I. I.ii sd'iir Sainl-ViiiceiU l'sl lU'c a sainl-Aiiiainl
LES SŒURS DK SAlNIK-CAMILLli.
» Il n'est point revenu dans sa pauvre denneure,
" Chez l'ennemi sans doute il a trouvé la mort;
• Ou, prêt à succomber à son malheureux sort,
' Peut-être, dans les fers et loin de sa famille,
» Sur un lit de douleur il appelle sa fille;
>' lit je ne suis pas là pour lui servir d'appui ,
" Pour soulager ses maux , ou mourir avec lui !
» A des indifférents j'ai consacré ma vie,
11 Mon père, et de mes soins la douceur t'est ravie 1 —
Il Hélas : pour le pleurer accorde-moi ce jour,
" Car, ma sœur, ce voyage, il sera sans retour.
" Avant de me soumettre au sort qui nous menace,
» Avant que de ces lieux le souvenir s'efface,
» Ah! du moins laisse-moi par un dernier regard....
" Mais non chez les mourants j'ariiverais trop tard.
» Dans un autre pays la douleur nous réclame; » D'un coupable désir viens distraire mon âme, » Cache-moi ce vallon , cet arbre , ce clocher, » Et du hameau natal, ma sœur, viens m'arracher. »
Sa compagne, à ces mots, dans la forêt l'emmène. Bientôt les habitants de la riche Aquitaine Les ont vu cheminer avec recueillement; Le Tarn a réfléchi leur simple vêtement ; Leurs pas ont réveillé l'écho des Pyrénées ; V'ers Baicelonne en deuil elles sont entraînées. « Ces murs tant désirés, dit la sœur, les voilà . >' Regarde sur la tour ce drapeau noir : c'est là !.. . >' Dans ce nouvel hospice entrons sans plus attendre. •■ Mais au pied des remparts quels cris se font entendre '
« Femmes, fuyez! fuyez! femmes, où courez-vous? " Nous toucher, c'est mourir; n'approchez pas de nous! Mais la sœur, qui d'abord sourit à leur méprise. Leur dit sa mission. Alors, dans sa surprise, Le peuple se prosterne, et croit tomber aux pieds De deux Anges sauveurs par le Ciel envoyés. Bientôt les vieux gardiens , d'un pas lent et débile , Introduisent les sœurs dans la mourante ville.
Quel spectacle!... A leurs yeux s'offrent de toutes parts
Des spectres, des lambeaux sur les chemins épars;
Des mourants arrachés de leurs couches sanglantes ,
Traînant leurs corps meurtris sur les dalles brûlantes;
Des cadavres infects dans un sang noir baignés ,
Et que l'impur corbeau lui-même a dédaignés.
Ici , le matelot qu'a respecté l'orage
l'expire en regrettant les horreurs du naufrage;
Là, sont des malheureux courbés devant l'autel,
Qui souillent leur encens de leur venin mortel :
C'en est fait, et déjà leur vie est moissonnée;
Mais ils tiennent encor l'offrande empoisonnée;
Et l'encens , de leurs mains tout prêt à s'échapper.
Fume encor pour le Dieu qui vient de les frapper.
Voyez sur les parvis cette mère éplorée; Tremblante, elle rassure une fille adorée. Et d'une mort moins lente implore la laveur Et cet enfant si jeune, il prie avec ferveur; L'effroi fait à l'enfant deviner la prière ! Et cet autre orphelin, qui franchit la harricrc ;
LES SŒURS Dli SALME-CAMILLE. 81
Des soldats, iilus ciiiels eiuor que le fléau, Le repoussent vivant dans l'immense tombeau ; Aux pleurs de l'orphelin leur cœur est insensible; Rien ne peut désarmer leur prudence inflexible. Dans ces temps de désastre il n'est plus de pitié; Entre les vieux amis il n'est plus d'amitié; Aux soins de l'étranger le fils livre son père, Et la nouvelle épouse a frémi d'être mère.
Dieu ! tpiel est-il Temiiloi de ce prêtre inhumain ,
Qui tient la croix d'ébène en sa tremblante main!'
Dans son char tout sanglant qu'est-ce donc qu'il emporte?
Eli : ne voyez-vous pas qu'il va de porte en porte
Recueillir un cadavre étendu sur le seuil ,
Et qu'il jette en passant dans le commun cercueil ?
Lui-même, triomphant d'une terreur seciète.
Entassa tous ces morts dans l'affreuse charrette.
Tel un jour on a vu ... Mais pourquoi réimir
A l'horreur du présent i'horreur du souvenir?
De nos aïeux vengés n'éveillons point les ombres;
Qu'ils reposent en paix dans leurs retraites sombres;
Oublions des Français le supplice et l'erreur.
Et ces moments flétiis du nom de la Terreur.
Salut! des Catalans bienfaiteurs magnanimes.
Vos pieuses vertus ont racheté nos crimes 1
Hélas ! pour éclairer cet effrayant tombeau , .Jamais l'astre du jour ne s'est montré plus beau. Barbare, il étalait sur la ville punie De son éclat joyvux la cruelle ironie!
H2 POKSIES.
Quelle paix dans les champs! quel désert dans le poil! On croirait visiter l'empire de la mort. Immobile comme elle, en cette affreuse enceinte Le désespoir muet a remplacé la plainte : On n'entend môme plus la cloche du trépas; Pour tinter tant de morts elle ne suffit pas. Quel silence ! Jamais la malheureuse ville Au temps de sa grandeur n'a jiaru plus trancjuille! Et cependant les sœurs, dans ce triste séjour, A travers les mourants savaient se faire jour : Rien ne ralentissait leur zèle infatigttble. Vainement le fléau tour à tour les accable; Vainement du frisson leur bras faible agité Fait trembler le breuvage au malade apporté. D'adoucir quelques maux la secrète espérance Suffit pour triompher de leur propre souffrance : C'est aux plus menacés, c'est aux plus indigents, Que s'adressent leurs vœux et leurs soins diligents. De la plus jeune sœur le courage novice Demande à s'éprouver par un grand sacrifice . L'infortuné qui meurt au printemps de ses jours Pour elle a moins de droits à ses pieux secours : Qui sait, près d'un objet de tendresse et d'alarmes, Si la seule pitié ferait couler ses larmes? Ah! c'est à la vieillesse, à ce mal sans espoir Que l'enchaîne surtout un austère devoir. Aussi 5 fidèle aux lois que sa vertu s'impose , Dans ces lits alignés, où la douleur repose, l':ile voit un vieillard, et, vers lui s'avançant, Klie olfre à sa souffrance un baume adoucissant;
LliS SŒURS DE SALM K-CAMILLF-:
, Mais le vieillard, qui tonciie à son luxure dernière, Ne peut ])lus soulever sa mourante paupière : II n'entend pas la voix qui vient le consoler, De sa bouche aucun son ne peut iilus s'exhalei ; Du poison tout son corps atteste le ravage. Faudra-t-il remporter l'inutile breuvage?
Les lèvres du vieillard ne peuvent plus s'ouvrir; Déjà le drap de mort est prêt à le couvrir : H Arrêtez, dit la sœur, peut-être il vit encore; >i Espérons tout du Ciel que ma douleur implore ! » Et, ne prenant conseil que de ses vœux ardents, Du mourant avec force elle entr'ouvre les dents, Fait couler dans son sein la liqueur salutaire , Et bientôt sous ses doigts sent revivre l'artère. Le vieillard se ranime. O moment fortuné! Il jette sur la sœur un regard étonné; Il conteniijle ses traits où l'espérance brille, Croit renaître au Ciel même, et s'écrie; " O ma fille
Le Seigneur l'a bénie, et ce vieillard mourant C'est un père adoré que sa faveur lui rend. Qui dira les bienfaits nés de ce jour [)rospère , Les tran.sports de la fille en retrouvant son père. Et ceux du vieux soldat, si long-temps détenu , Après tant de revers au bonheur revenu? Mais leurs vœux , exaucés par un Dieu tutélaire , Ont du Iléau vengeur apai.sé la colère : Le démon de la mort fuit dans son antre obscui , Le calme reparaît, l'air redevient plus pur, Au bonheur de revivre un peuple s'abandonne :
Pour les sœurs c'est l'instant de quitter Barcelonne ; La santé qui renaît rend leurs soins superflus. Peuvent-elles rester où le daniier n'est plus? Non , dans nos hôpitaux règne encor la .souffrance , Et de plus chers devoirs les rappellent en France. La même piété les rendit tour à toui- Sublimes au départ, modestes au retour; Et tandis que d'un loi la puissance suprême Pour les récompenser devançait le Ciel même , Tandis que par ce roi leur cl(»ge dicté Allait vouer leurs noms à l'immortalité, Le rosaire à la main, l'œil baissé vers la terre, On les vit en priant rentier au monastère. C'est là que, chaque jour, ces charitables so-urs, U'un saint recueillement savourant les douceurs F^^t de tous leins bienfaits écai tant la mémoire , Vont demander à Dieu le pardon de leur gloire.
*ïi^