‹ Poésies complètes de Alfred de MussetChapitre 97 sur 110 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

A H. DE LAHAR'TINE. ^

Lorsque le graud Kyroii «liait quitter Etnveiwie , Eë^ercher sut les mers quelque plage luiiiUhie ■ Où liuir en héros ma immortel eanui; Comme il élait assis aux peda de sa mailroMct, Pâle , et déjà touroé du cdté de la Grèce , . Celle qu'il appelait alors eaGuKcii^i Ouvrit un soir ud livre où l'on parlait de lui. x

Avez-vous de ce temps touservc la raânijirc , ' LamàrliDe , et ces vers au prince des proscrits , •'

Vpus Bouviciil-il encor qui les avait litriisî '

Voua étiez jeune alors , vous , notre chéte gloii'tt.

Vous veniez d'essayer pour la pi^eiiuère fois ui lijlre sous vos doigls.

lUS avait fiancée* ' cberchait voire' pimsée, :e, amante des lauriers.

H , -aoble Hls de la France , as, sinon par sa soulfriince , l'ii qui vous écriviez. *

js l'ahoÉder «t le plaindre?

^ , à eu die» vous portait?

n'jour vous le'^urricz alteindiv' , ..^. . , lors vous écoulait? "^

Tfon^vous aviez vingt ans, elle cœur Vous battait.

Vous aviez lu. L|u, Manfred et le Corsaire^

El i(ms aviez ^Rt sans essuyer im pleurs;

Le souffle de Byrou "Vous loulevalTde terre , *■

Et vous alliez ù lui , porté par ses douleurs. Vou^eappeJiez de loin cette âme désolée; ^

Pour grand qu^il vous parût , vous le sentiez aiïii , Et , comme 1^ torrent dans la verte vallée ,

L^écho 'de son^^éaie en vous avait gémi. «

Et lui — lui dont TEurope, encore toulb^aunée ,

Écoutait en tremblant les sauvages concert^

Lui qui depuis dix ans fuyait sa renommée,

Et de«sa solitude emplissait Foniver»; ^^ ;r-'

Lui , le grand inspiré de la Mélancolie,

Qhî ,4as d^être envié , se chantait en martyi*;

Lui , le déifier amant de la pauvre Italie,

Pour son dernier exil s'app^tant à partir ;

Lui quij rassatié de lal^raudeur humaine,. .

Comme un cygne, à son chant sentant sa mort p|H)chaioe,

Sur terre stutour de lui cherchait p^ur qui mourir...

Il éo^tfta ces vers^ue lisait sa maîtresse , tr-^

Ce doux salut lointain d*un jeune homii\e inconnu.

Je ne sais si du st^lo^il comprit la richesse;

Il laissa dans ses yeux sourire sa tristesse :

Ce qui venait du cœurtui tut 1q bio^Yenu.

Poète, maintenant t[ue ta mus^ fîdèlet^'

Par ton pndiqàe amour sûre d'être immortelle,

De la verveine en fleurs fa couronné le front , , ,^

A ton^ouv reçois-moi comme le grand Byrori. ~'*'f'

I]|^^égaW jamais jç n'ai fH Tespérance ;

Ce que tu tiens du ciel^ nul ne me Ta promis ;

Mais-de son sort au mien plus grande est la dislimce,

^eilleuren sera Diemqui peut norts rendre râis.

Je4i4<t^adresse pas d'inutiles louanges, . . '

Et je ne songe point que tu me répondras ; . '^

Pour être proposés , ces illustres échangf^s

Veulent être signés d'un nom que je n'ai pas.

J'ai cru peQdant longloihpsquo j'étais las du inonde ;

POÉSIES NOUVELUIS. ^65

J'ai dit que^]e niais , croyant avoir douté*, Et j^ai pris devant moi pour une nuit profonde -vMon ombre qui passait, pleine de vanité.

Poète , je t'écris pour le dire que j'aime , Qu'un rayon du soleil est tombé jUsqa^à moi , . Et qu'en un jour d&deuil et de ddibleur^uprêmc , Les pleurs que je versais m'ont fait penser à loi.

Qui de nous , Laitt^rtine , et de notre jeunesse , Ne sai^ar cœur ce chant , des amants adoré , Qu'un soir , au bord d^un lac ','t4i nous as soupiré? Qui n'a lu mille fois , qui ne relit sans cesse, Ce&vers nri|Btérieux où parle ta tnaitresse, Et qui' n'a sangloté sur ces divius sanglots^, Profonds comme le ciel , et purs comme îes flots?"- ËKIft ! ces longs r^rets des amours mensongères , Ces ruines du temps qu'on trouve à chaque pas^ Ces sillons infinis de lueurs éphémères», Qui peut se dire un Jt^oinaia, et ne lesconniitpas? Quiconque aiinîn jaqoÉis porte une cicatrice } Chacun l'a dans le* sein , toujours prête à s'ou^ir; ' Chacun la garde en soi^ chef et secret supplioa , Bt mjeux il est frappé , moins il en veut guérir. Te le dlrai-jti , à toi , chantre de la souffrance, Que ton glorieux mal, je l'ai souffert aussi? Qu'un instanU comme toi , devant ce ciel immende , J'ai serré dans mes bras la vie et Tespérance', Et qu'ainsi que le tien mon rêve s'estenfui ? Te*dirai-je qu'un soir , dans la brise enr\bauméi^', Endormi , comme toi , dans Ja paix du bonheur , ^ Aux célestes accents d'une voix bien-aimée , J'ai cru sentir le temps s'arrêter dans mon cœur? Te dirai-je qu'un soir, resté seul sur la terf'e, Dévoré , comme toi , d'un affreux souvenir , Je me sui^ étonné de ma propre misère, Et de ceqn'un enfant peut souffrir sans mourir?

Ah ! ce que j'ai seuti dans ccH instant terrible, Oserai-je-niVn plaindre et te le raconter?

Commet exprimerai -je ulie peine indicible?

Après loi , devant toi ? puis-jc en co|^ le tenter? ^ Oui , de^ce jour fataj», plein d'horreui' et de charmas, Je veux fidéleiTieni (e faife le récit; Ce ii£ soiit pas des chants , ce ne sont que des larmes , Et je. ne te dirai que ce que Dieu m'a dit.

Lorsque le laboureur , regagnant sa chaumière, '^ Troi^.ve le soir son champ r^sé par le tonnerre , - Il croit d^ibord qu'un rêve a fasciné ses yeux ,' Et, doutant de lui*méiiîe , interroge les cieuxj^ Partout lâf nuit est sombre, et la terre enflammée. ^; U cherche autour de lui fa place accoutumée Où sa femme l'attend sur le seuil entr'ouvert; * *

Jl voit un peu (Je cen'dre au milieu d'un désert. Ses enfants deini-nUs sortent de la bruyère, ^

Et viennent lui conter comme leur pauvre mère Estmiorte sous le chaume avec des cris affri^ux; Jifais. maintenant au loin tout est silendfêut ; Le misérable écoute , et comprendîlsa ruine.

U serre , désolé , ses fils sur sa poîtriilb; . •

Il ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main, ^ Que la faim pour ce so^r, et la mort pour demain. Pas un Sanglot ne sort de sa bouche oppresse; Muet et chancelant, sans force et sans pensée , Il s'assoit à Técart, les yeux sur Phorizon, ^

Et regardant s'enfiMr^sa moisson consumée.

Dans les noirs tourbillons de l'épaisse fumée L^ ivresse du malheur emporte sa raison.

Tel, lorsqu'abandk)nn<^ d'une infidèle amante, . Pour la premièi^ fois j'ai connu ta douleur , Transpercé tout à coup d'tme flèche sanglante , Seul , je me suis assis, dans la nuit de mon cœur. •

Ce irélait pas au bord d^uu tac au flot limpide^ Ni 8urTherbc flleuric au pendant des coteaux ; Mes yeiuîaoyés de pleurs ne voyaient qu« le vide, Mes sanglots étoofTés n'éveillaient point d'échos. C'était dans une rue obseure et tortueuse De cet immense égout qu'on appelle Paris.

Autour de nioi criait cette foule railleuse Qui deH infortunés n'entend jamais les cris. ^ Sur le payé noirci les blafardes lanternes ^ Versaient un jour douteux plus triste que la nuit, Et , suivant au hasard ces feux vagues et ternes , * L'homme passait dans l'ombre, allant où va le, bruit. Partout retentissait comme une joie étrange; •

C'était en février, au temps du carnaval. ^

Les masques avinéR , se croisant dans la fange , S'accostaient d'une injure ou d'un refrain banal. D^s un carrofSïc ouvert une troupe çn tassée Paraissait par moment sous le ciel pluvieux , Puis sei^erdait au loindans ta ville insensée. Hurlant un hymne impur sous la'résine en feux. Cependanf'des vieillards , des enfants et des femmes Se barbouillaient de lie au fond des cabarets. Tandis que de la nuit les prétresses infâmes Promenaient çà et là leurs spectres inquiets. Oh eût dit un portrait de la débauche antique, Vn ^fi ces soirs fameux , chers au peuple romain , Où , des temples secrets , la Vénus impudique Sortsrit échevetée, une torche à la main.

Dieu juste I pleurerait par une nuit pareille! mon unique amour, que vous avais-je fait?

Vous ^n'aviez pu quitter, vous qui juriez la veilte Que vous étiez ma vie, et que Dieu \e savait ! Âh I toi , la savais-tu , froide et cruelle amie , Qu'à travers cette honte et cette obscurité , J'étais là , regardant de ta lampe chérie , Comme une étoile ao^ciel, la troinblântc clarté?

Non, tu iil|^D savais rien , je n^ai pas vu ton ombre; Ta main n^est pas venue entr'ouvrir tim fideau. Tu n'as pas regardé si le ciel était sombre;' Tu ne m^as fks cherché dans cet affreux tombjpau !

Lamartine, c'est là, dans cette rue obscure, "* \

Assis sur uçe borne au fond d'un carrefour,

Les deux mains sur mon cœur, et serrant ma blessure,

£^sentanl ysai|fner un invincible amour; •>

C'est là , dans cHte nuit d'horreur et de détresse*

. A^ milieu des transports d'un p^ple futiéux Qui semblait en passant crier à majjednesse : •' « Toi qui (heures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux? »

• C'est là , devant ce mur où j'ai frappé ma tête , Où j'ai pose deux fois le fer sur mon seiu nu ; C'est là , le croiras* tu , chaste et noble poète , Que de tes chants divins je me suis souvenu^ * -'

tbî qui sais aimer, réponds , an^aht d'Elvire , # Coqjprend?-tu que l'on {)arte et qu'on se disie adieu? Comprends-tu que ce mot, la maij;i puisse l'écrire, Et le cœur le signer , et les lèvres le dire , I.«s*lévres , qu'un baiser vient d'unir devant^ieu ! Comprends-tu qu'un lien qui, dans l'âme immortelle, Chaque jour plus profond , se forme à notre inlu ; Qui déracine en nous la volonté rebelle , . . ^' Et nous attache au cœor son merveilleux tissu ; Un lien tout-puissant dont les nœuds et la t^amc « ' Sont plus durs que la roche et que les diamantsf ; Qui ne craint ni le temps, ni le fer , ni la flamme , Ni la niort elle-même , et qui (dM des amants Jusque dans le tombeau s'aimer les ossements; Comprends tu que dix alis ce lien nous enlace ^ Qu'il ne fasse dix ans qu'un seul être de deux , Puis tout à coup se. brise , et, perdu dans Tespaco , Nous laisse épouvantés d'avoir cru vivre heureux !

poète , il est dqr que la nalup^ humaine , Qui marche à pas comptés vers une fin certaine , -^

D<)lfi^encor s*y traîner en portant une croix , Et quHl faille ici-bas. mourir plus d^une fois. Car de quel autre nom peut s'appeler sur terre - Cette nécessité de changer de misère , ,:• : .

Qui nous' fait, jour et nuit , tout prendre et tout quitter, Si bien que notre temps se passe à eonvoiter? *^

Ne sonl-ce pas des morts , et des morts effroyables , QueHant de changements d'êtres si variables , -

V Qui se disent toujours fatigués d'espérer, Et qui sont toujours prêts à se transfigurer? Quel tombeau. que le cœur, et quelle solitude! Comment la passion devient-elle habitude , Et-comment se fait-dl que, sans y trébucher, ." Sur ses'psifopres débris l*homme jmisse marcher? !l y marche pourtant; c'est Dieu qui l'y convie. Il va semant partout et prodiguant sa vie; Désir, crainte, colère, inquiétude, ebn ni ^

'^Toutjpasse et disparaît , tout i^i fantôme en lui. ^ ' ; Son misérable cœur est fait de toile sorte, Qu'il faut incessamment qu'une ruine en sorte; - Que la mort soit son terme, il ne Kgnore pas , Et, marchant à la m»rt, il meurtli clwçjjje- pas. Il meurt dans ses amis , dans son fils , dans son père; Il meurt dans ce qu'il pleure et dans ce qu'il espère ; J Et, sans parler des corps qu'il faut ensevelir. Qu'est-ce dojfè qu'oublier, si ce n'est pas mourir? Ah! c'est pm^que mourir; c'est survivre à soi-même. Vàtne remonte au- ciel , quand on perd ce qu'on aime.. 11 ne reste de nous qu'un cadavre vivant; *.

Le désespoir l'habite , et le néant l'attend.

to t'

F]h bio^ ! bon ou mauvais , ihficiible ou fragjjBi Humble ou fier, Iristeou gai^ mais toujours^^missant^, Cet homme, tel qu'il est, cet être faild'argile,.

37(r. POÉSIBS NOtlVELLES.

Tu t'as vu , Lamartine ,"el sou eang est ton saiig- Soa bonheur Mt le tien , aa «Inuleur csl la licnnc, ^ , Et des maux qu'ici-bas il lui faut endurer.

Pas on qui ne te louche et qui ne t'appartienne; Puisque tu sais chanter, ami , tu sais pleurer. Dtf-mni , qu'eu penses-lu dans les joui's de tristesse? Quç fa dil le malheur, quand tu l'as consulté?

' Trompé par les amis , trahi par ta maîtresse ,

Du ciel et detoi-mèOM as-ltJ jamais douté?. , ■

Non , Alphonse , jamais. 1^ triste Eupériencu Nous apporte la rendre, et n'éteint pas le t^ii.

. * Tu respectes le mal fait par la Providence, Tu le laisses pas'ser, et tu crois à ton Dieu, Quel qu'il soit, c'est le mien ; il n'est pas deui.croyanr^f. le ne ia'is pas sou liom , j'ai regardic. les cieux. ' Je sais qu'il» sont â lui ,.]'e sais qu'ils sout immenses , i Et que l'immensité ne peut pas être â deux.

J'ai dgtiiu,'jefinc encor, de séTèreasouITrances; J'ai vu verdir les bois, et j'ai tenté d'aimer. Je sais ce'' que Is terre engloutit d'espérance, ,- ' ""■ ' 'il y faut semer. '

leje veux l'écrire, , » anges i^ douleur ;

mis mieux te le dire, , l'a gravé dans mon cœur :

^ites une heure, . De quoi viens-tu le plaindre et qui te fait gémirî '' Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure; Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir.

Tu te sens le c<eur pris d'un capriaede femme; Et loidis qu'il! selirise A force de souffrir. ■'

Xu demandes à Dieu de soulager ton âme; fou âme tai immort^e, et ton c«eur va guérir.

Le regret d^uD instant le trouble et te dévore; Tu dis que le passé le voile l'avenir.

Ne (è plains pas d'ferier; laisse venir l'aurore^ Ton âme est immortelle , et le temps va s'enfuir.

Ton corps est abattu du mal de ta pensée; ^. Tu sens ton front peser et tes genoui fléehif.

Tombe , agenbuille-toi , créature insensée; ..Ton âme est immortelle , et la mort va venir.

Tes 08 dans le cercueil vont tomber en poussièi^e ; Ta mémoi(;e, tofl norft , ta gloire, vont périr: Mai%iion pas ton amoup; si ton amour t'est ciiè|p; Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir.

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