SCENE IV l8l
Et, pour faire la nique aux faneuses du Lenne, Glisser dans leur fichu des fleurs de marjolaine ! Ah ! les lutins que nous serions, situ voulais ! Comme notre grenier vaudrait tous les palais ! Quoi ! Tu boudes encore? Est-ce que d'aventure, Gwion, tu jugerais trop noire ma peinture, Ou si c'est mon babil d'oiseau qui t'étourdit ? Et pourtant, bien-aimé, je ne t'ai pas tout dit. Pardonne-moi. Durant cet exode farouche, Où je cherchais partout tes yeux, partout ta bouche. J'ai vu tant de misère, hélas ! sur mon chemin, Que j'ai pris en pitié le pauvre genre humain. Réellement, il m'a poussé comme une autre âme. La charité rentre à présent dans mon programme Et je veux, s'il te plaît, le tenir jusqu'au bout. Donc, mon aimé, faisons nos paquets et debout ! Dans la ferme discrète où seront nos pénates, Si les poulains trop vifs ont embrouillé leurs nattes, Si le bœuf a rompu sa longe ou le bélier Ses entraves, j'entends que d'un doigt familier Et prompt l'un de nous deux répare le dommage. L'agréable métier, Gwion ! Point de chômage ! Toujours quelque service à rendre ! Quant à moi, Je sais par le menu déjà tout mon emploi : Traire le lait, rouir le chanvre aux grandes pluies, 'Souffler le feu, couper le pain, tendre les buies,
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Vanner l'orge, garder la ruche des frelons, Brasser la pâte et Fétaler sur les poêlons D'une éclisse savante et sûre en sa prestesse... Vois-tu d'ici l'étonnement de notre hôtesse, Qui se frotte les yeux et croit rêver encor Et se signe trois fois comme à confiteor, En trouvant au matin sa tâche à moitié faite ! Tous les jours désormais lui seront jours de fête. Son linge séchera tout seul sur les buissons. Plus de soucis ! Enfin soh homme et ses garçons, Le ventre creux, ne crieront plus après la soupe, Quand ils débarqueront le soir de leur chaloupe ! Un bon feu pétillant, d'ajonc les attendra, Et, sous l'intimité de leur unique drap D'étoupe, bien rangés le long de la venelle, Les lits-clos ouvriront leur crypte maternelle Et se feront plus doux, plus chauds et plus discrets Quel coup du ciel ! Voilà nos gens tout guillerets. Pas un, ma foi, qui s'attendît à la prébende ' Mais les plus fortunés peut-être de la bande, Les plus heureux, Gwion, ce sera nous encor. Eh ! oui, l'on peut trouver à redire au décor : Une ferme, une grange, un courtil, ce n'est guère Et nous avions jadis un cadre moins vulgaire. Mais le bonheur n'est pas hors de nous, mon aimé : Il est en nous. Ton cœur s'est trop vite alarmé ;
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Tu ne te sens pas fait pour jouer les apôtres ; Tu ne sais pas comme il est doux d'aider les autres Et, dans ton égoïsme innocent, tu ne vois Que mes yeux et n'entends au monde que ma voix. Il est des yeux meurtris comme des ciels d'orage ; D'autres si transparents qu'on dirait un vitrage Et qu'on aperçoit l'âme en se penchant sur eux. Retiens pieusement leur secret douloureux : Pour t'être pénétré du deuil qui s'y révèle, Tu trouveras aux miens une douceur nouvelle. Il est des voix, écho d'un si morne tourment, Qu'on les prendrait de loin pour un vagissement Et qu'elles n'osent pas se détacher des lèvres. Recueille-les. Entends ce que disent leurs fièvres, Les âtres morts, l'exil, la souffrance et la faim ; Connais toutes ces voix grelottantes, afin De mieux apprécier le cristal delà mienne. Or, c'est cela, Gwion, la charité chrétienne Et, quoiqu'un peu païens de tournure et d'esprit, . Nous la pratiquerons ainsi qu'il est écrit.. .
Nous devenir chrétiens, Urgande !
Nous, les lutins subtils, fantasques et moqueurs. Céder au vent de propagande Qui dessèche partout les cœurs ! . . .
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URGANDE
Innocence ! Candeur ! Simplesse !
Eh ! l'on en prend et l'on en laisse, Gwion. Puis, entre nous, ta crainte est sans objet. Jésus n'est pas un ogre, ami, comme Saturne. Ceux qui te l'ont dépeint renfrogné, taciturne. Cuvant au fond du ciel le sang qui le gorgeait, T'ont menti. C'était bon pour les dieux de la fable, Cette attitude. Lui, c'est un être ineffable, Qui ne sait que des mots de pardon et d'amour, Le plus charmant, le plus exquis de tous les êtres. Accueillant aux petits, dur seulement aux maîtres, Une âme blanche, avec l'immense azur autour I...
GWION
Je veux te croire, Urgande, et cependant j'ai peine A dire oui. L'effroi m'étreint. Nouveau venu, J'hésite sur le seuil et, la main sur le pêne, Je n'ose ouvrir par peur de l'inconnu... Que faire ?
URGANDE
M'obéir, Gwion.