LA NUIT D'OCTOBRE
''' liE POETE,
Le mai dont j'ai souffert^est enfuit coaiim un révc. Je n^eu puis compai'qii* le lointain souvenir ,Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir.
LA MUSE
Qu'aviez-\|»us donc , ô mon poète , Et quelle est la peine secrète Qui de moi vous a séparé?
., Hélas! je m'en resse/is encore.
' Quel est d(jpc ce mal qrfe j'ignore Et dont j'ai si longtemp9'pIenré?
LE POETE
C'était un mal vulgaire et bien conflUi d^ hommes; Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le cœur, Nous nous imaginons , pauvre» fous que nous sommes , Que personne avant nous n^a senti la douleug.
J LA MUSE
- Il n'est de vulgaire chagrin Que celui d'une âme vulgaire. , Ami , que ce triste mystère S'échappe aujourd'hui de toit sein.
Crois-moi , parle avec confiance; Le sévère Dieu du silence Est lin des frères de la Mort;
En se plaignant on se console, Et quelquefois une parole Nous a délivrés d'un romord.
354 POÉSIEîSr NOUVELLES.
LE POETE. '
S'il fallait maïuteiuiiit parler de ma souffrauoé , 7 ' Je«n(i^.sais trop quel uom elle devrB^it'^ porter , h Si c^esl amour, folie , orgueil , expérience , Ni si personne au monde en pourrait profiter. Je veui bien toutefois tVn raconter Thistoire , ^ Puisque nous voilà seuls assis prés du foyer. .^% Prends cette lyre, approche, e^ laisse ma mémoire Au son de tes accords doucement s^J^veiller.
LA MUSE
* Avant de me dire ta peine,
poète, eu es-iu guéri?
Songe qu'il t'en faut aujourd'hi^i Parler sans amour et sans haine, sut te souvient que f ai reçu * Le doux nom de consolatrice , Ne fjBÎs pas de mdf la complice Des passions qui t'Ont perdu.
LE POETE
Je suis si bien guéM de cette maladie, Que j'en doute parfois lorsque j'y veux songer; £t quand je pense aux lieux où j'ai risqué ma vie, J^y crois v^ir à ma place un visage étranger. Muse, sois doua sans crainte; au soufQe^ui t'jj^pire Nous pouvons sans péril ton» deux nous conÔoT Il es.t doux de pleurer, il est doux de sourire Au souvenir des maux qu'on pourrait oul)»lier.
LA MUSE
Comme une mère vigilante - Au berceau d'un ûls bien-aijné .
Ainsi je me penche tremblante .
Sur co c^ur qui m^était fermé.
Parle , ami , — ma lyre attentive D'une note faible et plaintive
Suil déjà Paccetitde la voU; Et dans uiv rayoo de lumière , Comm^ uue visicip légère, , *
Passent les ombres d^autrefois.
< LE POETE
Jours de travail ! seuls jours où j'ai técu ! ■* trois fois chère solitude !
Dieu soit loué, j'y suis donc ffvenu,
A ce vieux cabinet d'étude 1
Pauvre i^uit, murs tant de fois déserts ,
Fauteuils poudreux , lafBpe fidèle ^ mon palais, mon petit univers,
Et toi , Muse , ô jeune immortelle , Dieu soit loué , nous allons donc chanter f
Oui, je veux vous ouvrir mou âme.
Vous saurez tout, et je vais vous conter » Le mal que péti faire une femme *
Car cVu est une, ô mes pauvresse m i^
(Hélas! vous le saviez peut-être) , C'est une femme à qui je fus soumis
Comtfle le serf Test à son maitre.
Joug détesté! c'est par là que mon cœur
Perdit sa force et sa jeunesse — ^ "%! cependant, auprès de ma maîtresse,
J'avais entrevu le bonheur.
Près du ruisseau quand nous marchions ensemble,
IjC soir, sur le sable argentin , Quand devant nous le blanc spectre du tremble
De loin nous montrait le chemin ; Je vois encore, aux rayons de la lune, ' Ce beau corps plier dans mes bras...
N'eu parlons plus — je ne prévoyais pas
Oit me conduisait la Fortune.
Sans d5ute alors la colère des dieux
Avait besoin d'une victime;
Car elle m'» puni comme d'un criii#& ' ' y
D'avoir essayé d'être heureux. , .'
* « LA MUSE
L'image d'un doii^ souvenir Vient de s'offrir à ta pensée. ^*
Sur k trace quM la laissée ^*
Rl^Mrquoi crains-tn de revenir?.- ' -• Es}-Ge faire un récit fidèle
Que de renier ses beaux jours?
Si ta fortuit fut cruelle,
Jeune homme, fais du moins comm<3*elle /
Souris à lés premiers amours.
■ * LE POETE
Non , -^ c'est à mes malheurs que je prétends sourire. Mus^,ii^ te l'ai dit; je veulL , sans passion , Te couler mes ennuis, mes rêves, mon délire, Et t'en iié% le femps, l'heure et l^ftcasion. C^était, il m'en souvient, par une nuit d'automne Triste et froide '^ peu près semblable à celle-ci^; Le murmure du vent, de son bruit nionotone, Dans mon cerveau la^sé berçait mon noir sÔuci. JMtais à la fenêtre, étendant ma maîtresse; Et, tout en écoutant dans cette obscurité , Je me sentais dans l'âme une telle détresse , ^
Qu'il me vint le soupçon d'une infidélité.
La rue où je logeais était sombre et déserte; Quelques ombres passaient un. falot à la main; Quand la bis>e sifflait dansJa porte éntr'ouvèrle, On entendait de loin comme ua soupir humain. . Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage Mon esprit inquiet alors, s^ab^ndonna.
Je rappelais en vain un reste de courage ,.
Et nie sentis frémir loi'sque Theure sonna.
Elle ne venait pas. Seul , la tête baissée, *
Je regardai longtemps les murs ci Ic-chtMniir, —
. PO^SiES^lSOL VILLES. 357
Et je ne liai. pas dit quelle ardeur insensée
Cette incGhstante femme allumait en mon sein ;
Je n^aimais qu'elle au monde, et vivre un jour sans elle
Me semblait i|n destin plus affreux que la mort;
Je me souviens jpourtaut quVn celte nuit cruelle,
Pour briser mon lien, je fis un long effort. *
Je la nommai cent fois perfid^ «t déloyale ;
Je comptai tofis les maux qu^elle m'avait causés. .
Hélas! au souvenir de sa beauté fatale,
Quels maux et quels chagrins n^étaient pas apaisés!
Le jour parut énfVn. — Las ^ne vaine attente,
Sur le bord du balcon je m*étais assoupi ;
Je rouvris la paupière à Taurore naissante ,
Et je laissai flotter mon regard ébloui.
Tout à coup, au détour de Tétroite ruelle,
Jlonlends sur le fraviei* marcher à petit bruit. .. ^
Grand Dieu I préservez-moi ! je l'aperçois , xt'est elle;
Elle entre. —..Û'Oii viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit?
Réponds, que me veux-tu? qui l'amèn&â cette heure?
Ce beau corps , jusqu'au jour où s'est-il étendu? .
Tandis qu'à ce llâlcon , seul , je veille et je pleure ,
En quel lieu , dans quel lit, a qui souriais-tu?
PerÛdeî audacieuse! est- il encor'possible
Que TU viennes offrir ta bouche à mes baisers?
Que demandes-tu donc? par quel soif horrible .
Oses- tu m'attirer dans tes bras épuisés?
Va-t'en ! rptire-toi , spectre de ma maîtresse 1
Rentre dans Ion tombeau, si tu t'en es lové; '*'
Laisse-moi pour toujours ou1)lier ma jeunesse.
Et, quand je pense à toi, droire^que j'ai rêvé!
LA MVSE,.
V Apaise- toi, je t'en conjure; Tesi paroles m'oiH fait fréoffr.
O mon bieu-aîfïïè, tâ'tilessîirè Est enc4>i^ prête à se rouvrir.
Iï«1as ! etle est rfonc bien profonde?
4 El îes iniscrrs de ce monde
Sont si lentes à s'effacer !
Out)lie , enfant , et de ton â^ne -i Chasse !e nom, de cette femme • ' Qtre je ne veuji.pa^pranoncer. ;
LÉ POETE
Honte à toi , qui la prQgpière M'as, appris la tra^json , --El d'horreur et de colère * fi^as fait perdre la raison f Honte à loi , Itmme à Tœil sombre, Danl les funestes amours ^nl €!|isevelî dans Torobre A Mon printemps et mes beaux Jaursî
Cesl la voix, c'est Ion sourire, ;.. 5,
C'est ton regard corrupteur, Qui in'onl apprîs à maudire .
• f usqu^àu sembtaqt du l)«nheur|^ C'est la jeu nesse^t tes charmes* Qui m'ont fait désespérer , ^
Et SI je doute des larmes, v ^ p^.
C'est que je t'ai vu pleurer.^ .; Honte à toi ! j'étais encore Aussi sîmpleqç'un .enfant ; Comme une fleur à l'aurore, Mon cœur s'ouvrait en l'aimant.
Cerl^ , ce cœiar sans défense Put san&ipetne être 'abusé ; Mais lui laisser Tioiiocence Était encor plus aisé.
Hq^éîè loi! lu fus ta mère ^ /*
De.mespremièreifcdDuletirs, -l^
El tu fis de ma paupière Jaillir la source des pleui-s 1
POÉSIES nouvelles:
Elle coule, 8ois-rn sûre, Et riea ne lu tarira ; '
Elle soit d'um I)lt5siiri- Qui jamaig ne guérira; Mais dans celle eourv« eini're Du moins je me laverai, *Et j'y laiaaprai , j'Apére, ;nir abhorré!
l.k NfWE-
Luprés d'une inlldèle
n'aurait doré qu'un jour,
ur lorsque lu parles d'ell»:
é, respecte ton^inour.
rand pour la faibiMsc humiiine
laux qui nous vienneni d'aulrui ,
ns le lounnenl Je la haine;
, laisse venir l'oubli.
en paix dans te sein de la lerrc ;
Cra cliques du cœur ont aussi leur poussière; Sur leurs restes sacrés ne portons pas les inainS. Pourquoi , dans ce récit d'une vite soulTrancii, Neveut-tu voir qu*un rêve et qu'un amour trompé? Esl-CQ donc sans molirqu'agit la ProvhleDce,- ^
Et cr<HsM« donc disirait le Uieu qui t'a frappé? Le coup dont tu le plains Fa pftWrvé peut-être, Endinl ; car c'est par là que ton cœur s'est ouverl. L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît, tant qu'il n\ pas sbulTert. C'est Une dure loi, mais une loi suprême, Vicitie comme le monde et In ralalilé, Qu'il noflS faut i)u malheur recevoir le bnplème , Et qu'itcc triste prix lout doit êlre acbelé. Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ; Pour vivre et pour sentir, l'homme a besoin dra pleii
3fi0 POÉSIES NOUVELLES.
La joiea pour symbole une p1anle1)rieéc, Humide encor de pluie cl couverte de llaurs.
N8 te dtsais-tu pas guéri de ta folie?
N'«s-lttjpa» jeune, lieureux, partout leUenvenu?' Et ces ^isirs légers qui font aimer la vie , Si tu n'avais pleuré, quel eçs en ferais-tuî Iiorsqu'au déclin du jour , assis sur la bruyère * Avec un vieil ami lu boie en liberté , Gis-moi, d'aussi bon cœur lève raïs- tu S lu n'avais senti le prix de la gaîlé?
Aimerais-tj] les fleurs , les prés et la t( Les sonnets de Pétrarque et le chant' di Uiuhcl-Ange et les ar|;, Sbakspeare et SI tu n'y retrouva^ quelques anciens s Comprend rais- tu des tieui l'ineffable haridonie , Le silence des nuits, le murmure des flots, Si quelque part la-bas la fièvre et l'Insomnie Ne t'avaient fait songer à l'éternel repos?
N'as-tn pas maintenant une belle maîtresse?
Et lorsqu'en t'endormani tu lui serres la matn ,' Le loinliiti «ouvenir des maux de la jeunesse Ne rend-il pas plus d'ouï son sourire divin?
N'allei-vous pas aussi tous promener ensemble ^ Au fond de» bois fleuris, sur le sable ai^enlin? r. Et dans ce vert palais le blanc spectre du tremble : Ne sait-il plusse soir vous^moutrer le chemin? Ne vois-tu pas alors , aux ra jons de la lune , Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras , Et si dans le sentier tu trouvais la Fortune , Derrière elle, en chanlantj ne marcherais-tu pas? De quoi te plains-tu donc?L'immortelle espérance S'est retrempée en toi sous la main du malheur. Pourquei veu%-tu haïr ta jeune expérience.
Et délester un mal qui t'a rendu meilleur?
mon enfant, plains-la, cette belle infidèle Qui (11 couler jadis les larmes de tes yem;
POÉSIES NOUVELLES. ' ^ios-la ! u't^t une femme ,^t Dieu t'a fait, prtr Deviner , en si$)iiïrant, le secret des heureux. Sa IJche fut pénible ; elle t'aimait peut-être ; Hais le dvliiy:VuulaU qu'elleliri^ Ion cŒur.
Elle savait la vie , ^ te l'a fait connaître ; Un 'Pla
Par les jeuxjtleus de nia maîtresse , Et par l'azur du firmanM|it ; Par cette étincelle brillante Qui de Véuîis porte le nom , Et comme une perte'lremblanle Scintllleau loin sur l'horizon; Par la grandeur de la nature, ParTaJtonté du créateur; Par la clarté [ranquille et pure De l'astre cher au voyageur i Par les herbes de lu prairie, Par les forêts, par ira prés lerls; Par la puissance de la v'
a de l'univers;
Par la s>
Je le bannis de tr
Reste d'un amour insensé ,
Mystérieuse et sombre histoire
Qui' dormiras dans le passé !■'!'.
; POÉSIES lOUVELLES. .
Et toi, qui jadis d'^e amie Porta» ta forme et le doux nom ,- L'inElantsupi^mc où je t'oublie ■' Doit êLre cplui dufprdon. ,, .
Pardounons-Dôtis — je romps le cliirmc Qui nous uitiwail devant^i^. ■
Au premier rajon du soleilt*.
TOÉSltS t10UVKLI>:S.