‹ Poésies complètesChapitre 3 sur 40 · VI PRÉFACE DE LÉDITEUR · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE DE LÉDITEUR

et Modernes, dix-sept années, et plus, se sont écoulées, les unes fécondes, les autres vides ou silencieuses...

Commencée à l'âge où, chez d'autres, moins sincères, plus mal doués, le concept de l'action demeure lié, comme par un pacte, à une sorte d'égotisme moral, l'évolution lyrique d'Alfred de Vigny devait s'effectuer lentement, chacune de ses productions lui imposant non seulement la plus dure des méditations, mais encore une expérience de ses propres sentiments qui, à l'analyse, démontre que le poète ne trouva jamais un écho véritable en ses admirateurs. La qualité de ses vers se ressent, tout naturellement, du trouble et des épreuves dont sa vie fut remplie, mais c'est à l'inverse de ce qu'on pourrait croire, car les défaites du cœur l'exaltant, ses déceptions le portèrent à enfanter dans la douleur. Jamais poésie ne fut plus édifiante, ne contint pareil enseignement.,.

Fut-ce amertume d'écrivain mal compris, et, plus encore, la conviction de l'inutilité de son rôle social qui l'éloignèrent de Paris ? Nous ne savons. Auparavant, il avait rompu avec des groupements que son ambition dramatique et le goût des succès faciles lui avaient appris à connaître. Un amour de théâtre, fragile et malheureux jusqu'au ridicule, acheva de le déterminer. Il quitta la scène du monde et chercha la retraite. La

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pratique de la vie intérieure, plus encore que l'aversion pour tout bruit importun, convenait à cette âme taciturne, enfiévrée d'idéal, sourde à la résignation, et qui peuplait de visions ardentes la féerie de ses rêves. Soucieux de ne point perdre la confiance qu'il gardait en soi, mais armé de septicisme contre l'amour, le temps et la foi, il reprit le cours de ses méditations, trop longtemps interrompues. Il s'est dépeint, lui-même, — dans sa correspondance — passant en silhouette, derrière les hautes fenêtres, tardivement éclairées, du f Maine-Giraud ", ou bien encore scrutant l'horizon de ses immenses chênaies, dont la possession lui venait d'ancêtres vénérés, poursuivant un songe d'imagier et de trouvère.

On assure que, durant les années qui virent la publication de ses nouveaux poèmes dans la Revue des Deux -Mondes, il écrivit peu, prêtant rarement à ses essais lyriques une forme définitive. Peut-être voulait-il, en châtiant son verbe, donner plus de force à la hardiesse de ses idées ? Pourtant, rien n'est plus près de la perfection que ces vers. Qu'il rimât La Maison du Berger ou La Mort du Loup, il entendait donner toute la mesure de ses moyens et laisser une sorte de testament littéraire où s'inscrivit, en même temps que son pessimisme de poète, ses convictions de philosophe sceptique. Que ne

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prit-il la peine d'achever son œuvre, lui prêtant cette ordonnance magique de créateur, cet enthousiasme, cette flamme régénératrice, cette surabondance qui, née de la vie, symbolise et glorifie la vie ! Nous n'aurions pas à déplorer la cause de son silence, de ce silence hostile qui, en nous privant des accents d'une voix surhumaine, fit le vide entre ses compositions, les dissociant à jamais, et, dans la tour d'ivoire, où il avait établi son refuge, précéda la solitude du tombeau.

On connaît la date de ses derniers vers. L'Esprit Pur fut composé, croit-on, dix-sept jours avant qu'il mourut ; mais il ne se souciait guère, sans doute, de le faire paraître. D'autres préoccupations le troublaient. Elles avaient troublé ses dernières années. Pressentait-il obscurément qu'une formule inédite allait s'imposer ; que d'autres poètes viendraient pour renier leurs aînés ? Un nouvel interprète de la beauté verbale surgissait, avec Baudelaire, et, sous les malédictions et les injures dont les contempteurs accablaient ce dernier, on sentait une stupeur, que le temps et le succès ne devaient pas tarder à transformer en admiration. Le lyrisme allait, une fois de plus, s'affranchir des formules désuètes et de l'impuissante réthorique que trente ans de prosodie venaient de lui imposer. Mais y aiu-ait-il, dans le Jardin

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