FREDET AU DUC D ORLEANS
Monseigneur, pource que sçay bien Que vous are:^, de vostre bien, Autreffoi:^ pris plaisir à lire De mes fais qui ne valent rien, Dont trop à vous tenu me lien, Vouloir m'est pris de vous escripre Et mon aventure vous dire, Laquelle conter vous désire.
Car c'est raison que je le far e.
Espérant que de mon mariire, Tel conseil qui devra suffire, Me donnerez de vostre grâce.
Il est vray que de par Amours, Un g jour saint Valent in, à Tours, Fut une grant /este ordonnée, Et Jist assavoir par les Cours, Comme de coustume a tousjours, Qiie chascun vint à la journée.
Là eut grant joye démenée Et mainte haulte loy donnée.
Qui/ut sans per, choisit adoncques ,
CHARLES d'orlÉANS. I.
i CHARLES d'oRLÉANS.
Si eti!(, comme par destinée, A mon gré la meilleure née Qui en France se trouvast oncques.
Comme ma Dame, ma maistresse Et ma terrienne Déesse, Tousjours la sers et l'aj- servie; Car il m'a, par deffense expresse.
Commandé lui faire promesse D'estre sien pour toute rna vie.
Car tant ma pensée a ravie Et à la chérir asservie Que je ne pourroye, sur m'ame, D'aultre jamais avoir envie, Tant feust elle bien assouvie.
Si fort lui a pieu que je lame.
Mais ainsi m'en va que depuis Qu'à elle donné je me suis.
Je ne peu:^ avoir bien nejoye.
Fors que tous maulx et tous ennuis Qui à toute heure, jours et nuis.
Me tourmentent oii que je soye, Tant que ne sçay que faire doye ; Et semble, se dire l'osoye, Qu'ilj ayent tous ma mort jurée.
Se vostre bonté n'y pourvoye.
Force sera que par eulx voye Finer ma vie maleurée.
Pource que souvent ne la voy, Le plus que je puis, sur ma foy.
Je ne fais qu'en elle penser .
Save^ vous la cause pourquoy?
En espérant que mon ennoy Se deust aucunement cesser.
Mais il ne me veult délaisser, Car plus en elle est mon penser;
Et plus de douleur me court seure.
Qui m'est si tresdure à passer Que je désire trespasser Plus de mille foys en une heure.
Que je sceusse prendre plaisir En riens qui soit, fors desplaisir.
Las! je ne pourroye loing d'elle.
Car c'est celle que mon désir M' a fait pour maistresse choisir, Comme s'il n' en feust point de telle.
Tout mon bien et mal vient de celle; Ainsi, comme il plaist à la belle, Il n'en est qu'à sa voulenté ; Et ne cuide^ pas que vous celle Que ce ne soit celle qu'appelle Devant chascun : ma Léauté.
Puis que je l'ame si tresfort, N'apas doncques Amours grant tort De moy faire tant endurer?
Ou dire fault qu'il soit d'accort Que pour trop amer prengne mort, Ou moy faire désespérer, Quant pour plaindre, pour souspirer, Pour mal qu'il me voye tirer.
Il ne m'en a que pis donné!
En ce point me fault demeurer.
Car mieulx vault ainsi qu empirer ; Vee^ là cojnment suis gouverné!
Helas ! ce qui plus me tourmente.
Et dont fault que plus de dueil sente, C'est la grant doubte que je fais.
Que je défaille à mon entente.
Et que du tout perde l'attente De mes tant désire^ souhais; Car je suis seur,plus qu'oncques mais.
l80 CHARLES D'oRI.ÉANS.
Que si par vous ne sont parfais, User ma vie rne fauldra En languissant desoresmais, Comme cil à qui, pour jamais, Toute plaisance deffauldra.
Et quant devers Amours je viens Lui compter les maulx que soustiens.
En lui requérant allégeance, Il me respond : « je n'y puis riens.
Mais va t'en au duc d'Orliens, Que fors lui, n'en a la puissance.
Fay donc qu'ayes son accointance Et te met:^ en sa bienveillance ; Car, se tu le puis faire ainsi.
Tu ne dois point faire doubtance Que de ta dure desplaisance Il n'en ait voulentiers merci. »
A vous doncques me fault venir Et vostre du tout devenir, Puisque vous avef ce povoir Que de moy faire parvenir Au plus haut bien qui avenir Me peut jamais à dire veoir.
Pour quoy il vous plaise savoir Que, se vous y f aides devoir Et voule^ à mon fait entendre Tellement que je puisse avoir Celle qui tant me plaist à voir, Vostre à tousjours je m'iray rendre.
Or n'oublie^ pas. Monseigneur, Vostre treshumble serviteur ; Mais escoute^ mes dolans plains Desquieulx je vous fais la clameur Et vueillc'^, par vostre doulceur.
Que par vous il:; soient estains.
COMPLAINTES. l8l
Car croie^ ^"'^f "^ sont pas fains, Ains pires avant plus que mains.
Puis me donne^, de vostre grâce.
Je vous en pry à jointes mains, Tel responce que, soirs et mains, Tout mon vivant joyeul.v me face.
REPONSE DU nue D ORLEANS.
Fredet, j'ay receu vostre lettre, Dont vous mercie chicrement, Ou dedens avez voulu mettre Vostre fait bien entièrement ; Fier vous povez seurement En moy, tout, non pas à demi, Au besoing congnoist on l'ami.
S'amour tient vostre cueur en serre, Ne vous esbahissez en rien; Il n'est nulle si forte guerre Qu'au derrain ne s'appaise bien; Amour le fait, comme je tien.
Pour esprouver mieulx vostre vueil Grant joye vient après grant dueil.
Se vous dittes : Las ! je ne puis Une telle doleur porter; Je vous respons : Beau Sire, et puis Vous en voulez vous depporter Ou au Dieu d'amours rapporter?
L'un des deux fault, se m'aist Dieux, voire: Puisqu'il est trait, il le fault boire.
Guidez vous, par dueil et courroux, Ainsi gangner vostre vouloir ?
Nennyl, ce ne sont que coups rcux Qu'Amours met tout en nonchaloir.
l8i^ CllAKI.ES d'ORLÉANS.
De riens ne vous pevent valoir, Et se les couchez en despence; Trop remaint de ce que fol pense.
Voulez vous rompre vostre teste Contre le mur? ce n'est pas sens.
Il faut dancer, qui est en feste ; Certes, autre raison n'y sens; Et pour ce là, je me consens Que souffrez qu'Amours vous dcmaine; Grant bien ne vient jamais sans paine.
Mais de voz doleurs raconter Faittes bien, ainsi qu'il me semble, Et les assommer et compter Devant Amours ; car il ressemble A l'ostellier qui met ensemble, Et tout dedens son papier couche; Pour parler est faitte la bouche.
De pieça je fuz en ce point.
Encore pis, loing d'allegence; Toutesfoiz ne vouluz je point De moy mesmes faire vengence; Mais chauldement, par diligence, Pourchassay et playday mon fait; Peu gangne celuy qui se tait.
Et pource que la lettre dit Qu'Amours veult que vers moy tirez, De moy ne serez escondit, S'aucune chose desirez A vostre bien, quant l'escriprez ; Paine mettray, d'entente franche, Que l'ayez de croq ou de hanche.
Combatez, d'estoc et de taille, Vostre dure merencolie.
Et reprenez, commant qu'il aille, Espoir, confort et chiere lie.
COMPLAINTES. l83
De ne vous oublier me lie, Autant en ce que puis et doy, Que se me teniez par le doy.
Or retournons à mon propos Et ne parlons plus de cecy.
Vray est que je suis en repos D'Amours, mais non pas de Soussy; Et pojrce, )e vous vueil aussy De me conseillier travaillier.
L'amy doit pour l'autre veillier.
Soussy maintient que c'est raison Qu'il ait sur tous vers moy puissance; Nonchaloir dit qu'en ma maison Vault mieulx qu'il ait la gouvernance, ' Car il ramènera Plaisance Que Soussy a bannye à tort, Sans reveillier le chat qui dort.
Soussy respond qu'estre ne peut, Tant qu'on est ou monde vivant, Car Fortune par tout s'esmeut Et est à chascun estrivant, En tous lieux va mal eicrivant, Et toutes choses met en doubte; Elle a beaux yeulx et ne voit goûte.
Si ne sçay que je doye taire, Ne lequel d'culx me laissera:
Car veu que tousjours j'ay affaire, Soussy jamais ne cessera.
Mais mon plaisir rabessera En quelque place que je voysc; Bien est aise, qui est sans noyse.
Quant en Nonchaloir je m'csbas Et Dcsplaisir vueil deboutci".
Jamais ne sçay parler si ba; Que Soussy ne vicnjne c^coutcr.
184 CHARLES d'Orléans.
Las! je le doy tant rcdoubtcr, Car à tort souvent me ravalle; Mais sans mascher fault que l'avalle.
Je ne sçay remède quelconques, Quanj ay mis ces choses en poys, Pour tous deux contenter adoncques, Fors les faire servir par moys; Mandez moy sur ce quelque loys, Fredet, bon conseil, par vostre ame, Foy que devez à vostre Dame.