SCÈNE IV
OÙ s'abriteront sous les branches Leurs deux tendresses toutes blanches, Le double amour dont chacun d'eux mourait.
Ah! Gwion, ne dis pas qu'il faut partir. Chère âme,
Ce soir d'hiver est doux comme un épithalame.
Où pourrions-nous trouver un tel apaisement?
Quels bords seraient plus sûrs sous un ciel plus clément?
GWION
Fuyons-les cependant, fuyons-les, mon Urgande. Tu n'as pas vu l'ajonc, tu n'as pas vu la lande
Se convulser au vent de mer.
C'est de leurs fruits malsains que cette île est prodigue ; Mais elle accorde à peine au soc qui la fatigue
Un peu de seigle ou d'orge amer.
Fuyons-les! L'heure presse et la route est ouverte. Vois! la douce Phœbé qui rit dans la nuit verte
Fait jusqu'au bord de tes pieds blancs Couler un pan léger de sa traîne fleurie, Et c'est comme un chemin semé de pierrerie
Qui s'ouvre à nos rêves tremblants.
URGANDE
Mon Gwion, je suis si lasse!
Comment prendre un tel chemin?
Restons à la même place, Gwion, ta main dans ma main.
174 L'ILE DES S EPT-SOM M El LS
Sur ces lys, l'âme légère, Nous dormirons jusqu'au jour La lune est une étrangère Qui se rit de notre amour.
GWION
Non, regarde-la mieux. Comme sa pâle flamme Doucement jusqu'à nous glisse de lame en lame! Comme son disque est lent à quitter l'horizon! Regarde encore. Vois si je n'ai pas raison, Si l'oblique reflet qui tremble derrière elle, On ne le prendrait pas pour quelque passerelle Que des chaînes d'argent suspendraient dans la nuit. La mer ne fut jamais si calme! Pas un bruit, Rien, tout s'est tu : l'appel des halbrans, le chant vague Des bateliers de Sein qui déchargeaient leur drague, Pleine du sable roux qu'on pêche sur le Banc, Et qui s'en sont allés avec le soir tombant. Partons aussi. Fuyons n'importe on! C'est si triste, Sein! Vienne l'hiver, pas une fleur qui résiste, Ni l'œillet sur les caps, ni la rose au jardin : Toutes, l'hiver venu, s'étiolent soudain, Et, sur l'horizon gris taché d'un soleil trouble. Avec le jour qui meurt et le vent qui redouble. C'est comme une montée éperdue, un flux noir De landes, des bonds tels aux quatre coins du soir