CHANT IJ
Voici la nuit. .. J'attends... t)ieu ! qu'il tarde à venir Que fait-il?... loin de moi qui peut le retenir?... Déjà tous les pasteurs sont rentrés sous leur tente... N'aura-t-il pas pitié d'une si longue attente.^... C'en est fait! l'heure expire, et je n'ai plus d'espoir: Celui pour qui je veille avait dit : « A ce soir! » Il avait dit ; " Ce soir.... » et la nuit est venue!... J'éprouve une souffrance à mon âme inconnue ... Du retour de Paulus serait-il offensé.' Craint-il un souvenir dans mon cœur effacé?... Ou bien pour un refus a-t-il pris mon silence? .- Faut-il de son amour accuser l'indolence?
10 l'OKSIES.
» Non.... j'en crois sa prière et son brûlant v<'garcl ,
» Sans doute il va venir.... mais comme il viendra tard!
Ainsi, tout à l'amour qui domine son âme, Magdeleine, oubliant qu'un devoir la réclame, N'a point revu sa sœur, et ne s'informe pas Des motifs qui loin d'elle ont retenu ses pas. Et pourtant Sépliora, si vive, si légère, Est l'enfant qu'à ses soins avait légué sa mèie. Seule — on la voit prier au tombeau maternel. Des dangers où la livre un oubli criminel Quelques vieux serviteurs préservent sa jeunesse. A la grâce elle unit la candeur, la finesse; Neuf fois déjà, tombés sous les vents orageux. Les doux fruits du palmier servirent à ses jeux. Tel , entouré de fleurs oii le poison se cacbe , Sort des marais fangeux un lis pur et sans taclie : Telle, et n'ayant aussi que Dieu pour protecleur, Au sein des vils plaisirs d'un monde corrupteur On voyait Sépliora grandir dans l'innocence. Magdeleine n'a point remarqué son absence; L'enfant l'avait (piittée an repas du matin. Ce n'e.st pas elle, iiélas! (lu'à l'Iiorizon lointain Ses regards inipiiets ont si long-temps cherchée Mais en vain sur le mont sa vue est attachée; En vain du noir coursier sur les cailloux bn'ilants Magdeleine épiait les pas étincelants ; La voix des chameliers qu'on entendait encore. Et que la paix du soir rendait triste et sonore... L'insecte lumineux bourdonnant sur les eau\....
MAGDKLKINE, CHANT 1[.
Les reptiles impurs criant dans les roseaux.... Les brises de la nuit qui soulevaient ses voiles.. . Lt le parfum des Heurs.... et l'éclat des étoiles... Et ces lampes d'airain qu'un esclave allumait... Et le temple désert qu'avec bruit on fermait , Tout défendait l'espoir à son àme oppres,sée, Tout lui disait enfin que l'heure était passée!...
Cependant, vers le seuil qu'ombragent mille fleurs, Sur le marbre d'Egypte aux luisantes couleurs, Des pas ont retenti. • — Soudain la porte s'ouvre! Elle entend frissonner le rideau qui la couvre.... C'est Joseph!... hélas! non. — A ses yeux étonnés Séphora paraît seule.
« Oh, ma sœur! pardonnez! »
Dit l'enfant , qu'agitait une frayeur secrète ; « Nous revenons bien tard; vous étiez inquiète. " Oh ! ne vous fâchez pas avant de m'écouter ; » Je n'ai pas tort, ma sœur; je vais tout vous conter. » L'air était moins briMant , et les deux étaient calmes ; » Toutes deux nous marchions vers la cité des Palmes ; » .\u-devant de Jésus la foule se portait. » Tandis qu'au pied du mont Nohamel s'arrêtait, » D'avance préparant l'aumône accoutumée, » J'allai vers ce vieillard , ce pauvre Bartimée , » Qu'on voit toujours assis à l'angle du chemin , " Et qui ferme les yeux en étendant la main ; " Il était prosterné devant le Fils de l' Homme , » Le Sauveur!... c'est ainsi que !e peuple le nomme;
L'aveugle mendiant s'écriait plein de foi :
Seigneur , fils de David , ayez pitié de moi !
D'un seul mot vous pouvez me rendre la lumière! »
Au même instant, touché de cette humble prière,
Jésus lui dit : " Voyez... » — L'aveugle ouvrit les yeux
Et son premier regard se porta vers les cieu\.
il bénit le Seigneur dans sa reconnaissance;
Or chacun de Jésus admirait la puissance,
Et les femmes pleuraient.... et le peuple, à genoux,
Disait : " Un grand prophète est venu parmi nous ! »
Mais lui, sans s'étonner, contemplait ce spectacle.
Ce qu'il a fait, ma sœur, on l'appelle un miracle! »
Par ce récit naïf l'enfant veut s'excuser. Magdeleine , sa voix ne peut donc t'apaiser? Cruelle' cette enfant qu'à bannir tu t'empresses, En un jour de bonheur recevrait tes caresses ! A son esprit distrait Séphora parle en vain; Magdeleine, insensible au miracle divin.
Fait emmener sa sœur, hélas! sans l'adieu tendre Qu'avant de la quitter l'enfant semblait attendre.
Seule, en proie aux soupçons qui viennent l'assiéger Pour Joseph qui l'oublie elle rêve un danger; Son cœur, de l'abandon fuyant la certitude. Veut encor se flatter... par une inquiétude! C'en est fait.... son amour l'excuse vainement : Joseph ne viendra plus dissiper ce tourment!.. Mais.... n'est-ce point sa voix si long-temps espérée?
MAGDELEINE, CHANT If 13
■ Conduisez les chameaux vers la porte Dorée , » Et vers Arimatiiie allez par ce détour » Au palais de mon père annoncer mon retoui I ■> Au bruit des pas légers qui frappe son oreille , Couché sur le parvis, un esclave s'éveille.... [nquiet, il veut voir qui pénètre en ces lieux; Il reconnaît Joseph ... et referme les yeux.
Tandis que , traversant la riche galerie , Joseph passe en tremblant sous la voûte fleurie , De crainte et de dépit n'étant plus agité, Le cœur de Magdeleine a repris sa fierté. Déjà par le dédain , la fausse indifférence , Elle veut se venger de sa longue souffrance ; D'une attente pénible il faut cacher l'ennui : .(oseph ne saura point qu'on a souffert pour lui.
Rêveuse, à son aspect Magdeleine s'étonne; Il cherche à s'excuser.... d'avance on lui pardonne. Il se plaint.... et l'on rit de ses soupçons jaloux. . Je pars; adieu, dit-il enflammé de courroux , » Pour la dernière fois! ..
— Quoi, déjà! reprend-elle, " Dans le camp des Romains Hérode vous rappelle?...
— "Non... t'oublier, te fuir, voilà mon seul devoir. " Je suis laJ de t'aimer , honteux de ton pouvoir !
14 POKSIKS.
1) Rends à l'iieurenx rival dont la foi te réclame
i> Tous les droits qu'un moment j'usurpai sur ton àme;
>> Il ne me verra plus, dans mon juste mépris,
» De son crédule amour lui disputer le prix. »
Magdeleine, à ces mots, sans paraître offensée, Veut calmer de Joseph la colère insensée -.
" Quelle nouvelle erreur trouble votre raison?...
" Pour qui m'accusez-vous d'oubli, de trahison?...
" D'Alcas redoutez-vous le sublime délire?
» L'Ausonie et la Grèce ont couronné sa lyre;
>■ Mais lorsque dans ses chants mon nom vient l'inspirer
1) Sans flatter son amour, ne puis-je l'admirer?...
» Trop fière de régner sur une âme sauvage ,
» Du farouche Nachor si j'accueillis l'hommage,
» Je n'ai par nul espoir encouragé ses vœux ...
» De Phares craignez-votis les frivoles aveux ,
» Son langage indiscret , et sa gaîté naïve?...
» Ah! la voix qui séduit est une voix plaintive,
» Et qui n'a point souffert n'est pas digne d'aimer.'...
— " Perfide! il en est un que tu n'oses nommer!... » S'écrie alors Joseph dans sa jalouse rage ; " Paulus eut ton amour!...
— J'honorai son courage, » Il est vrai. Dans nos murs par Tibère exilé, " D'un injuste destin mes soins l'ont consolé. » Je rendis l'espérance à son àme flétrie;
MAGDKLElNi:, (H A.M II
If)
11 croyait près de moi retrouver la patrie,
l",t , le voyant paré de gloire et de niallienr.s,
Je cédai sans remords an charme de ses plenis
Mais devez-vous punir ma pitié généreuse ,
Vous!... dont l'ardeur légère, hélas! plus dangereuse,
\ soumis ma tendresse à des tourments nouveaux ;'
Ah ! l'inconstant Joseph a besoin de rivaux !
Sans craindre leurs succès votre amour ne peut vivre;
Kt leur encens llatteur, c'est vous seul qu'il enivrel...
- " Excuse mensongère!... inutiles détours!... .V cette ruse en vain mon dépit a recours ; Kn vain, moi, pour dompter ton amour par la crainte. Cherchant à me parer d'une inconstante feinte. Je porte mon hommage aux pieds de Salomé ; Sans joie , indifférent au bonheur d'être aimé , Plein de ton souvenir, je suis distrait près d'elle, Et sans la regarder je lui dis qu'elle est belle; Lorsque de ma tendresse elle exige un serment , Ma voix le dit sans trouble, et mon cœur le dément; Si je veux l'appeler quand sa douleur me touche. C'est ton nom qui toujours s'échappe de ma bouche. En voulant me venger je suis encore à toi ; Mais c'en est trop.... je veux....
— Joseph ! regarde-moi. . .
Ingrat!... ne vois-tu pas ton pouvoir sur mon àme , Mon trouble, mon bonheur, quand ton regard de flanune Sur mon front embelli descend avec amour:'... Ah! |)our moi , ce regard enivrant est le jour!...
■ Oui , l'Arabe égaré dans sa lointaine course " Voit avec moins d'espoir le cristal d'une source » Le lis a moins d'orij,ueil au lever du soleil.... " Et la nouvelle mère, épiant le réveil » De l'enfant que le ciel accorde à sa tendresse, • A son premier sourire éprouve moins d'ivresse!.
— » Oii!... sous d'autres regards je t'ai vu l'embellir!
» Au son d'une autre voix j'ai vu ton front pâlir
" Cesse de m'abuser par un vain artifice,
" Mon orgueil outragé demande un sacrifice;
» Pour croire à ton amour j'ai besoin d'un remords.
» Immole ces rivaux à mes jaloux transports;
» Éloigne ce Paulus... brise son espérance,
» Et par un crime enfin prouve ta préférence ! . . . »
Ah ! pourquoi de l'amour les profanes accents
Sur les cœurs sans vertu sont-ils donc si puissants?
O triomplie du mal! ô trouble de la terre!..
Ce pouvoir séducteur, ce dangereux mystère,
Joseph le connaissait; — et, déjà ras-;uré.
Il ne demandait plus s'il était préféré.
Ange de l'hyménée, espoir des âmes saintes, O toi qui de l'amour bannis les chastes craintes, Et qui, d'un feu divin sachant nous enllammer, Pour prix de nos vertus nous ordonnes d'aimer!... Mes vers ne diront point un bonheur qui t'offense, Ma voix l'accuserait moins que mon ignorance; Hévélés malgré moi , ces secrets odieux