‹ Poésies complètes de Alfred de MussetChapitre 20 sur 110 · PORTIA · texte numérisé non relu

PORTIA

Qo'est le basartlt*— C'est l»*^3^breqol reçoit la yle des mains du statuaire. La Providence donne le hasard.

Les premières clartés du jour avaient rougi Uorient , quand le comte Onorio Luigi Rentra du bal masqué. — Fatigue ou nonchalance*, La comtesse à son bras s'appuyait en silence, Et d^une main distraite écartait ses cheveui Qui tombaient en désordre et voilaient ses beaux yeux. Elle s'alla jeter, en entrant dans la chambre, Sur le bord de son lit^ — On était en décembre , Et déjà Pair glacé des longs soirs de janvier enlevait par instant la cendre $lu foyer.

Luigi n'approcha pas touiefpis fle la flamme Qui Péclairait de loin. — Il regardait sa femme; Une idée incertaine et terrible semblait Flotter dans son fsprit, que le sommeil troublait.

— Le comte commen^it à vieillir. — Son visage

iParaissail cepondant sç ressentir de Fâge

Moins que des passions qui rayaient agité.

C'était un Florentin ', jeune , il avait été

Ce qu'on appelle à Home un^ coureur d'aventure.

Débauché par ennui, mais trisl^ par nature.

Voyant venir le temps; il s'était marié;

Si bien qu'ayant tout vu , n'ayant rien oublié*—

Pourquoi né pas le Ute? il était jaloux. — L'homme Qui vit sans jalousie , en ce bas monde , est comme Celui qui dort sans lampe; il peut sentir le bras Qui vient pour le frapper, mais il ne le voit pas.

Pour le palais Luiçi , la porte en était libre. Le comte eût mis en quatre et jeté dans le Tibre Quiconque aurait osé toucher sa femme au pied; Car nul pouvoir humain , quand il avait prié , Ne Teût fait d^m instant différer ses vengeances. 11 avait acheté du ciel ses indulgences, On le disait du moins. — Qui dans Rome eût pensé Qu'un tel homme pût être impunément blessé?

Mariée à quioze ans , noble, riche , adorée , De tous les biens du monde à loisir entourée , N'ayant dès le berceau connu qu'une amitié, Sa femme ne l'avait jamais remercié; Hais quel soupçon pouvait l'atteindre? Et qu'était-elle , Sinon la plus loyale et la moins infidèle Des épouses? —

Luigi s'était levé. Longtemps Il parut réfléchir en marchant à pas lents.

Enfin , s'arrêtant court : — Portia , vous êtes lasse , Dit-il, car vous dormez tout debout. — Moi , de grâce? Prit-elle eu rougissant; oui, j'ai beaucoup dansé. Je me sens défaillir malgré moi. — Je ne sais , Reprit Onorio, quel était ce jeune homme En manteau noir; il est depuis deux jours à Rome. Vous a-t-il adressé k parole? — De qui Parles-vous, mon ami? dit Portia. -7- De celui Qui se tenait debout à souper , ce me semble , Derrière vous; j^ai cru vous voir parler ensemble. Vous a-t-on dit quel est son nom? -^ Je n'en sais rien Plus que vous, dit Portia. — Je l'ai trouvé très-bien , Dit Luigi, o'est-ce pas? Et gageons qu'à cette heure

11 n'estpascomme vous défaillaot, que je meure;

Jojeui pluWt.— .JoYeui? sansiloule; et d'où vous vient,

«eio d'en parler qui vous lient?

l'on ce dessein contraire, ' .

rler, de vous t

ran'ge? Assurée

a rieur le tient i

II ni plus gai ,

au bil. — Mon

it il l'heure;^ pi Demeurez- vous ainsi? Venez auprès —J'y \iens, et c'est le temps, ^ai E De quitter son habit quand le soleil Dormez si vous voulez, mais tenez pour certain Que je n'ai pas sommeil quand il est si matin.

— Quoil me laisser ainsi toute seul0? J'espère

Que non— n'ayant rien feil, seigneur, pour Vpps déplaire.

Madame, ditLfigi, s'avaufant quah% pas, — ,

Et comme hors du lit peudait un de ses bras.

De même que l'on voit d'une cou[fc approchée

Se sai»r ardemment une lèvre sécfaée.

Ainsi vous l'auriez vu sur ce bras endormi

Mettre un haiser brûlant — pnis, tremblant à demi :

— Tu ne le connais pas , ô jeune VËnitienne] Ce poison tlorentin qui consume une veine,

La dévore, et ne veut qu'un mol pour arraeher D'un cœur d'homme dii ans de joie , el dessécher Comme un marais impur ce premier bien de l'âme Qui Tait l'amourd'un homme et l'honneur d'une femme I Mal sans fin , sans remède , affreux , que j'ai sacé Dans le lait de ma mère , et qui rend insensé.

— Quel mal?dilPortia.

— C'est quand od dit d'un homme

Qu'il est jaloux. Ceux-là , c'est ainsi qu'on les nomme. —Maria! dit Tenfant, est-ce de moi, mon Dieu! Que vous seriez jaloux?

— Moi, madame! à quel lieu?

Jaloux? vous Taî-je dit? sur U foi de mon âme, Aucunement. Jalouxl pourquoi donc? Non , madame , Je ne suis pas jaloux; allez, dormez en paix.

Gomme il s'éloignait d'elle à ce discours, après Qu'il se fut au balcon accoudé d'un air sombre (Et le croissant déjà pâlissait avec l'ombre) , En regardant sa femme il vit qu'elle fermait Ses bras sur sa poitrine, et qu'elle s'endormait.

Qui ne s^ii que la nuit a des puissances telles.

Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles.

Et que tout vent du soir qui les peut efîleurer

Leur enlève un parfum plus doux à respirer?

Ge fut pourquoi , nul bruit ne frappant son ouïe ,

Luigi, qui l'admirait si fraîche épanouie.

Si tranquille, si pure, œil mourant, front penché ,

Ainsi qu'un jeune faon dans les hauts blés couché ,

Sentit ceci , — qu'au front d'une femme endormie ,

Il n'est âme si rude et si bien affermie,

Qui ne trouve de quoi voir son plus dur chagrin

Se fondre comme au feu d'une flamme Tairain.

Gar, à qui s'en fier,. mon Dieu, si la nature

Nous fait voir à aa face une telle imposture,

Qu'il faille séparer la créature en deux ,

Et défendre son cœur de l'amour de ses yeux! —

Cependant que debout dans son antique salle , Le Toscan sous sa lampe inclinait son front pâle, Au pied de son bateon il crut entendre, au long Du mur, une voix d^bommc, avec on violon.

74 POÉSIKS.

Sur quoi , BVlaiit sdiis bruit avancé sous- la barre , ÎT vit distinctement deux porteurs de guitare — L'un inrx>Anu-^pour Tautre, il n^en pouvait douter ,« C'était son manteau noir — il le voulut guetter. Pourtant rien ne trahit ce qu'en sentit son âme , Sinon qu'il mit la main lentement à sa lame, Comme pour éprouver, la tirant à demi , Qu'ayant là deux rivaux, il avait un ami. —

Tout se iaisait. Il prit le temps de reconnaître Les traitd du cavalier; puis, fermant sa fenêtre, Sans bruit, et sans que rien sur ses traits eût changé. Il vit si dans le lit sa femme avait bougé.

— Elle était immobile, et la nuit défaillante La découvrait au jour plus belle et plus riante. Donc notre Florentin, ayant dit ses avés.

Du soir, se mit au lit. — Frère, si vous avez Par le monde jamais vu quelqu'un de Florence , . Et de son sang en lui pris quelque expérience , Vous savez que la haine en ce pays n'est pas Un géant, comme ici, Gçr et levant le bras; • , C'est une empoisonneuse, en silence accroupie Au revers d'un fossé , qui de loin vous épie , Boiteuse, retenant son souffle avec sa voix, Et, crainte de faillir^ s'y prenant à deux fois.

L'église était déserte, et les flambeaux funèbres Croisaient en chancelant leurs feux dans les ténèbres, Quand ie jeune étranger s'arrêta «ur le seuil. Sa main n'écarta "^ son long manteau de deuil , Pour puiser l'eau bénîle an bord de l'urne sainte.

COiMKS D'tSPAGJME ET D'ITALIE. 75

il en Ira sans respect dans la divine enceinte , Mais aussi sans mépris. — Quelques religieux Priaient bas , et le chœur était silencieux.

Les orgues se taisaient, les lampes inimobih^s Semblaient dormir en paix sous les voûtes tranquilles; Un écho prolongé répétait chaque pas. Solitudes de Dieu ! qui ne vous connaît pas?

Dômes mystérieux , solennité sacrée , Quelle âme , en vous voyant , est jamais demeurée Sans doute ou sans terreur? — Toutefois devant vous L^inconnu ne baissa le front ni les genoux.

Il restait en silence et comme dans rattente.

— L'heure sonna. — Ce fut une femme tremblante De vieillesse sans doute ou de froid (car la nuit Était froide), qui vint à lui. — Le temps s'enfuit, Dit-il, entendez-vous le coq chanter? La rue Paraît déserte encor, mais l'ombre diminue ; Ifarehez donc devant moi. — La vieille répliqua :

— Voici la clef; allez jusqu'à ce mur, c^est là Qu'on vous attend; allez vite , et faites en sorte Qu'on vous voie. — Merci , dit l'étranger. — La porte Retomba lenteinent derrière lui. — Le ciel

Les garde! dit la vieille en marchant à l'autel.

Où donc, noble jeune homme, h celle heure où les ombres Sous les pieds du passant tendent leurs voiles sombres. Où donc vas-tu si vite? et pourquoi ton coursier Fait-il jaillir le feu de Tétrier d'acier?

Ta dague bat tes flancs j el la tempe ruisselle ; Jeune homme, où donc vas-tu? qui te pousse ou t'appelle? Pourquoi comme un fuyard sur l'arçon fe courber? Frère , la terre est grise , el l'on y peut tomber. Pourtant ton serviteur fidèle, hot^ d'haleine. Voit de lolo ton panache, et peut le suivre à peine. Que Dieu soit avec toi, frère, si c'est l'amour Qui t'a dans l'ombre ainsi fait devancer le jour \

L'amour soit tout franchir, et bieohcureuii qui biMo La sueur ie »on fronl aat jHcds de sa mailresscl ' Nulle crainte en ton cœur, nat souci du danj^'. Va t — Et ee qui t'attend là-bas , jenno élninger, Que ce soit une maÎD è la tienue tendue , Que ce soit un poignard au tournanl d'une rue , Qu^importc? — Va toujours, frùre, Dieu seul est grandi

Hais, près de ce palais, pourquoi ton œil errant Chcrcbe-t-il donc à voir et comme à reconnaitre Ce kiosque, à la nuit close entr'ouvrant sa feiiétrc? ' )i loin avancés?

'éduit , lu lésais, |ue la pensée inconnue et glacée.

us tes arbres cadié ,' au guet, tu t'es peiictuî, uelle Toli s'élève • faible comme un rêve?

non amour, est-ce toi? — *ortia, lanuiD, c'est moi. >

Rien de plus. — Çl déjA sur l'échelle de soie Une main l'altirBit, palpitante de joie; Déjà deux bras ardents , de baisers enchaîné , L'avaient comme une proie à l'alcôve traîné. ^

vieillards décrépits ! têtes chauves et nn^t Cœurs brisés , dont le temps ferme les avenues! Centenaires voûtés! spectres ii dlef branlant , Qui, pâles au soleil , cheminez d'un pied lent , C'est vous qu'ici j'invoque et prends en témoignage. Vous n'avez pas toujoilN été sans vie, cl l'âge N'a pas toujours plié de ses-mains de géant Votre front b la (^rc , et votre âme au néant !

CONTES D'ESPAGNE ET DMTÂUE. fi

Vous avez en des yeui , des bras et des eotraillos ! Dites-nous donc , avant que de vos funérailles Uheure vous vienne prendre, ô vieillards, dites-nous Comme un cœur h vingt ans bondit au rendes-vous !

— Amour,'disait Tenfant, après qne , demi-nue, Elle s^était , mourante , à sips pieds étendue , Vois-tu ^mme tout dort ? Qne ce silence est doux ! Dieu n'a dans Tunivcrs laissé vivre que nous.

Puis elle Tadmirait avec un doux sourire , Comme elles font toujours. Quelle femme n*admire Ce qu'elle aime , et quel front peut-elle préférer A celui que ses yeux ne peuvent rencontrer Sans se voiler de pleurs? — Voyons, lui disait-elle, T'es-tu fait beau pour moi , qui me suis faite belle ? Pour qui ce collier d'or? Pour qui ces fins bijoux? Ce beau panache noir?. Ëtait-ce un peu pour nous? Et puis elle ajouta : — Mon amour ! que personne Ne vous ait vu venir surtout, car j'en frissonne.

Mais le jeune Dalti ne lui répondait pas; Aux n^ons de la lune , il avait de ses bras Entouré doucement sa pâle bien-aimée; Elle laissait tomber sa tête parfumée Sur son épaule^ et lui regardait , incliné, Son beau front, d'espérance et de paix couronné I

ff

— Portîa , murmura 't-il , cette glaoQ dans l'ombre Jette un reflet trop pur à cette alcôve sombre ;

Ces fleurs ont trop d'éclat, tes yeux trop de langueuKs; Que ne m'accablais-tu , Portia , de tes rigueurs I Peut-être, Dieu m'aidant, j'eusse trouvé dos armes. Mais quand tu m'as noyé de baisers et de larmes , Dis, qui m'en peut défendre, ou qui m'^ep guérira? Tu m'as^fait trop heuceux; ton amour me tuera!

Et comme sui* le bord de la longue ottomane , Elle attachée à lui comme un lierre nu platane, H s^était renversé, tremblant à ce diseoui's, Elle le vit pâlir : mes seules amours , Dit-il, en toute chose il est une barrière Où, pour grand qu^on se sente , on se jette en arrière ; De quelque fol amour qu'on ait empli son cœur, Le désir est parfois moins grand que le bonlHiur. Le ciel, 6 ma beauté, ressemble à Tâme humaine : il s'y trouve une sphère où Taigle perd haleine , Où le vertige prend , où Pair devient le feu , Et rfaomme doit mourir où commence le Dieu.

La lune se voilait; la nuit était profonde.

Et nul témoin des cieux ne veillait sur le inonde. La lampe tout à coup s'éteignit. -^ Reste là , Dit Portia , je m'en vais Tallumer. — Elle aHa Se baisser au foyer. — La cendre à demi morte Couvrait à peine encore une étincelle, en sorte Qu^elle resta longtemps. —Mais lorsque la clarté Eut enOn autour d'eux chassé Tobscurité; Ciel et terre , Dalti ! nous sommes trois, dit-elle. — Trois, répéta près d'eux une voix à laquelle Répondirent au loin les voûtes du château.

Immobile , caché sous les plis d'un manteau, Comme au seuil d'une porte une antique statue , Onorio, debout, avait frappé leur vue.

— * D'où venait-il ainsi? Les avait-il guettés En silence longtemps, et longtemps écoutés?

De qui savait-il l'heure, et quelle patience L'avait fait une nuit épier la vengeance?

Cependant son visage était calme et serein ; Son fidèle poignard n'était pas dans sa main ; Son regard ne marquait ni colère ni haine; Mais ses cheveux , plus noirs, la veille, que rébèoe, Chose étrange à penser, étaient devenus blancs.

CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE. 7î)

Les amanls regardaient , sous U*s rayons IreinblanU De la lantpe, déjà par Taurore ol)sciircie, Ce vieillard d'une nuit, cette têtu blanchie, Avec ses longs cheveux plus pâles que son front. ^ Poriia , dit-il d*un ton de \oix lent et profond , Quand ton père, en mourant, joignit no&mains, la mienne Resta pourtant ouverte; en retirer la tienne Était aisé. Pourquoi Tas-tu donc fait si tard?

Mais le jeune Daiti s'était levé. — Vieillard , Ne perdons pas de temps. Vous voulez cette femme? En garde ! Qu^un de nous la rende avec sou âme.

— Je le veui , dii le comte ; et deux lames déjà Brillaient en se heurtant. — Vainement la Portiu Se traînait à leurs pieds , tremblante , échevetée. Qui peut sous le soleil tromper sa destinée?

Quand des jours et des nuits qu'on nous compte ici-bas Le terme est arrivé^ la terre sous nos pas S^entr^ouvrirait plutôt; que sert qu'on sVn défende? Lorsque la fosse attend , il faut qu'op y descende.

fje comte ne poussa qu'un soupir, et tomba.

Dalti n'hésita pas. — Viens, dit-il à Portia, Sortons. —Mais elle était sans parole , et mourante. Il prit donc d'une main le cadavre, Tamante De l'autre, et s'éloigna. La nuit ne permit pas De voir de quel côté se dirigeaient ses pas.

Une heure est à Venise, — heure des sérénades; Lorsqu'autour de Saint-Mttrc , sous les sombres arcades ,

Les pieds dans la roséo, et son masque à la main ,

Une nuit de printemps joue avec le matin ,

Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques,

La majesté des saints debout sous les portiques.

La ville est assoupie, et les flots prisonniers

SVndorment sur ic bord de ses blancs escaliers.

C'est alors que de loin, au détour d'une allée,

Se dét^iche en silence une barque isolée,

Sans voile, pour tout guide ayant son matelot,

Avec son pavillon flollant sous son falot.

Telle, au seîn de la luiit, et par Tonde bercée,

Glissait , par le zéphyr lentement balancée ,

La légère chaloupe où le jeune Dalti

Agitait en ramant le flot appesanti.

Longtemps, au double écho de la vague plaintive.

On le vit s'éloigner, en voguant , de la rive;

Mais lorsque la cité, qui semblait s'abaisser.

Et lentement au loin dans les flots s'enfoncer.

Eut, en se dérobant , laissé l'horizon vide ,

Semblable à l'alcyon qui , dans son cours rapide ,

S'arrête tout à coup, la chaloupe écarta

Ses rames sur l'azur des mers , et s'arrêta.

— Portia , dit Pétranger, un vent plus doux commence

A se faire sentir. — Chante-moi ta romance.

Peitt-^re que le seuil du vieux palais Luigî Du pur sang de son maître était encor rougi ; Que tous les serviteurs sur les. draps funéraires N'avaient pas achevé leur» dernières prières; Peut-être qu^àlentour des sinistres apprêts Les moines, s^agitant comme de noirs cyprès , «> Et mêlant leurs soupirs aux cantiques des vierges. N'avaient pas sur la tombe «ncore éteint les cierges; Peut-être de la veille avait-on retrouvé Le cadavre perdu , le front sous un pavé; Son ebiea i^euraît sans doute et le cherchait encore.

liais quand Dallî parla , Poriia prit 9a mandore , Mêlant sa doace voii ^ que Técho répétait , Au murmure moqueur du flot qui remportait.

— Quel homme fut jamais, si grand qu'il se put croire, Certain , ajant vécu , d'avoir une mémoire

Où son souvenir, jeune et bravant le trépas,

Pût revivre une vie, et ne s'éteindre pas?

Les larmes d'ici-bas ne sont. qu'une tùsée'

Dont un maUn an plus la terre est arrosée",

Que la brise secoue , et que boit.le soleil ;

Puis Toubli vient au cœur , comme aux yeui le sommeil.

Dalli, le front baissé, tantôt sur son amante Promenait ses regards , tantôt sur Peau dmrimnte. Ainsi inuet , penchant sa tête sur sa maîn , Il sembla quelque temps demeurer incertain.

— Portia , dit-il enOn , ce que vous pouviex faire Vous Taveï fait ; c'est bien. Parlcas-moi sans mystère : Vous en relent ez-voos? — Moi! dit-elle, dejquoi?

— D^avoir, dit l'étranger, abandonné pour moi. Vos biens-, votre maison et votre renommée

(Il fixa de ses yeux perçants sa bien-aimée , Et puis il itfouta d'un ton dur) , -r- votre époux. Elle lui répondit : J'ai fait cela pour vous; Je ne m'en repens pas.

— nature ,* nature !

Murmura l'étranger, vois cette créature ; ' Sous, les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir, C^te fleur avaitmis dix-huit an» à s'ouvrir.

A-t-elle pu tomber et se faner si vite , Pour ai^ir une nuit touché ma main maudite?

C'est bien , poursuivit-il, c'est bien , elle est à moi. Viens , dit-il à Portia ; viens et rclèvc-toi. T'est-il jamais venu dans l'esprit de connaître "

Qui j'étais, qui je suV?

— *Eh! qui pouvez-vous être, Mon ami , si ce n'est un riche et beau seigneur? *

Nul ne vous" parle ici, qui ne vous rende honneur.

— As-tu , dit le jeune homme, autour des promenades, Rencontré quelquefois , le soir, sous les arcades ,

De ces filles de joie errant en carnaval , Qui traînent dans là boue une robe de bal ?

Elles ù'ont pas toujours au bout de la journée Du pain pour leur souper. Telle est leur destinée; Car souvent de besoin ces spectreis consumés Prodiguent aux passants des baisers affamés.

Elles vivent ainsi. C*est un sort misérable, N'est-il pas vrai? Le mien cependant est semblable.

— Semblable à celui-là ! dit Teufant. Je vois bien , Dalli, que voulez rire, et qu'il n'exi est rien.

— Silence ! dît Dalti , la vérité tardive

Doit se montrer à vous ici , quoi qu'il arrive. Je suis fils d'un pêcheur.

— Maria ! Maria!

Prenez pitié de nous, si c'est vrai , dit Porlia. ^

— C'est vrai, dit l'étranger. Écoutez mon histoire. Mon père était pécheur; mais je n'ai pas mémoire Du jour où poiir partir le destin l'appela ,

Me laissant pour tout bien la barque où nous voilà.

J'avais quinze ans, je cr<jis; je n'aimais que mon père,

Ma venue en ce monde ayant tué ma mère.

Mon véritable nom est Daniel Zoppieri.

Pendant les premiers temps mon travail m'a noum.

Je suivais 1c métier qa'avait pris ma famille ; Uasirc mystérieux qui sur nos (ôtes brille Voyait seul quelquefois- tomber mes pleurs amers Au sein des flots sans borne et des profondes mers; Mais c'était tout. D'ailleurs je vivais seul, tranquille. Couchant où je pouvais, rarement à la ville.

Mon père , cependant , qui , pour un batelier, Était (ler, m'avait fait d'abord étudier; Je savais le toscan, et j'allais à l'église; Ainsi dè$ ce temps-là je connaissais Venise.

Un soir, un 'g^rand seigneur, Michel Giaiiinetlo , Pour donner un concert me loua mon bateau.

Sa maîtresse (c'était , je crois , la Rluranese) Y vint seule avec lui ; la mer était mauvaise ; Au bout d'une heure au plus, un orage éclata. Elle, comme un enfant qu'elle était, se jeta Dans mes bras, effrayée , et me serra contre elle. Vous savez son histoire, et comme elle était belle; Je n'avais jusqu^alors rien rêvé de pareil , Et de cette nuit-là je perdis le sommeil.

L'étranger, à ces mots , parut reprendre haleine , Puis, Portia l'écoutant et respirant à peine , Il poursuivit : —

Venise! ô perfide cité, A qui le ciel donna la fatale beauté, Je respirai cet air dont rame est amollie, Et dont ton souffle impur empesta l'Italie!

Pauvre et pieds nus, la nuit j'errais sous tes palais. Je regardais tes grands , qu'un peuple de valets Entoure, et rend pareils à des paralytiques; Tes iiobles arrogants , et tous tes Magnifiques Dont l'onnbre est saluée, et dont aucun ne dort Que sons un toit de marbre et sur un pavé d'or.

81 POÈ»I£S.

Jtf n''étai$ cependant qu^iin pêcheur; mais,- aux fêtes , Quand f allais au Ibéàlre écouter les poêles , Je revenais le cœur pleiu 4e liaine, et navre. Je lisais, je cherchais; c'est ainsr, par degré, Que je chassais, Portia , comme uue ombre légère, L'amour de FOcéan , ma richesse première.

Je vous vis, —je vendis ma barque et mes filels. Je ne sais pas pourquoi , ui ce que je voulais ,. Pourtant je les vendi8..^'étalt ce que sur terre . J'avais pour tout trésor, qu pour toute misère. Je me ipls à courir, emportant en chemin . Tout mon bien , qui tenait dans le creuxMe ma main. Las de marcher bientôt, je m'assis , triste et morne , Au fond d^ un carrefour, sur le coin d'une borne; J'avais vu par hasard , auprès d'un mauvais lieu De la place Saint-Marc, une maison de' jeu.

J'y courus. Je vidai ma main sur une table.

Puis,' muet, attendant Ta rrét inévitable , Je demeurai debout: Ayant gagné d^abord , Je résolus de suivre et de tenter le sort.

Mais pourquoi vous parler de cette njiit terrible? Toute une nuit , Poriia , le démon Invincible Me cloua sur la place , et je vis devant moi Pièce à pièce tomber la fortune d'un roi.

Ainsi je demeurai, songeant au fond de Pâme, Chaque fois qu'en criant tournait la roue infâme , Que la mer était proche , et qu'à me recevoir Serait toujours tout prêt ce lit profond et noir. Le banquier cependant, voyant son «offre vide , Me dit que c^était tout. Chacun d'un œil avide Suivait mes mouvements ; je tendis mou manteau. On me jeta dedans la valeur d'un château , Et la corruption de trente courtisaiies.

Je soKis. — Je restai trois jours sous les platanes Où je vous avais vue , ayant pour Sut espoir, Quand vous y passeriec , d'attendre et de vous voir.

Tout le reste est connu de tous.

— Bonté divine 1 Dit l'enfant , est-ce là tout ce qui vous chagrine? Quoi ! de n'être pas noble? Est-ce que vous croyez Que je vous aimerais plus, quand vous le seriez? — Silence ! dit Daiti , vous n'êtes que la femme Du pêcheur Zoppieri; non, sur ma foi , nuidame, Rien de plus.

— Et quoi rien , mon amour ?

— Rien de plus, Vous dis-je ; ils sont partis comme ils étaient venus , Ces biens. Ce fut hier la dernière journée Ou j'ai (pour vous du moins) tenté la destinée. J'ai perdu ; voyez donc ce que vous décidez.

— Vous avez tout perdu?

— Tout, sur trois coups de dés ; Tout, jusqu'à mon palais, cette barque exceptée. Que j*ai depuis longtemps en secret rachetée. Haudissez^moi , Porlia; mais je ne ferai pas, Sur mon âme , un effort pour retenir vos pas. Pourquoi je vous ai prise , et sans remords menée Au point de partager ainsi ma destinée , Ne le demandez pas. Je l'ai fait , c'est assez. Vous pouvez me quitter et partir; choisissez.

Portia , dès le berceau , d'amour environnée , Avait vécu comtesse ainsi qu'elle était née.

Jeune, passant sa vie au milieu des plaisirs. Elle avait de bonne heure épuisé les désirs.

Ignorant le besoin , et jamais , sur la terre, Sinon pour l'adoucir, n'ayant vu de misère.

Son père , déjà vieux , riche et noble seigneur,

86 1>0ÉSIE&.

Quoiqu^avare , raimait, et n^avait de bonheur Qu^à la voir admirer , et quand on disait dVllo « Qu^étaut la plus heureuse , elle était la plus belle. Car tout lui souriait , et même son époux , Onorio , n'avait plié les deux genoux Que devant elle et Dieu. Cependant, en silence , Comme Dalti parfait, sur TOcéan immense Longtemps elle sembla porter ses yeux errants. L'horizon était vide , et ies flots transparents Ne reflétaient au loin, sur leur abîme sombre, Que Tastre au pâle front qui s^y mirait dans Tombre. Dalti la regardait, mais sans dire un seul mot,

— Avait-elle hésité? — Je ne^ais; — mais bientôt, Comine une tendre fleur que le vent déracine , Faible, et qui lentement sur sa tige s^'ncline, Telle elle détourna la tête, et lentement SUnetina toute en pleurs jusqu'à son jeune amant.

— Songez bien , dit Dalti , que je ne suis, comtesse, Qu'un pêcheur; que demain , qu^aprés, et que sans cesse Je serai ce pêcheur. Songez bien que tons^ deux. Avant qu'il soit longtenips , nous allons être vieux. Que je mourrai peut-être avant vous.

— Dieu rassemble Les amants, dit Portia; nous partirons ensemble. Ton ange en Remportant me prendra dans ses bras.

Mais le pêcheur se tut , car il ne croyait pas.

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