‹ Poésies complètes (volume 2)Chapitre 44 sur 74 · L ILE DES SEPT-SOMMEII.S · texte numérisé non relu

L ILE DES SEPT-SOMMEII.S

Et je sommeillais, Mollement couchée Sur une jonchée De lys et d'œillets ;

Quand, durant mon rêve, (Troublant souvenir !) Je te vis venir, Gwion, sur la grève.

GWION

Chère fée, ô mon Urgande, Je mourrai, si je te perds.

C'est toi ! Ce sont tes yeux pers, C'est ta bouche de légende.

Et c'est ton rire auroral Ce sont tes mains : je les touche.

Ce sont tes yeux ; c'est ta bouche ; C'est toi, coupe d'amour, Urgande, pur graal !

URGANDE

Voix qui réconforte Chère, ô chère voix !

Sans elle, je crois Que je serais morte.

se HNF. IV 171

GWION

Rien ne m'était plus.

J'errais, le front hâve, Pareil à l'épave Que pousse le flux.

URGANDE

Étreintes liantes, Baisers, mon souci, Je tendais ainsi Mes mains suppliantes !

GWION

J'appelais sans fin :

Urgande! criais-je.

O cher cou de neige !

O beaux yeux d'or fin !

URGANDE

Va ! Ne pensons plus à ces choses:

Mes maux sont terminés ; tes chagrins sont finis,

Puisque nous sommes réunis.

Soûlas d'aimer ! Douceur des ceintures décloses !

C'est la nuit des métamorphoses :

172 l'île des SEPT-SOMMEILS

II pleut des corolles de roses ;

La mer est lisse comme un pré,

Et là-bas, où sont les carènes,

On entend chanter les Sirènes,

Blanches parmi le flot pourpré.

L'une dérive la gabare ; L'autre lève, aux plats-bords son jeune front barbare

Et, riant à l'homme de barre, La plus belle des trois se suspend au beaupré.

Glitonéa, Tironée. Oronoles Sont leurs noms. Quand l'ivoire épand leurs crins soy Une avalanche d'or croule sur leurs épaules ; Leurs seins blancs sont taillés dans la neige des pôles ; La langueur des nuits d'août se pâme dans leurs yeux. Matelots, matelots, suivez ces amoureuses Sous les porches d'argent de la glauque cité.

Croisez vos bras sur vos vareuses, Et laissez-les guider vos paresses heureuses Au pays de la Mort et de la Volupté.

Bien d'autres avant vous ont tenté l'aventure : Un vent mystérieux chantait dans leur mâture; Les cloches de la mer tintaient si doucement Q.ue,pour mieux écouter leur magique langage, Les hommes se couchaient le long du bastingage Et qu'ils pensaient ouïr des voix de diamant. Ecoutez-les aussi, ces cloches de promesses.

Leur carillon léger sonne d'étranges messes, Telles qu'aucun de vous jamais nen entendit. Ahès est là. près de l'évêque qui les dit. Tout à coup, selon Fus de l'office phallique,

Elle arque son corps immortel Et, dans la monstrueuse et sombre basilique. On voit s'ouvrir le lotus symbolique, Et c'est Ahès le ciboire et l'autel !... Nous cependant, couchés sur le sable des grèves, Nous n'imiterons pas le farouche pluvier Et nous suivrons, d'un œil ami, sans l'envier,

L'appareillage de vos rêves .

L'hiver chasse l'oiseau : plus fidèles que lui. Jamais nous ne fuirons cette île hospitalière, Et nos cœurs accouplés, demain comme aujourd'hui,

Ne voudront plus d'autre volière.

C'est ici leur dernier retrait,

La rive douce et familière.

Le nid caché, le nid secret.

Où s'abriteront sous les branches

Leurs deux tendresses toutes blanches.

Le double amour dont chacun d'eux mourait. Ah ! Gwion, ne dis pas qu'il faut partir. Chère âme, Ce soir d'hiver est doux comme un épithalame. Où pourrions-nous trouver un tel apaisement? Quels bords seraient plus sûrs sous un ciel plus clément ?

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