VIOLANTE
Klle était fille de Palma, la belle Violaule.
Quand le quinzième printempii eut fleuri* sur ses joues, le peintre s'agenouilla devant sa fille, comme* devant une image de la sainte Vierge Marie, reine des anges :
Violante, Violante, — lys épanoui dans mon amour sur les flots bleus de ma belle Venise, — ta gloire en ce inonde sera incomparable : la Vierge qne'je vais peindre pour l'église de la Rédemption sera ton image Adèle, ô Violante !
« Car tu es l'image des saintes filles qui sont la-tiaut dans le ciel où eU Dieu.
« Car l'or de tes cheveux est tombe du ciel comme un rayon d'amour; car la llaniinc qui luil dans tes
POEMES ANTIQUES.- 253
yeui, c'est la Uamme divine que les anges illumenl
sur leurs IrépieJs d'argent. »
Et, disant ces mots, le peintre prit sa palette, et peignit pour la gloire de l'art et pour la gloire de Dieu.
La Vierge, qui s'anima snr le panneau de liois de cèdre, fut un chef-d'œuvre tout rayonnant d'amour et de vérité.
Quand le tableau fut achevé, Violante s'envola comme un oiseau pour aller chanter sa chanson. Elle était née pour aimer comme toutes les Gllcs de la terre. Dieu lui-même, qui aime la jeunesse en ses égarements, jette des roses /odorantes sur le /chemin de Madeleine
Comme elle allait chantant sa chanson, elle rencontra Titien et son ami Giorgione.
— Mon ami Titien, quel chef-d'icuvre tomberait de nos palettes, si une pareille Slle daignait monter à notre alelier! Quelle Diane chasseresse fiére et élégante ! Quelle Vénus tout éblouissante de vie et de lu-
— Si elle venait dans mon atelier, dit TiUen tout ému, je tomberais agenouillé devant elle, et je brise-
' rais mon pijiceau.
Violante alh dans l'atelier du Titien : il ne brisa
336 POEMES ANTIQUES
point son pinceiu. Après avoir respiré avec elle lous les parfums enivraoU d'une aube amoureuse, il la peignit des fleurs â la main, plus belle que la plus belle.
tiiorgione vint pour voir ce portrait, mais Titien cacha la femme et le portrait.
Longlemps il vécut daus le mystère savoureui de cette passion si éblouisKanle et si fraîche : c'était le rayon dans la rosée.
Un jour, plaignez la 1111e de Palma le Vieux ! Titien eiposa le portrait de m maîtresse. Tout le monde allait l'aimer, mais l'aimait-il pncore?
Après avoir souri aux Vénitiens par les yeux et les lèvres de sa maîtresse, Titien, enivré par le bruit.... [ Plaigucx Palma le Vieux, qui ne voyait plus sa lille que dans les vierges de la Rédemption! ] Titien métamor[>hosa Violante en Vénus sortant de la mer vêtue de vagues transparentes.
L'Art avait étouffé l'Amour: Violante était si belle, qu'elle se consola dans sa beauté; son régne était de ce monde, elle régna.
Un soir, à l'heure du salut, elle entra à l'église de la Rédemption. La voyant entrer, un disait autour d'elle : Voilà Violante qui se trompe de porte.
En respirant les fumées de rcnccnsiiir, elle tomba agenouillée devant un autel où sou père venait prier
FRESQUES ET BAS-REUEFS. 257 souvent. L'ot^ue éclalail dans ses louanges lî Dieu ; les jeunes Vénitiennes ehantnienl avec Xeon voix d'argent l'hymne a la reine des anges.
Violante leva les yeuï, ces beaux yeux qu'avaient allumés toutes les passions profanes.
Sou regard tomba sur une figure de Vierge, la plus pure, la plus noble, la plus adorable qui Tùl dans l'église de la Rédemption.
— Sainte Marie, mère de Dieu, murmura-t-elle doucement, priez pour moi.
Elle était frappée de la beauté toute divine de cette Vielle, qui semblait créée d'un sourire de Dieu.
— néhs! ou me dît que je suis belle, c'est encore un mensonge de l'amour; la beauté, la voilà dans tout son éclat avec une pensée du ciel.
Un souvenir était venu agiter son cœur, un vague n éclair dans k nue.
— Quand j'étais jeune, dit-elle en contemplant l:i Vierge, quand j'avais seize ans....
Elle tomba évanouie sur le marbré. Celle Vierge si belle, qui se détachait sur un ciel d'or et d'uzur : c'était la Vierge de Palma le Vieux.
Violante s'était rt
258 POEMES ANTIQUES
— mon Dieu ! s'écrio-t-elle en devuranl ses Urmes, pourquoi avez-ïous permis celte métamorphose î
Elle qui la veille encore se trouvait si belle dans son miroir de MuraDo, elle cacha sa figure comme si elle se voyait dans toute l'horreur de ses cgaremeats.
Elle se leva cl sorlil de l'église, respirant avec une sombre volupté l'amtre odeur de la tombe.
Où alla-t-ellc? Le soleil, l'amoureu.i soleil de Venise, vint sécher la dernière perle tombée de ses yeux.
Où alta-l-elle? On était dans la saison où le pampre commence i dévoiler ses alticres richesses.
Elle rencontra Paul Véronèse, qui la couronna des premières grappes dorées de la Brenta. ma Viei^e! disait Palma le Vieux; — ô mon Idéal! disait Giorgione; — ô maHaitresse! disait Titien; — ô ma Bacchante.' dit Paul Vérouése.
MALTRESSE Dl) TITIEN.
GIORGIOMI.
fille de Polmo ! Violante adorée.
Poème que Titien jnsqu'A sa mort cliniila, Folle œuvre du Très-haut par le soleil doriin Comme un pampre lascif qu'arrose la Ilrenta !
Fleur de la volupté, splendide Violante, Ton nom vient agiter la lèvre avant le cœur, Tu soulèves l'amour sur ta gorge bri'ilante Oii les pilles désirs s'abattent tous en chreur.
m le de l'Antique et de la Renaissance, Espoir des dieux nouveaux, souvenir des ancici Païenne par l'éclat et la magnificence.
Histoire en style d'or des amours vénitiens,
iW POEMES ANTIQUES.
Sur le marbre un [>eu blond de ton épaule allirre, yiie j'aîrne tes cheveux .i longs flots répandus ! Dans ces spirales d'or que baigne la lumière, Que de rois eu un jour mes yeux se sont perdus!
Pilmn faisait de loi sa plus pure madone^ La vîurçe de quinze ans t'adore en ses |ionrai[s ; Titien faisail de tui Madeleine qui donne.
Qui donne à ses nmanls ses visibles attraits.
Tenime. tour à tour chaste comme Suianne Et faible comme Hélène, — Idéal. Vérité, — Viens me dire pourquoi, divine courtisane, Pourqupi Dieu l'a donné celte ardente beauté?
C'est qu'il faut que le cœur à l'esprit s'hamtonise; Titien cheichait encor les sentiers inconnus : Pour qu'il eût du génie, 6 Glle de Venise, Tu sortis de la mer comme une autre Vénus,
Dans tes yeux noirs et doux sa gloire se reflète ; Car cet or qu'on croirait au soleil dérobé.
Ces prismes, ces rayons, ces Heurs de sa palette, Par un enchantement, de tes mains ont tombé.
Oui, grAce i loi, Titien réalisa son rêve :
Sans l'amour à quoi bon les splendeurs de l'aulel? Dieu commence l'artiste et la femme l'achève : C'est par la passion qu'on devient immortel.