‹ Poésies complètesChapitre 81 sur 115 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Qu'ils nous accueilleraient fort bien, ces bonnes gens. Nous leur serions des dieux très doux, très indulgents, De petits dieux, d'aspect nullement redoutable. Puis ils nous donneraient les miettes de leur table, Un peu de lait, du miel, et c'est assez pour nous. Songe donc : tu n'atteindrais pas à leurs genoux! Ils ne te craindraient pas, Gwion, tout au contraire. C'est charmant : tu serais comme leur petit frère, Et moi comme leur sœur un peu tendrette encor. Et le voilà, l'Éden! Les voilà, les jours d'or! C'est cela le bonheur, Gwion : lorsque tout change, Ne point changer, rester ici dans quelque grange Bien close, où le vent d'ouest ne pénétrerait point. Seuls à s'aimer, parmi la bonne odeur du foin, Au matin s'éveiller avec les bartavelles. Courir dans le gazon, baller dans les javelles, Aller, venir, trotter, la bride sur le cou, Du platier de Vaskern aux brisants d'Ifliskou, Et, pour faire la nique aux faneuses du Lenne, Glisser dans leur fichu des fleurs de marjolaine ! Ah! les lutins que nous serions, si tu voulais! Comme notre grenier vaudrait tous les palais! Quoi! Tu boudes encore? Est-ce que d'aventure, Gwion, tu jugerais trop noire ma peinture. Ou si c'est mon babil d'oiseau qui t'étourdit? Et pourtant, bien-aimé, je ne t'ai pas tout dit.

»8o L'ILE DES SE PT-SOM M El LS

Pardonne-moi. Durant cet exode farouche, Où je cherchais partout tes yeux, partout ta bouche, J'ai vu tant de misère, hélas! sur mon chemin. Que j'ai pris en pitié le pauvre genre humain. Réellement, il m'a poussé comme une autre âme. La charité rentre à présent dans mon programme Et je veux, s'il te plaît, le tenir jusqu'au bout. Donc, mon aimé, faisons nos paquets et debout! Dans la ferme discrète où seront nos pénates, Si les poulains trop vifs ont embrouillé leurs nattes, Si le bœuf a rompu sa longe ou le bélier Ses entraves, j'entends que d'un doigt familier Et prompt l'un de nous deux répare le dommage. L'agréable métier, Gwion! Point de chômage! Toujours quelque service à rendre! Quant à moi, Je sais par le menu déjà tout mon emploi : Traire le lait, rouir le chanvre aux grandes pluies, Souffler le feu, couper le pain, tendre les buies, Vanner l'orge, garder la ruche des frelons, Brasser la pâte et l'étaler sur les poêlons D'une éclisse savante et sûre en sa prestesse... Vois-tu d'ici l'étonnement de notre hôtesse, Qui se frotte les yeux et croit rêver encor Et se signe trois fois comme à confiteor, En trouvant au matin sa tâche à moitié faite ! Tous les jours désormais lui seront jours de fête.

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