître Des ombres en plein soleil! »
La bataille est ébranlée.
I "oici la chaude mêlée, La cloche a sonné le glas.
Doux Jésus f faut il que meurent
L'Infante de Savoie. ' 193
Tant d' hommes fiers , et que pleurent Autant de beaux yeux Va-bas?
Ruy Diaz, dans la bataille, Balance sa haute taille:
Son œil flambe! Dans sa main Tourne sa lance brillante Qui par la plaine grouillante Lui fraye un large chemin.
Un cavalier se présente
A l'allure menaçante.
«.Ah! fait don Ruy, bien content,
C'est toi, comte de Savoie?
Béni le ciel qui t'envoie
Sur ma route en cet instant! »
// prend sa barbe a main pleine, Le renverse sur la plaine, Et, lui posant le genou Sur la poitrine, il s'exclame:
« Comte! le ciel ait ton âme!
Pourquoi venir là, vieux fou?
Tu connais, bonne pratique, Le drap dont je tiens boutique?
Trouves-tu qu'il soit trop cher, Puisque j'en mesure l'aune Juste a la valeur d'un trône? »
L'autre frissonne en sa chair,
: -■- Les Flèches d'or.
En sa chair V autre frissonne Et répond: « Ta voix résonne Superbement! Quel es-tu?
Ta famille, quelle est-elle?
— Elle est de race immortelle, Certe, et de grande vertu.
Mon père est le vieux don Diègue, Layn est le nom qu'il me lègue; J'ai Bivar d'où vient mon nom, D'autres châteaux je n'espère.
Le père de mon grand-père Etait le roi de Léon.
— Si tu me laisses la vie, Rodrigue, j'ai forte envie De te garder près de moi.
Ma fille, que l'on jalouse, Attend qu'un vaillant l'épouse, Et je t'assure sa foi! »
Ruy Diaz a dit au comte:
« l'a! que ta fille soit prompte Et vienne avec ses barons.
Une fille, blonde ou brune, Ne m 'inspire crainte aucune.
Après, nous aviserons. »
L'Infante de Savoie. 195
Une clameur triomphante Annonce la jetine Infante, Qui s'avance sans effroi.
Sur une blanche monture Vient la blanche créature, Droite sur le palefroi.
Sa robe fi ne et soyeuse
Est d'étoffe précieuse;
Ses yeux ont l'air de velours,
Sa voix en perles s'égrène,
Et sur son épaule traîne
L'or fin de ses cheveux lourds.
Elle est grave, elle est modeste, Pleine de grâce céleste; Il n'est empereur ou roi Qui ne la trouve accotnplie.
« Vraiment elle est trop jolie, »
Fait don Ruy Diaz, «pour moi.
A mon seigneur je la donne! »
La dame aux façons de nonne En un trouble surprenant
196 Les Flèches d'or.
Par ce discours fut laissée,
Et se trouva fiancée
De la sorte au roi Fernand.
Ruy Diaz, le ciel le mené !
N" avait-il pas sa Chimène Aux yeux calmes et profonds?
La comtesse de Savoie Eut un fils, qu'en grande joie Le pape tint sur les fonts.
L'épouse coupable.
« Vous êtes blanche ainsi qu'un rayon de soleil, Aussi je vais dormir auprès de vous, madame; Je n'ai, depuis sept ans, goûté plaisir pareil.
Ah! c'est, je vous le jure, un métier, sur mon âme Fort rude que d'avoir sans cesse sur le corps Cette ferraille lourde et que la rouille entame!
— Dormez sans crainte, ami. Mon époux est dehot En chasse, quelque part vers les hautes montagnes. Ah! puisse son cheval rompre et briser son mors!
L'Épouse coupable. 197
Que puisse-t-il avoir les fièvres pour compagnes; Puissent ses chiens crever enragés, les vautours Déplumer ses faucons h travers les campagnes/
Et puisse, lui jouant quelqu'un de ses bons tours Le diable le traîner par les deux pieds lui-même, Sanglant, défiguré, sur le pavé des cours/»
Pendant que le soudard répondait: « Je vous aime ! » Le mari, de retour, mit terme a l'entretien. La dame fit cacher son galant, pâle et blême.
« Quefaisiez-vous, madame? — Oh! mon Dieu, seigneur, rien. Je peignais mes cheveux, triste et bien désolée, Car vous me laissez seule, hélas! et sans soutien'
— Cette parole-ià semble s'être exhalée De votre bouche avec un air de trahison!
A qui donc ce cheval qui hennit dans l'allée?
— Mon seigneur, n'allez pas concevoir de soupçon. Ce cheval, ah! la chose est bien simple! mon frère L'envoya ce matin pour vous à la maison.
Je le croirai jusqu'à la preuve du contraire; Mais ces armes qui sont la, dans le corridor... Quel mensonge allez-vous de votre gorge extraire?
198 Les Flèches d'or.
— C'est un présent aussi de mon frère. — Oh! cœur. Bon frère! et je doutais de vous! Ah! j'en ai honte Et cette lance? Elle est a votre frère encart
— Ah! qu'elle m'entre au cœur vite, et qu'elle soit prot Et m'épargne tin dernier et méprisable effort! Tuez-moi sur-le-champ, ah! tuez-?noi, bon comte
Vraiment j'ai mérité de recevoir la mort! »
La petite Infante.
A Catulle Mendès.
Le chevalier chasse dans la forêt;
Ses chiens sont las, et son faucon s envoie.
Le chevalier, sans dire une parole,
De tout cela navré, se retirait.
Voila qu'il s'est assis au pied d'un chêne Très-élevê qui monte jusqu'aux deux; Or, cependant qu'il demande à ses yeux Quel sortilège en cet endroit V enchaîne,
La petite Infante. 199
Les noirs rameaux s'ouvrent : il aperçoit Sur le fond clair qui luit dans cette fente, Belle a ravir, une petite Infante Oui lui fait signe, en riant, de son doigt.
Sa chevelure immense s'éparpille Sur le branchage épais. «Soyez sans peur, Je ne suis point un spectre de vapeur. Mon père était un grand roi de Castille.
Ma mère fut la femme de ce roi.
J'étais encore enfant, lorsque sept fées, Par je ne sais quelle haine échauffées, Fireyitfertner ce grand arbre sur moi.
Sans que jamais personne me réclame, J'y dois rester sept ans. Or, les sept ans Sont expirés. Partons. Je vous attends, Et je serai, s il vous plait, votre femme. »
Le chevalier prit son front dans sa main: « Permettez-moi de consulter ma mère.
Un jour déplus, ce n'est pas tine affaire! Et je viendrai pour vous chercher demain.
— Ah! mal advienne au chevalier timide Oui laisse ainsi la jeune file au bois! A liez, seigneur; mais on peut quelquefois A son retour ne trouver qu'un nid vide! »
Les Flèches d'or.
Le chevalier est parti maintenant;
La jeune fille est seule dans le chêne Jusqu'au retour de V aurore prochaine, Pleine d'ennui, colère et frissonnant.
Le chevalier conta son aventure En diligence a sa mère. « Oh! courez, Epousez-la, car jamais vous n'aurez Tu désirer une telle future! '»
Sa mère ayant ainsi dit, il revint
En toute hâte au chêne; mais l'Lnfante
Fuyait déjà, joyeuse et triomphante:
Lis étaient bien près d'elle quinze ou vingt.
On ne vit plus que le bout de sa jupe Flotter au coin d'un vert sentier tournant, Fuis disparaître au loin. — Et maintenant , Oui fut surpris, bonnes gens, qui fut dupe?
Le chevalier, lorsque l'arbre moqueur Lui découvrit son Lnfante échappée.
Pour en finir, il tira son êpêe Et la plongea tout entière en son cœur.
Le Voile de Tanit.
Le Voile de Tanit.
A Gustave Flaubert.
Ainsi mourut la fille d'Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit.
Quand elle eut, de sa main curieuse, touché A u manteau de lumière et d'étoiles broché; Quand ses yeux éperdus et troublés, que dilate Le désir, étirent bu l'azur et l'écarlate Du voile redoutable aux regards des mortels; Ainsi que la victime aux marches des autels Frémit, et sent déjà V approche de la flamme, La fille d'Hamilcar blêmit, et rendit l'âme.
0 lambeaux glorieux de pourpre! voiles saints Qui tombez lentement et dérobez les seins De la Muse héroïque a la voix éternelle! Malheur au sacrilège impur, dont ht prutielle A réfléchi vos plis droits et silencieux Qui bravent les efforts du vent, dans les grands deux! Son cœur tressaillera dans une angoisse affreuse, Il descendra vivant dans la mort ténébreuse, Expiant le forfait d'avoir, un seul instant, Essayé d'assouvir son désir insultant!
202 Les Flèches d'or.
Seuls, les initiés élus gui savent lire Dans les livres sacrés et font vibrer la Lyre Ont droit de contempler Ir voile de Tanit, Et de baiser, parfois, les degrés de granit Oui conduisent au temple auguste où la lumière Emerge en fusion de V aurore première!
Et, lorsque gravement ils marchent parmi nous, Les hommes prosternés embrassent leurs genoux Et baissent, éblouis par le reflet des gloires, Leurs paupières qu'emplit le flot des ombres noir
Catherine.
A Jules Claretie.
La petite servante a la mine éveillée Qui vient faire nos lits,
Et dont on aime h voir la figure émaillée De roses et de lis:
Celle qui rit si bien, avec des dents si blanches,
Et met si crânement Ses pauvres petits poings tout mignons sur ses ham
Au souple mouvement;
Catherine. 203
'ierine aux yeux bleus, Catherine la blonde,
■ Celle a qui nous frappons Iquefois sur la joue étincelante et ronde, Ce printemps en jupons;
itherine pleurait tantôt a fendre l'âme, Et, de ses jolis doigts Essuyant ses doux yeux, elle me dit: « Madame N'est pas bonne parfois ! »
On l'avait, parait-il, sur le matin, surprise
Se laissant embrasser!
Madame était entrée en une fureur grise,
Et la voulait chasser.
«Et, comme on doit mourir un jour, je vous le jure,
Le mal n'était pas grand/»
Et, malgré son chagrin, la rose créature
Souriait en pleurant.
Ah! qu'elle était jolie avec son air timide,
Disant: « J'ai le cœur gros! »
Pendant qu' elle passait sur sa paupière humide
Un mouchoir a carreaux.
Ses bras fermes sortaient des manches retroussées;
Son fichu de travers Laissait voir ses deux seins aux formes accusées
A moitié découverts.
204 Les Flèches d'or.
Dans ses cheveux hardis tombés, des brins de pa
Les crespelaient encart On eût dit, a la voir, un oiseau qui tressaille
Et va prendre l'essor.
Sa chair mouillée avait, au travers de ses larmes,
Ces parfums séduisants De force et de santé qui donnent tant de charmes
Aux filles de seize ans!
« Hélas! monsieur, hélas! qu'est-ce que je vais fi Mon oncle est furieux! »
Moi, je lui promettais d'arranger cette ajfaire Si grave pour le mieux:
« Ne faisons pas l'enfant, petite Catherine,
Allons! de la vigueur! »
Et j'embrassais ses yeux, pendant que sa poitrine
S'appuyait sur mou cœur.
Je la retrouverai, ma jeune paysanne, Oui, mais exerçant l'art
libéral et surtout rente de courtisane, Dans un an au plus tard.
Catherine. 205
Le velours noblement couvrira sa poitrine;
Elle aura des bijoux, Et son portrait sera derrière la vitrine
De Susse et de Giroux.
Elle fera pâmer, par l'ampleur de sa danse,
Mabille et V Opéra; Elle dira des mots que, dans l'Indépendance,
Manê répétera.
Elle fera sortir de terre devant elle
Des princes et des lords, Et dans un océan somptueux de dentelle
Elle noiera son corps.
Sa joue aura perdu ses bonnes couleurs crues,
Et ses cheveux mouvants, Poudrés d'or, auront fait d'importantes recrues
Chez des coiffeurs savants.
Elle ne mettra plus ses poignets sur ses hanches,
Si ce n est pour danser; Ses bras auront blanchi lorsque par d'autres manches
On les verra passer.
On ne lui dira plus qu'en tremblant: « Je vous aime ! »
Et mille soupirants Viendront h ses genoux, et peut-être moi-même
Serai-je dans leurs rangs!
2o6 Les Flèches d'or.
Peut-être lui dirai-je : «Adorable inhumaine,
J royez ma passion ! »
Et je la nommerai , dans mes vers : Célimène,
Avec conviction.
En attendant ces jours de gloire, reste encore
Telle que je te vois, 0 cher petit Rubens plein d'un rire sonore
Oui semble être ta voix!
J'ai promis d'obtenir avant demain ta grâce,
Et tu l'auras ce soir:
Ainsi ne pleure plus et viens que je t'embrasse,
On ne peut pas nous voir
La Chanson ignorée. 207
La Chanson ignorée.
Oh! non, pâle endormie! oh! non, morte adorée! Je ne la dirai pas, la chanson murmurée En ce Mai de nos cœurs, sons les bois, aux rayons Des étoiles, moins purs que nos illusions! Et ni le rossignol qui chante pour la rose, Ni le calme des nuits a qui souvent je cause, Ni mon plus cher aminé V entendront jamais, Ce chant mystérieux et tendre que j' aimais A te dire, en ce temps où ta beauté naissante Rendait les lis jaloux, ô blanche adolescente! Oh! non! et puisque j' ai lâchement répété Les mots harmonieux d'espoir qu'en cet été Je te disais a toi, vierge enfantine et douce, A d'autres dont le cœur sombre et creux me repousse ! Que du moins cet aveu chaste reste entre nous, Comme a l'heure où, baignant de larmes tes genoux, Je t'offrais ce trésor de la vingtième année, Le premier cri d'amour de mon âme étonnée. 0 charme! tes regards clairs et silencieux, Sources vives d'azur réfléchissant mes yeux, Brillaient sur moi; tes mains pâles serraient les miennes; Tes longues tresses d'or, souples, aériennes, Rayonnaient! Et pourtant, ni tes beaux cheveux blonds, Ni tes petites mains aux doigts frêles et longs,
Les Flèches d'or.
Ki tes veux ri éveillaient mon être. Oh! non! mo Mon âme , qu' enivrait ton cher parfum de femme T'aimait, et ri aurait pu dire pour quel motif. Tout en nous était chaste, innocent et naïf A"ous ignorions qu'il pût exister en ce monde Une autre joie, une autre ivresse, plus profonde Que de se regarder en silence et d'avoir Les yeux mouillés de pleurs, tous deux, rien qu'a nous Mais, puisque, obéissant au destin qui m'emport Je suis loin du pays et que te voila morte, Que mon cœur inquiet a pu s'ouvrir après Avoir longtemps gardé ton souvenir si frais, Qu'il reste entre nous deux, ce chant de la jeunesst Que nul, excepté nous, jamais ne le connaisse! E: si, devant le calme affecté de mon cœur, L 'indifférent au rire agressif et moqueur Prétend que rien en moi ne s'agite, angélique Amoureuse, ton nom, ma plus sainte relique, Ton nom que je répète alors que je suis seul, Comme je le chantais auprès du vieux tilleul A u trefois, ton doux nom, montant jusqu' aux étoiles Où tu viens, ombre triste, agiter tes longs voiles, Ton doux nom, dit si bas que nul ne V entendra, 0 trépassée auguste et chère! te dira Qu'en ment, et que toujours dans les choses banales fardé la pudeur des amours virginales!