IX
Tant que régna chez nous le menuet gothique , D'observer la mesure oh se soutint encor.
Nos pères la gardaient aux jours de thermidor , Lorsqu'au bruit des canons dansait la république, Lorsque la Talien , soulevant sa tunique , Faisait de ses pieds dus craquer les anneaux d'or.
Autres temps, autras mœurs; le rhythme et Ig cadence
Ont suivi les hasards et la commune loi.
Pendant que Tunivers, ligué contre la France,
S'épol^^it de fatigue à lui donner un roi ,
La Valse d'un coup iL'aile a détrôné la Danse.
Si quelqu'un s'en est plaint , certes , ce n'est pas moi.
Joindrais seulement, puisqu'elle est notre hôteâie, Qu'on sût mieux honorer cette jeune déesse.
Je voudrais qu'à sa voix on pût régler nos pas , » Ne pas voiiiFpPofaner une si douce ivresse , Froisser d un si beau sein les contours délicats ,
Et le premier venu l'emporter dans ses bras.
C'est notre barbarie et notre indifTérence
Qu'il nous faut accuser; notre esprit inconstant
Se prend de fantaisie et vit de changement.
M%iis le désordre même a besoin d'élégance ;
Et je voudrais du moins qu'une duchesse eu France
Sût valser aussi bien qu'un bouvier allemand.
DUPONT ET DUBÂND.
DJALOGUE.
Jt.
DURAPiD.
Mâoes de mes aïeyx , quel embarras mortel !
J'invoquerais un 4l^u , si je savais lcqi|jiJ. Voilà bientôt trente afis que je suis sur la terre, Et j'en ai'passé drxâ*cherchertlin libraire.
Pas un être vivant n'a lu mes manuscrits, .
Et seul dans Tunivers je connais mes éciits !
DUPONT
Par Tombre de Brutus, quelle fâcheuse affaire! Mon ventre est plein de ^idre et de po^Aieâ de terr^' J'en ai l'âme engourdie , et , pour me réveiller , Personne à qui parler des œuvres de Fourier! * En quel temps viv^ns»nous? Quel diper déplorable !
DURAND
Que vois-je donc là-bas? Quel ostce pauvre diable Qui dans ses doigts transis souffle avec désespoir , Et rôde eil grelottant sous un mince habit noir? J'ai vu chez Flicoteau ce piteux personnage. 1^
DUPONt.
Je ne me tronipe pas. Ce morne et plat visage, Cet œil sombre et penaud , ce front préoccupé , Succès longs cheveux gras ce grand chapeau râpé... C'est mou ami Durand , mon ancien camarade.
DURAND
Est-ce toi, cher Dupont? Mou fidèle Pylade, Ami de ma jeunesse, approche, embrassons- nous. T^ n'es donc pas enci^re à l'hôpital des fous? J'^i cru que tes parents t'avaiftfnt mis à Bicêlrc.
DUPONT
Parle bas. J^ai sauté ce soir par la fenêtre , Et je cours en cachette écrire ua feuilleton. Mais toi} tu n^as donc pas ton lit à Chareaton? L'on m'avait dit pourtant que ton rare génie...
** DURAND
Âhl Dupont! que le ifioude aime la calomnie!
^iQuel ingrat animal que ce sot genre humain, Çt que l'on a tie peine à faire son cb^in !
DUPONT. '
Frère, à qui le dis-tu? Dans le siècle où nous sommes , Je n'ai que trop connu ce que. > aient les hommes. ^ Le monde, chaque jour, devient^ plus entêté, «
Et tombe plus avant 'dans l'imbécillité*
* DURAND
Te souvient-il, Dupont, desfoursde notre enfance, Lorsque, riches d'opgueil et pauvres de science , Ro^s par un sous-maître et toujours par^seux , m
Dans^ la crasse et l'oubli nous dormions tous les deux? Que ces jours^bienheureux sont chers ^na mémoire!
O DUPONT
Paresseux! iu Tas dit. Nous l'étions avec gloire; ^ ^
Ignorants ^ieu le sait! Ce que j'ai fait depuis .A montré clairement si j'avais rien appris.
a^h quelle douce odeur avait le réfectoire !
Âh! liaus ce temps du moins je pus manger et boire! Courbé sur mon pupitre , en secret je lisais Des bouquins de rebut achetés au rabais.
Barnave et Desmoulins m'ont valu des férules; De l'aimable Saint-Just les touchants opuscules Reposaient sur mou jcœur , et jç tendais la main Avec la dignité d'un sénateur romain. «
Tu partageas mon sort, tu manquas tes études. • *
DURAND
H est vrai, le génie a ses vicissitudes.
Mon crâne ossiauique aux lajuriers destine
mi POÉSIES NOUVELLES.
Du bonnet d^»i\e alort fui parfois couronnéT * ,
Mais Ton voyait déjà ce dont j'étais capable. *
J'avais d'écrivailler une rage incurable;
Honni de mes pareils, inouLu dcf coups de poing,.
Je rimaisii TédlNf't, accroupi dans un coin.
Dès Tâge de quinze ans, sachant à peine lire,^
ie dévorais Schiller , Dante, Goethe, Shakspeare; ^
Le front qic démangeait en lisant leurs écrits. ^
Quant àùces polissons , qu'on admirait jadisi^
^Tacife , Cicéron , VirgHe , Horace , Homère , Nous savons, Dieu merci! quel cas Ton en peut faire.
^ Dansées secrets de Tari prompte à m'initjer , "* ./f Ma muse, en bégayant, 4eMait de plagiî^J; J'adorais tour autour TAngleterre et l^spagne, L'Italie , «t surtout ]||emphatique Allemagne. • Que n'eussé-je pas fait pour tjp voir le patois Que le savetier Sachs mit en. gloire autrefois!
J'aurais certainement produit un grand ouvrage. ^ lais, forcé de parler notre ignoble langage.
J'ai du moins fait^ei^ment, tant que j'existeffeiis , De ne jamais écrire un livre en bon français : ^
ïu mé connais; tu sais si j'ai tenu parole. ^ *
DUPONT
Quand arrâve l'hiver, l'hirondelle s'envole. 41
Ainsi s'est envolé le trop rapide temps ^
Où notre ventre à jeun put compter sur nos dents. ^ Quels beaux croûtons de pain coupait la ménagère!
DURAND
N'en parlons plus; ce monde est un lieu de misère. Sois franc, je t'en conjure, et dis-moi ton destin. Que fls-tu tout d^abord loin du quartier latin?
« DUPONT
Quand? •
DURAND
Lorsqu'à dix-neuf ans tu sortis du collège.
" POÉSIES ilOLVELLtS. « 391
DUPONT
Ce que je fis? *•
•' D13UAND.
< Oui , parle.
DUPONT
Kh! nien ami, qu*en sais- je?
J'ai fait ce que Uaiseau fait en faisant son nid , Ce que put te ^sard ei ce que Dieu permit.
BUBAND. -*
Maiseucor?
DUPONT
Rien du tout. J'ai flâné dans les ruesT J'ai marctié devant moi , libre j bayant aux grues ; Mal nourri, peu vêtu , coucbant dans un grenier Dont je déménageais dès qif il fallait p&fef ; De taudis en. taudis cof{k)rtant ma misère^ Huiiiinant do Fourier le rêve humanitaire.
Empruntant ça et là le {^lustiue je pouvais, Dépensant un écu sitôt que je Tavais; Dclayanide grands mot^ en phrases insipides; - Sans'^chemisc et sans bas , et tes poches si vides Qu'il n'est que mon esprit au monde d'aussi creux : Tel que je vécus, râpé, sycopbante, envieux.
DURAND
Je le saie; quelquefois, de peur que tu ne meures, Lorsque ton estomac criait : « llest six heures! » J'ai, dans ta triste main, glissé, non sau^ regret. Cinq francs, que tu courais perdre chez Benazet. IVfais que ûs-tu plus tard? car tu n'as pas , J6 pense , * Mené jusqu'aujourd'hui cette affreuse etfstence? '
• . DUPCJ^.
Toujours l j'atteste ici Brutus et Splnosa Que j^ji^ai' jamais eu oue l'huit que voilà. ' . Et comment en chairaHBlj|iaî l^^^M>n justice? On ne voit qu'intér^^Bnvol&ifr,^%rarice.
J'avais fait un projet je te le dis tout birs
Un projet!... mais au moins tu n'en parleras pas...
(Test pTus beau que Lycurgue, et rien d'aussi sublime
N'aura jaitiajs paru si I^dvocat m^împrime.
L'univer^ mon ami , sera bouleversé. *"
On ne verra plus rien qui re^emble au passé;
Les riches seront guem et les nobles infâmes ;
Nos maux seront des biens, les hopime» seront femmes,
Et les femmes seront... tout ce qu'elles voudront.
Les pluvieux ennemis se réoendHIilint y
Le Rpsse avec le Turc, T Allais avec la France,
La foi'religieuse avec rindi|fêtence ,
Et le drame moderne avec le sens commun.
De rois , de députés , de mialstres , pas un ;
De magistrats, néa'nt; de lois, pas davantage.
J'abolis la famHt'e et romps le mariage;
Voila! Quant aux enfants, en feront que pourront.
Ceux qui voudront trouver leurs pères, chercberont.
Du reste , çn- ne verra , mon chef , dans les campagnes ,
Ni forêts , ni clochers , ni vallons , ni montagnes.
Chansons que tout cela! Nous les supprimerons,^
NqMs les démolirons , comblerons , brûlerons. , ^
Ge ne seront partout <iue bouilles et bitumes,
Trottoirs, masures, champs plantés de bons légumes.
Carottes, fèves, pois, et qui veut peulci^cûncr ;
Mais nul n'aura du moins le droit de bien dîner. •>
Sur deux rayons de fer un chemin magnifique ,
De Paris à Pékin, ceindra ma république.
Là, cent peuples divers, confondant leurji^on,
Fe^ont une Babel d'un colossal Wagon.
Là , de h roue en feu , le coche humanitaire'
Usera jusqu'aux os les musctes de ia terres
Du haut de ce vaisseau lés hommes, stupéfaits.
Ne verront ^'une mer de ehoux et de navets.
Le myQ^e sera propre et net comme une écuelle;
L'Humânitairçfie en fera sa gamelle,
£t le globe ra^^^ sans barbe ni cheveux ,
Comme un grand potiron roulera dans Im cieux. Quel projet, mou ami! quelle chose admirable! '
A d'auasi vastes plans rien «sl-il comparable? Je les avais écrits &ds mes moments perdus.
' Croira is-tuj^iéii , Duraud , qu'où ne les a pas lus? Une veux-lu? Noire siècle est sans yeui, sans oreilles. I, monlrez-lui des merveilles, -se, il vous tourne-^c dos.
es lois, et ceux-ci des canaux; l'argeiH^ la bonne chère; s qui [abolirent ta terre ; temps ne vent pas s'éclairer, r de le régénérer. ^
n sort? A tonHour sois sincère.
Je fus d'abord gar^n chez un ïét#ioaire.
QU'HIC donnait parmois dis-huit livres dix sous.
Mais il me déplaisait de me mettre k geuoux
Pour graissi»- le sabot d'une bêle qialade , *
Dont jafus mainte fois pajré d'une ruade.
Fal^ué du Aétier, je rompis mon licou,
Et, confiant en Dieu, j'allai sans savoir où.
Je m'arrêtai d'abord cheï un marchand d'estampes
Qiii, pour certains romans, faisait des tuls-de-lompes;
J'en lis durant doux ans. Dans de méchants écrils
Je glissais à talons d^ plus méehants croquis.
Ce travail ignoré me servit pw la suite; '
Car je repdis ainsi mon esprit parante,
L'accootumant au vol , le grelTaut sur aulcui.
Je me lassai pourtant du râ(f d'apprenti.
J'allai dîner uu Jour ehez le pèro La Tuile;
J'y roncoutrai Dubois, vaudeviLJsle habile,
Gran^buveur, comme on sait, grand chanteurde couplets,
Dunkla gaité vineuse emplit les cabarela.
Il m'apprit l'orthographe et corrigea mon style.
Nous fîmes à nous deux le quart d'un' vaudeville ,
Âui^liéâtrcs forains lequel fui présenté,
Et refusé parlotil à l'unaniinilc.
Ceitchec me fut dur , el je seAlis ma bile
Monter en bouillonnant à mon cerveau^ûilel :'
Je résolus «f'écrire, en rentrant au t(^ie, ' .~:. ' ** K
Un ouvrage quelconque , et d'élonner Paris.
IWa soif de rimcrma cervelle obsédée «
Four la première Tois eut un sembla
Je tirai mon verrou ; j'eus soin de ir
De tous les écriTain» qui poâvaient i
Soixante jn -octaves inondèrent ma t
rartouéhai lentement d'un poème el
La lune el tftsolejl se battaient dans
Vénus avec le Christ y^ansait aux c
Vois combien ma pensif était philoBopDiquc :
De tout ce qu'on a faif, faire un chef-d'œuvre unique.
Tel fut mon but. Bramah, Jupiter, Mahomet, . .
Plalon, Job, Harmonlel, Néron etBossaet^ .^
fout s'y Irouvail; mon œuvre est l'immeH^K- u.iéme.
Hais le point capital de ce divin pnëme, . /^
C'est un cbffiur de lézards chantant au bord ue l'eau*
Racine n'est qu'un drôle aupHs d'un (el moifeau.
On ne m'a pqp compris; mon liVre symbolique, ^
Poudreux, mais viergeencor, n'est plus qu'uue relique.
Dâolagt résultat, triste vii^inilé! ,^
Hais vers d'antres destins je me vis emporté. . ■ ; ; ^
Le ciel me conduisit chet ull vieui journalislo,
Charlalan ruiné, jadis séminariste, »
Qui ,' dix foisdans sa ne â bon marché vendu ,
Sur les honnêtes gens crachait pour un écu.
De ce digne vieillard j'endossai la livrée. >
Le flel suintJiit déjà de ma piumc altérée.
Je mesentis renaître et mordis au métier. •
Ahl Dupont, qu'il est doui de tout déprécier! "
Pour un esprit mort-né , convaincu d'impuissance ,
(fu'il est doux d'être un sot, el d'en tirer ïeneeonce!
 quelque vrai succès lorsqu^on vient d'assister,
Qu'il esl.doui de rentrer et de se déboîter ,
Et de dépecer rhomme , et de salir sa g^loire ,
Et de pouvoir sur lui vider une écriloire ,
Et d'avoir quelque part un Journal inconnu
Où Ton puisse à plaisir nier ce qu'on a vu !
Le mensonge anonyme est le bonheur suprême.
Écrivains, députés, ministres, roisi^ Dieu môme ,
J'ai tout calomnié pour apaiser ma faim.
Malheureux avec moi qui jouait au plus fin !
Courait-il dans Paris une histoire secrète.
Vite je l'imprimais le soir dans ma gazette ,
Et rien ne m'échappait. De la rue au salon ,
Les graviers, en marchant, me rcslaiest au talon.
Deee temps scandaleux j'ai su tous les scandales.
Et les ai racontés. Ni plaintes, ni cabales.
Ne m'eussent fait fléchir , sois-en bien convaincu...
Mais tu rêves, Dupont; à quoi donc penses-tu?
DUPONT
Ali ! Durand, si du moins j'avais un cœur de femme
Qui sût par quelque amour consoler ma grande âme !
Mais non; j'étaLe en vain mes grâces dans Paris.
Il en êsX de rttt peau comme de tes écrits;
Je l'offre à t#ut venant, et personne n'y touche;
Sur mon grabat désert en grondant je me couche,
Et j'attends; — rien ne vient. — C'est de quoi se nojTr !
DCBAND.
Ne fais-tu rien le soir pour te désennuyer?
DUPONT
Je joue aux dominos quelquefois chez Procopc.
Ma foi , c'est un beau jeu. L'esprit s'y développe; Et ce n'est pas un homme à faire un quiproquo, Celui qui juste à point sait faire domino.
Entrons dans un café; c'est aujourd'hui dimanche.
©UPONTr
Si ta imx me teoir quinae wm sens revanche , J'y consen».
]>VRAND. '
Un instant! commençons par jwier La cotMomtnfltton d^abord poor essayer, levais boire à tes frais , pour sûr , un petit verre.
- nuroNT.
Les licïuêurs me font mal. Je n^aira» que la bière. Qu'as-ttisurtoi?
DURAND
Trois sous.
DtPONT.
Entrons «u eabaret«
DIBAND.
Awès vous.
DUPONT
Après vous.
DVRAND. - -
Après vous , s*il vous plaît.