‹ Poésies complètes de Alfred de MussetChapitre 52 sur 110 · RANK · texte numérisé non relu

RANK

Yeui-tu que je t'embrasse?

BELCOLORE.

Ëh bien ! oui , je le veux.

FRANK, à parr.

Tu pâiis^Danaé.

( Il lui prenéh la mçLin, ) { Haut, ) Regarde, mon enfant; celte riie est déserte.

Dessous ce catafalque est un profond caveau.* Descendons-y tous deux ; — la porte en est ouverte.

BELCOLORE.

Sous la maison de Frank!

FRANK , à part.

— Pourquoi pas mon tombeau?

(Haut.)

— Au fait , nous sommes aeuls ; cette bière est solide, Asseyons-nous dessus. — Nous serons en plein vent. QuVn dites- VOUS) mon cœur?

( il fcarte le drap mortuaire; la bière s'ouvre. )

BELCOLORE.

Moine, la bière est vide.

FRANK , se démasquant.

La bière est vide? Alors c^estquc Frank est vivant.

— Ya-t'ea , prostituée , ou ion heure est .venue ! Va-t'en ! ne parle pasl ne te retourne pas !

< ( Il la chasse^ son poignard à la main, ) FRANk, seul.

Ta lame,.ô mon stylet, est belle toute nue Comme une belle vienge. — mon cœur et mon brus,

Pourquoi doue Irembtez-vous, et pourquoi Ttin dé Tautré Vous approchez-vous doue , comme pour vous unir? Oui, c'était ma pensée; -^était*ce aussi la vôtre, Providence de Dieu , que tout allait finir? *

Ët*toi, morne tombeau, tu m'ouvres ta mâchoire. Tu ris, spectre aflamé. Je n'ai pas peur de toi. Je rentrai Tamour^ la fotrtune et la gloire; Mais je crois au néant , comme j^ crois on moi. Le soleil le sait bien, qu'il n'est sous sa lumière Qu'une imn^orlalité , celle de la matière.

La, poussière est à Dieu ; <— le reste est au hasard. Qu'a fait le vent du nord des cendres de César? Une herbe , un g^rain de blé , mon Dieu , voilà la vi^. Mais moi , fils du hasard , nîoi Frank , avoir été Un petit monde , un tout , une forme pétrie , Une lampe 'où brûlait l'ardente volonté, Et que rien après moi ne reste sur le sable, Où l'ombre de mon corps se promène ici-bas?

Rien! pas même un enfant, un être périssable f Rien qui puisse y clouer' la trace de mes pas ! Rien qui puisse crier d'une veixréternelle A ceui qui téteront la commune mamelle :

Moi , votre frère aine , je m'y suis suspendu ! Je Tai tétée aussi , la vivace marâtif ; Elle m'a , comme à vons , livré son- sein d'albâtre. . . — Et pourtant , jour de Dieu , si je l'avais mordu? Si je l'avais niordu, le sein.de la nourrice; Si je l'avais meurtri d'une telle façon Qu'elle en puisse à jamais garder la cicatrice , Et montrer sur son cœur les dents du nourrisson? Qu'importe le moyen , pourvu qu'on s'en souvienne? Le bien a pour tombeau l'ingratitude humaine. Le mal est plus solide : Éroâratea raison. Empédocle a vaincu les héros de Fhistoire , [jC jour qu'en se lançant dans Iç cœur deTEtna , Du plat de sa sandale il souffleta la gloire,

UN SPECTACLE DANS Ui?J FAUTEUIL. 203

Et la fit trébucher si bien qu'elle y tomba.

Que lui faisait le reste? 11 a prouvé sa force, r Les siècles maintenant peuvent se remplacer; Il a si bien gravé son' chiffre sur Tecorce , Que Farbre peut changer de peau sans l'effacer. Lés'parchemins sacrés pourriront dans les livres; Les marbres tomberont comme des hommes ivres, Et la langue d^un peuple avec^ui s'éteindra.

Mais le nom de cet homme est comme une momie , Sous les baumes puissants pour toujours endormie , Sur laquelle jamais Therbe ne poussera^

Je ne veux pas mourir. — Regarde-moi, Nature. Ce sont deux bras nerveux que j^agite dans Pair. Clesi dans tous tes néants que j'ai trempé l'armure. Qui me protégera de ton glaive de fer.

J'ai faim. — Je ne veux pas quitter l'hôtellerie. Allons , qu'on se remue , et qu'où me rassasie , Ou sinon je^ne fais l'intendant de ma faim.

Prends-y garde; je pars» — N'importe le chemin. — Je marcherai— ^j'irai ^ partout où l'àme humaine Est en spectacle , et souffre. — Ah !. la haine , la haine ! La seule passion qui survive à l'espoir!

Tu m'as déjà hanté, boiteuse au manteau noir. Nous nous sommes connus^dans la maison de chaume ; Mais je ne cpoyais pas que toa pâle fantôme j De tous ceux qui dans l'air voltigeaient avec toi , Dût être le dernier qui restât près de moi.

Eh bien ! 1)aise-moi donc , triste et fidèle amie. . Tu vois , j'ai soulevé les volles^ de ma vie.^ — Nous partirons ensemble; <— et toi qui me suivras, Comme une sœur pieuse , ^ux plus lointains climats , Tu seras mon asile et mon expérience.

Si le doute, ce friiit tardif et sans saveur. Est le dernier qu'on cueille à l'arhrc de science, Qo'ai-'je à faire de plus, moi qui le porte au cœur? Le doute! il est partout, et le courant l'entraîne,

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