‹ Poésies complètes de Alfred de MussetChapitre 32 sur 110 · LES VŒUX STÉRILES · texte numérisé non relu

LES VŒUX STÉRILES

Puisque cVst toti métier , misérable poète,

Même en ces temps d^orage , où la bouche est mu«tto ,

Taudis que le bras parle, et que la fiction

Disparaît comme un songe au bruit de l'action;

Puisque c'est ton métier de faire de ton âme .

Une prostituée, el que , joie ou douleur ,

Tout demande sans cesse à sortir de ton cœur;

Que du moins l'histrion, couvert d'un masque infâme,

^'aille pas, dégradant ta pensée avec lui,

Sur d'ignobles tréteaux la mettre au pilori ;

Que nul plan, nul détour, nul voile neTombrage.

Abandonne aux vieillards sans force et sans courage

Ce travail d'araignée , et tous ces fils honteux

Dont s'entoure en tremblant l'orgueil qui craint les yeux.

Point d'autel, de trépied, point d'arrière aux profanes!

Que ta muse , brisant le luth des courtisanes,

Fasse vibrer sans peur l'air de la liberté ;

Qu'elle marche pieds nus, comme la vérité.

Machiavel ! tes pas retentissent encore

Dans les sentiers déserts de San-Casciano.

Là , sous des cieux ardents dont l'air sèche et dévore ,

Tu cultivais en vdin un sol maigre et sans eau.

Ta main , lasse le soir d'avoir creusé la terre ,

Frappait ton pâle front dans le calme des nuits.

lU POÉSIES DIVERSES.

Là , tu fus sau§ espoir , sans proches , sans amis ; La vile ot&ivtJté , fillo. de h misère , 4 ton ombre en tous lieux se Irainaît lentement, Et buvail dans ton cœur les flots purs de ton sang ! (« Qui suis-je? écrivais-tu; qu'on me donne une pierre , M Une roche à rouler; c'est la paix des tombeaux » Que je fuis, et je tends des bras las du repos. »

CesC ainsi , Machiavel , qu^avec toi je m'^l^ie ; médiocj'ité , celui qui pour tout bien T'apporte à ce tripot dégo.ûtant deia vie, Est bien poltron au jeu s'il ue dit : tout ou rien.

Je suis jeune; j'arrjve. A moitié de ma route , Déjà las de marcher , je me suis retourné.

La science de l'homme est le mépris sans doute ; C'est un droit de vieillard qui ne m'est pas donné. Mais qu^en dois-je penser? Il n'existe qu'un être Que je puisse en entier et constamment connaître, Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi , .

Un seuil.. . Je le méprise. — Et cet être, c'est moi.

Qu'ai-je fait? qu'ai-je appris? — Ije temps est si rapi<!<'

L'cfifant marche joyeux , sans songer au chemin ;

Il le croit infini, n'en voyant pas la fin.

Tout à coup il rencontre une source limpide;

Il s'arrête, il se penche , il y voit un vieillard.

Que me dirai-je alors? Quand j'aurai fait mes peines , -

Quand on m'entendra dire : Hélas ! il est trop tard ;

Quand ce sang, qui bouillonne aujourd'hui dans mes \oiiirs,

Et s'irrite en criant contre un lâché r<epos ,

S^arrêtern, glacé jusqu'au fond de mes os...

vieillefse ! à quoi donc sert ton expérience?

Que te sert , spectre vain , de te courber d'avance

Vers le commun tombeau des hommes , si la mori

Se tait en y rentrant, lorsque la vie en sort? .

POÉSIES DIVERSES. 13r>

N'eiistait-il donc pas à œtte loterie

Un jcraeur par le sort assez bien abattu

Pour que, me rencontrant sur le seuil de la vie ,

Il me dît en sortant : N^entrez pas , j^ai perdu I

Grèce , ô mère des arts, terre d'idolâtrie,

De mes vœux insensés éternelle patrie,

Tétais né pour ces temps où les fleurs de ton front

Couronnaient dans les mers Tazur de THellespont.

Je suis un citoyen de tes siècles antiques;

Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques.

La langue de ton 4)euple, ô Grèce , peut mourir ;

Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes;

Mais qu'en fouillant le seib de tes blondes campagnes,

Nos regards tout â coup viennent à découvrir

Quelque dieu de tes bois, quelque Vénus perdue...

La langue que parlait le cœur de Phidias

Sera toujours vivante et toujours entendue;

Les marbres Vont apprise, 'et ne Toubliront pas.

Et toi, vieille Italie , où sont ces jours tranquilles

OÙ sous le toit des cours de Rome avait abrité

Les arts , ces dieux amis , fils de l'oisiveté ? •

Quand tes peintres alors s'en allaient par les villes,

Élevant des palais, des tombeaux, des autels ,

Triorapbants , honores, dieux parmi les mortels ;

.Quand tout^ à^ leur parole, enfantait des merveilles,-

Quand Rome combaTtait Venise et )«s Lombartls,

Alors c'était des temps bienheureux pour les artsi

Là, c'était Michel-Ânge, aflaibli^par les veilles,

Pâle , au milieu âes morts , un scalpel à la main ,

Cberchant la vie au fond de ce néant humain ,

Leva lit de temps en temps sa tête appesantie ,

Pour jeter un regard de colère et d'envie

Sur les palais de Rome , où , du pied de l'autel ,

 $es rivaux de loin souriait Raphaël.

Lîi, c'était le Corrége, homme pauvre et modeste,

136 POKSICSDIVEIISES.

Travaillanl pour son cœur, laissant à Dieu le resle;

Le Giorgione, superbe, au jeune Titien

Montrant du seîn des mers sou beau ciel vénitien ;

Bartholomé , pensif, le front dans la poussière y.

Brisant son jeune cœur sur un aulel de pierre,

Interrogé tout bas sur Tart par Raphaël ,

Et bornant sa réponse à lui montrer le ciel...

Temps heureux , temps aimés ! Mes mains alors peut-être,

Mes lâches mains, pour vous auraient pu s'occuper;

Mais aujourd'hui pour qui? dansquel but?sousquel maître?

l/artiste est un marchand, et Tart est un içétier.

Un pcîle simulacre , une vile copie,

Naissent sous le soleil ardent de T Italie...

JVos œuvres ont un au, nos gloires ont un jour;

Tout est mort en Europe — ouij tout — jusqu'à l'amour.

Ah ^ qui que vous soyez , vous qu'un fatal génicr Pousse à ce malheureux métier de poésie, Uejetez loin de vous , chassez-moiMiardimcnt Toute sincérité; gardez que Ton ne voie Tonfbçr de votre cœur quelques goilltes de sang ; Sinon ^ vous apprendrez que la plus courte joit Coûte cher, que le sage est ami du repos , Que les indifférents sont d'excellents bourreaux.

Heureux, trois fois heureux, l'homme <lont la pensée

Peut s'écrire au tranchant du sabre ou de Tépée !

Ah ! qu'il doit mépriseU'ces rêveurs insensés

Qui, lorsqu'ils ont pétri d'une fange sans vie

iln vil fantôme, un laonge, une froide efSgie,

S'arrêtent pleins d'orgueil, et disent : C'est assez !

Qu^est la pensée , hélas ! quand l'action commence ?

L'une recule où l'autre intrépide s'avance.

Au redoutable aspect de la réalité ,

Celle-ci prend le fer et s'apprête à comballrc;

Celle-là, fréle idole, et qu^un rien peut abattre, Se détourne en voilant son front inanimé.

Meurs , Weber 1 meurs courbé sur ta harpe muette ;

Mozart f attend. — Et toi , misérable poète,

Qui que tu sois , enfant, homme, si ton cœur bat,

Agis I Jette ta lyre; — au combat , au combat)

Ombre de» temps passés, tu n'es pas de cet âge.

Entend-on le nocher chanter pendant Torage?

A raction! au mal! Le bien reste ignoré.

Allons 1 cherche un égal à des maux sans rottiède.

Malheur à qui nous fit ce sens dénaturé !

Le mal cherche le mal , et qui souffre nous aide.

L'homme peut haïr Thomme, et fuir; mais malgré lui

Sa douleur tend la main à la douleur d'autrui.

Cest tout. Pour la pitié , ce mot dont on nous leurre ,

Et pour tous ces discours prostitués sans Bn ,

Que rhomme au cœur joyeux jette à celui qui pleure ,

Comme le riche jette au mendiant son pain ,

Qui pourrait en vouloir? et comment le vulgaire,

Quand c^est vous qui souffrez, pourratl-il le sentir,

Lui que Dieu u*a pas fait capable de souffrir'^t

Allez sur une place, étalez sur la tciTe Un corps plus mutilé que celui d^un martyr, lnfoi*me, dégoûtant, traîné sur une claie.

Et soulevant déjà Tâme prèle à partir; La-foule vous suivra. Quand la douleur est vraie , Elle Taime. Vos maux , dont on vous saura gré, Feront horreur à tous, à quelques-uns pitié.

Mais changez de façon : découvrez-leur une âme Par le chagrin brisée, une douleur sans fard. Et dans uu jeune cœur des regrels de vieillard ; Dites-leur que sans mère, et sans sœur, et sans femme , Saus savoir où verser , avant que de mourir, Les pleurs que votre sein peut encor contenir,

138 l'dÉSltS IHVEHSES.

J(im]u'bu Kuleil niucliaut vous n'irex poiut peuUëtic .

(^i trouvera le temps d'écouler vob malbeuro?

On croit au «uig qui coule , et l'ou doute de« pteura.

Votre ami passera , mais sans vous reconnaître.

— Tu tegonUes, mou cœur?... Dw pleure, le ccoirais-luî Tandis quej'écrivais, ont baign<^ mon visage. Le Ter me minque-t-il , ou ma main sans conraec glissé stir mon «eiu nu ?

ut cela. Mais si loiuTque la haine veugle et sans pudeur — J'aurai du moios le cteur que la honte l'en prenne.

POÉSIKS DIVEHSES. 139

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