‹ Poésies completes de Émile de GirardinChapitre 23 sur 82 · I..6 poi':siEs · texte numérisé non relu

I..6 poi':siEs

Et le [las des chevaux dans la cour retentit, Et, comme pour un l)al, légère, elle partit.

Souvent elle venait seule ainsi chez ma mère , Et sa femme de chambre , à sa vie étrangère , Bien qn'il fût tard, la vit sortir sans s'alarmer.

Mais, je le sens, déjà vous allez la blâmer. Le désespoir est mal compris d'un cœur tranquille. Quelle horreur! direz-vous; aller mourir en ville! Chez un jeune hcftnme encor ; cela ne se fait pas! Ne pouvait-on choisir un plus noble trépas?...

Que vous dirai-je, moi? C'était de la démence.

Mais c'est toujours ainsi qu'un désespoir commence.

Le premier vœu d'un cœur qui souffre, c'est la mort.

Si l'on n'a point d'ami pour détourner le sort ,

Si l'on n'est retenu par une main chérie.

Si l'on n'entend au loin une voix qui vous crie .

« Arrête, ne meurs pas, espère, vis pour moi! »

Le désespoir vous mène au crime sans effroi. Oh ! qui n'a ressenti , dans le cours de sa vie , Cette douleur de feu qui veut être as.souvie, Qui brave le mépris, la honte, le danger; Qui veut agir, qui vent, à tout prix, se venger?

.XAI'OLINK, CHAPITRE Ilf.

Une longue douleur mène à l'indifférence; Mais tMi malheur subit... tombé sur l'espérance Est un coup imprévu dont le choc étourdit. Le courage se glace, et le cœur se roidit; C'est nn vent froid soufflant sur un lutteur en nai^e ; C'est ce qui fait qu'on meurt pour un bal au jcun(> âge On ne se défend point contre un mal imprévu. Sitôt qu'on est surpris sans arme... on est vaincu.

" Le (iimfe de Narceti'

— Il est .-sorti, Madame.

■ —EU bien, je l'attendrai. »

» C'est une belle femme .

» Dit le vieux domestique en montant l'escaliei ; » Mais elle me fait peur; son air e.st singulier. "Je soupçonne Monsieur d'avoir beaucoup d'intrigues. » Ah! ces jeunes marins, ils sont fous et prodigues. » C'est à ces femmes-là que va tout leur argent. »

Napoline comprit ce murmure outrageant :

«■ Ce soupçon, pensa-t-elle , est un propos d'avare,

» Une ironie encor de mon destin bizarre;

» xMais, avant de mourir, je veux faire un heureux.

» Qui n'a plus d'avenir doit être généreux...

I;>8 l'OtSIES,

' i^fa bourse est pleine d'or;

Prenez, je vous la donne.

» Je comprends votre erreur, et je vous la pardonne. <>

Dans la chambre d'Alfred, tremblante, on l'introduit Elle rougit de honte, et son courage fuit.

Le trouble, la douleur, une longue contrainte. Égarent sa raison. — Sa passion éteinte Se ranime à l'aspect de ces objets chéris , Qu'Alfred voit tous les jours. Ses liv'res favoris , Ses armes , souvenirs de ses nombreux voyages , Des plus nobles dangers séduisants témoignages ; Ces flèches , ces poignards , ces vases précieux , Ces rosaires bénits rapportés des Saints-', ieux , Tout le faisait aimer dans ce modeste asile. Là, rien ne trahissait un cœur vain et futile.

Sur la console un buste attirait le regard ; Napoline bénit ce bienlaisaat hasard; De l'Empereur c'était une image fidèle.

L'artiste avait saisi l'orgueil de son modèle.

Napoline, soudain, émue à cet aspect,

Se prosterne à genoux avec un saint respect;

Et, comme on prie un Dieu, Dieu puissant, i)ieii sévère,

A son iieure suprême... elle, pria son père!

NAPOI.IM-:, CHM'ITIU; III l.V.I

Dans un coffre élégant par son ordre apiioite ,

Avec un soin risible, elle avait apprêté

Ce qu'il faut pour mourir.... d'une mort fastueuse?

Non; — pour mourir, liélas ! comme une repasseuse ,

Selon l'expression d'une femme d'esprit '

Elle se rappela ce mot, elle en sourit.

De gaîté, de douleur, incioyable mélange!

■ Que dira-t-on de moi, de cette mort étrange:'..

" Bail! des malins soupçons qu'importe la noirceui :'

» Dit-elle ; je n'ai plus de mère et point de sauir !

» Qui pourrait concevoir une idée offensante!. .

» Ma mort même dira que je fus innocente;

» Et lui me défendrait.... C'est un homme d'honneur

" Oh! s'il m'avait aimée! hélas! que de bonheur!...

•> Pour lui j'aurais été soumise, douce et tendre!...

" Comme sa femme, ici, j'aurais droit de l'attendre;

> Je le consolerais ; il serait mon appui ,

" VA je pourrais mourir sans honte, auprès d" lui!

Et des pleurs, excités par cette humble pensée, Soulagèrent alors sa poitrine oppressée.

I. Due jt'uue lille s'était aspUyxice pur amour pour M. de !.. G. On lui faisait complimeiit de ce succès devant la duchesse de Coigny : « En vérité, • Il ii'v a pas de quoi être lier, dit-elle; c'est une mort de repasseuse. »

IfiO

POliSIES,

An coin du l'eu, rêveuse, elle resta long-temps; Elle entendait gémir le vent sec du printemps, Qui, sur le boulevard, faisait craquer les arbres; Et , triste , elle songeait an froid mortel des marbres , Au tombeau qu'elle aurait... à l'horreur de mourir; Sur son propre malheur elle allait s'attendrir.... Quand l'heure résonna — l'heure affreuse , fatale , L'heure qu'il oubliait auprès d'ime rivale! Son courage revint avec le désespoir.

« La mort!... Ici... vivante il ne doit pas me voir! • Dit-elle...

Et , par ses soins , les portes se fermèi eut . Et les charbons rougis pour la mort.... s'allumèrent.

<• Hàtons-nous, pensait-elle; oh! s'il allait venir!. .

)■ Que dis-jei'... Elle saura long-temps le retenir...

» Mais demain, ô demain , je lui serai rendue!...

» Et là , je serai froide et pour l'amour perdue !

» Et, dans son désespoir, il se rappellera

» Celle pour qui je meurs... et nous comparera...

« Me préférant alors , dans .sa haine indignée ,

» Il dira : Qu'elle est belle!... et je l'ai dédaignée!

■» Et j'ai causé sa mort.... O délire, ô fureur! —

» ELLE!!... Il ne pourra plus la nommer sans hoirenr.

H II trouvera sa vie et ses ruses infAmes;

"Il la trouvera laide entre toutes les femmes!...

» Avec amour, sur moi — ses regards ti)nd)eront.

.NAPOLINE, CHAIMTRK III. I(>l

" Triste , il admirera la candeur de mon front ; " Sur ma tête glacée il versera des larmes ; " Du bien qu'il sacrifie il sentira les charmes... ■ Cent fois il redira mon nom!... Cris superllus! i> Ce cœur, qu'il a brisé, ne lui répondra plus. " Mais, en voyant ses pleurs, mon ombre soulagée » S'envolera joyeuse... Ah! je serai vengée! »

Sur la couche.... un moment, de honte elle frémit . Mais chaste, elle entrevit la mort — et s'endormit ..

Oh ! sur ce lit de deuil , Juliette nouvelle , Peut-être espérais-tu te réveiller comme elle!

Pour mourir , elle a mis sa parure de bal , La couronne de fleurs, le bouquet virginal; Cette parure était pleine de modestie; Par des nœuds élégants sa lobe assujettie , Son voile, frais linceul sur ses grâces jeté. De ses derniers moments disaient la i)ureté. O vierge! dors en paix sous ta sainte guirlande! Sur l'autel de la mort... on respecte l'offrande!!

Or, à cette heure, Alfred était en rendez-vous. Dans un de ces moments que l'cm nomme « bien doux ; »

ÎG2 POESIES.

Mais n'envie/ pas trop le séiluisant jeune homme •. Ces coquettes beautés que le monde renomme Pour l'amour triomphant ont souvent peu d'attraits, Et lui font legretter un minois rose et frais. L'amour n'est pas autant aveugle qu'on le pense ; C'est un enfant gâté qui veut sa récompense. Souvent, vers le séjour si long-temps souhaité Il court avec ivresse — et fuit désenchanté. — JN'allez pas dire encor que nos conseils sont rudes, Femmes qui n'aimez point , coquettes — soyez prudes.

Alfred de. chez la belle a disparu sans bruit. Se demandant tout bas ce qui l'avait séduit. Pressant les longs adieux et les regrets d'usage , Furtif, il est sorti par un secret pas,sage. Depuis qu'on s'est aimé, jamais amant heureux , Après un rendez-vous, ne fut moins amoureux. A peine a-t-il quitté sa nouvelle maîtresse, Qu'Alfred d'une autre femme évoque la tendresse. Il songe à Napoline, et reconnaît ses torts. Car avec la raison reviennent les remords. Ce souvenir lui rend d'amoureuses idées : Il compare soudain à ces grâces fardées, A ces attraits d'emprunt, si laids sans ornements, Cette beauté naïve et ces contours charmants , Cet éclat qui faisait admirer Napoline.

Il se la figurait douce, aimante, câline. Chaste et passionnée, humble et fièro à la fois. Il lui .semldait déjà s'attendrir à sa voix

XAPOLINE, CHAIMTIU: III lO.J

« Chère enfant! disait-il, que lait-tille à cette lieuie? « Elle m'en veut, je gage, elle est triste, elle pleure. i> Elle me hait!... Demain, j'irai ta consoler : » Oh! j'empêcherai bien ses larmes de couler! » Je lui dirai : Ma vie est à vous, je vous aime; » Vous m'avez mal jugé... Je n'étais plus le même; 1' Je devenais un fat, mais vous m'avez sauvé . » Donnez-moi le bonheur que mon âme a rêvé ; » Aimez-moi! —

C'en est fait... oui, le monde m'ennuie; •> Je trouve ses plaisirs tristes comme la pluie. " Je n'y peux plus tenir; ce métier d'élégant

Est sans profit, stupide, et puis très-fatigant. » 11 faut toujours songer à plaire , et toujours feindre ; » Aux usages des sots en tous lieux se contraindre ;

■ Se friser tous les soirs, se parer jusqu'aux doigts; » Porter des bas à jours, et des souliers étroits;

» Tout cela pour aller courtiser une belle

» Qui ne vous entend pas, qui ne parle que d'elle: ^

> Ah! je suis revenu de ce brillant plaisir,

'" Et je ne comprends pas quel en fut mon désir.

" Oh ! que j'aime bien mieux discuter à mon aise,

» Assis, au coin du feu, sur ma petite chaise.

•• Avec sa femme, au moins, on peut causer de tout.

■ Et l'on n'a jamais peur d'être de mauvais goût.

Mais, je fus donc atteint d'un accès de folie? Comment ai-je trouvé la duchesse jolie P

If)4 POÉSIES.

Comment? .. C'est un secret, je ne m'en souviens plus.

Et cette autre liéritière.... avec tous ses écus!

Comment ai-je songé sans démence à lui plaire?...

Oubliant la corvée à cause du salaire ,

Quoi, pour ses millions je voulais l'épouser.^...

Béni soit le succès qui vient me dégriser. —

Pour ces deux femmes-là!... je quittais une amie,

Napoline! si belle! — O misère, infamie!,

Je ne mérite pas que tu rêves de moi .

Mais nous serons heureux , et je reviens à toi !

Oui, je veux dès demain hâter ce mariage...

On va rire de nous, de notre humble ménage,

Car nous ne serons pas riches.... eh bien, tant mieux :

Nous auroiis des amis, et pas un ennuyeux !...

Ah ! comme elle sera jolie eu mariée !. ..

Et lorsqu'à ma tendresse on l'aura confiée.

Comme je serai fier ! — Que d'amour ! que de soins ! . , .

Voyons.... de mon côté quels seront les témoins!

Demain , de tout cela nous causerons ensemble.

Oh ! que je suis heureux ! .. . Mais, d'où vient que je tremble:'

Alfred, en cet instant, venait d'entrer chez lui. Déjà, dans l'escalier, un demi-jour a lui.

<> Une femme est ici Monsieur, le sait, sans doute.' »

Dit le vieux domestique. — Alfred s'anête, écoute.

« Comment est cette femme, et que t'a-t-elle dit?

V — Rien; elle dort, je crois. Monsieur, siu votre lit.

NAPOMNE, (MIAPliKi; III. IC.S

" J'ai senti dans la clianibre nne odeur de ruinée , » Mais je n'osais entier; la porte tétait fermée. y » Alors j'ai regardé par la serrure.

— Eh bien ?...

■ — J'ai vu que l'on donnait, et ({iie ce nV'tait rien " — Une ténniie!... chez inoil. .

— Monsieur doit la cDmiaîtic.

" Elle est jeune «'t très-belle...

— .\li 1 c'est Emma peut-être.

— ?ion, Monsieur. .

— Indiscret! vous connaissez Enmia!

» — Un soir , j'étais présent quand Monsi<'ur la nomma.

» — Ce n'est pas elle.^

— Non , Monsieur , je vous l'assure

f.a dame en question est venue en voiture; » Et, si j'en crois l'argent qu'elle m'a prodij^ué, )■ Dans le monde elle occupe un rani; très-distiniiue. »

IfiG POKSIKS.

Alfred se prit à rire... Il monte, ouvre la |>orte. Il entre....

Cette femme est Napoline '. .

AIOliTF. '

Alors Alfred tomba dans un tel dé.sespoir. .. 11 est si malhenreux I.... que j'ai pu le revoir ! Et, chaque jour , il pleure en parlant de cet ange Heureuse mort, du moins., que celle qui nous vent;»'

CHAPITIIK IV

KXPLICATIONS : LE COEl H, LK MONDE ET L AR<iENT.

Voilà, grâces au ciel, mon poème achevé! Mais, faut-il dire enfin ce qu'il vous a prouvé? — Oui, — dùt-on accuser mes vers de vieillerie, — J'en conviens, cette histoire est une allégorie.

Napoline mourante est le Génie — éteint , Énervé par le monde, en ses élans contraint; Sous un cllâle de l'Inde ayant ployé ses ailes, Sous un chapeau A'Ih'rhaul cachant les étincelles

Qui trahissent l'orgueil de son front lumineux ;

C'est un ange — étouffant , sous des fleurs et des nd'ud;

Les sublimes rayons de la sainte auréole ;

C'est Corinne — tombée au pied du Capitole ,

Tombée avant. la gloire, et morte avant l'amour;

Morte pour avoir vu le monde en son vrai jour;

C'est une noble vie — en un temps d'égoïsnie ,

Une grande pensée — avortée en sophisme ;

C'est, en un mot, l'enfant d'un liéros, d'un vainqueur

lilevée en naissant par un fat joli-cœui ,

Voici pour Najujline.

Oli ! quant à la duchesse , N'allez pas voir en elle une illustre princesse , Ni madame de R***, ni madame de T....

Ce que j'ai peint en elle est la Société, Telle que je l'ai vue, et telle qu'on la trouve; JJelle quand elle luit, — laide quand on réjirouve; Squelette bien vôtu , mannequin coloré , Frêle idole de bois dans un temple doré; Beauté de convenance, affreuse sans toileltc; Femme qui gagnerait à n'être que coquette; Souper de comédie, au dessert de carton ; Fruits de Florence , en marbre , — et roses de Batton ; Nature d'opéra, vertu de mélodrame; Ne donnant rien aux arts, rien à l'esprit, à Tàmc, Abreuvant de dégoûts ses jilus chers favoris.. . Voilà comme iai \(i le monde de Paris.

NAPOLI>'E, ClI.U'Ur.i: IV. 1

L'Héiitièi'p — n'est pas un portrait équivoque ;

Kn elle, j'ai montré le vrai ilieu de l'époque,

L'Argent! — qui rend l'esprit et le courage nuls,

Qui change le génie et l'amour en calculs;

L'Argent ! la providence ou plutôt la ressource

De l'univers! Dieu saint! dont le temple est laJÎOHrsc.

Dans ce temple superbe ouvert à son pouvoir ,

Le prêtre est un banquier, l'autel est un comptoir;

Et le parquet bruyant est le saint tabernacle ,

Dont un agent de change est le sublime oracle.

A la voix argentine on nous voit courir tous.

L'argent fait nos talents, dénature nos goûts;

Tel eût rei>résenté Socrate, Achille, Horace,

D'un infirme au pouvoir dessine la grimace;

Tel eût faitpour l'autel des psaumes en latin,

Flétrit son bon curé du nom de calotin ;

Tel eût été flatteur du tyran sous l'Emjiire,

Se fait flattegr du peuple, et bâcle une satire.

De l'argent du libraire ils sont tous envieux;

Et puis la médisance — est ce qu'on vend le mieux.

Lui seul fait tous les frais de notre politique :

L'Europe est un bazar, Paris une boutique.

A l'Argent notre orgueil lui-même est immolé;

Ce que coûte l'honneur est bientôt calculé.

C'est le budget et non l'honneur que l'on consulte.

Quarante millions!... pour venger une insulte,

.\h! vraiment, c'est trop cher! — et l'on courbe le front;

Pour garder son argent, on garde son affront ,

El l'on supporte en [)aix l'arrogance ennemie. .. Par lâcheté.'... JNon pas, — mais par économie.

Kntin , dans ce jeune homme au cœur noble, hien né,

A de bas sentiments par son siècle entraîné,

Dans Alfred —j'ai montré ce qu'on est dans le monde,

Quand on veut que la mode on l'argent vous seconde.

Hélas! dès qu'on y rêve un brillant avenir,

Il faut se faire avare et vain pour parvenir ;

Car il faut de l'argent, beaucoup d'argent, pour être

Quelque chose à Paris , — et se faire connaître ;

lit , comme Alfred , chacun sacrifie à l'argent

Les rêves de son cœur, d'un cœur même exigeant.

Comme lui , pour briller , à de vaines chimères

On immole ses goûts, ses vertus les plus chères; —

Puis , lorsqu'on est blasé sur tant de vanité.

Lorsque de ces plaisirs on voit la nudité,

Quand on sait que ce jeu ne satisfait personne ,

Que le monde jamais ne rend ce qu'on lui donne....

Sur le passé l'on jette un douloureux regard...

Aux premiers vœux du avm on revient, — mais tiop tardi

Oh! si chacun taisait ce que j'ai fait moi-même, Si l'on osait donner sa vie à ce qu'on aime , On n'éprouver ait point de regrets. ... de remord ! Car c'est un crime aussi que de tromper le sort : Qu'une femme sans cœur vive pour la parure, Elle a raison, —et .suit l'instinct de sa nature . Qu'un fran(; ambitieux, aspirant au pouvoir , Se fa.s.se intéressé, — (ort bierr , c'est son devoir ;

N M'OI.IM. , CIIAniTlU: IV 171

Mais (in'on se fasse ingrat avec une àme tendre, C'est une impiété que je ne puis défendre.

En tout il faut agir avec égalité;

Au monde, il faut donner ses htlents, sa guîté,

INIais son àme... jamais : — Ah! je lui rends justice.

H ne demande pas ce cruel sacrifice;

Et même s'il vous voit sacrifier vos goûts

A ses lois , — le premier il se moque de vous.

J'aime le monde, moi, — mais ma philosoiiiiie

Au dieu des vanités jamais ne sacrifie.

Et si ce monde, un jour, m'a prêté son appui.

C'est (]ue — sans le blesser — je n'ai rien fait pour hn

J'ai bravé la Fortune.... elle m'a visitée;

Je l'accueille gaîment, sans l'avoir invitée;

Mais j'aime.. . et de mon cœur seul je subis la loi

Vous que le monde ennuie et trompe, — imitez-moi.

L! TIRE DE NAPOLINE

Il y a deux jours que tu es paitie, Delphine, deux jonis seulement... et pendant ce peu d'instants toute mon àme s'est changée, tout l'espoir de mon avenir a dispaiu ! Il y a deux jours, hélas! j'étais si joyeuse et si aimante! Aucun grand événement ne s'est passé , et cependant je vais mourir.... et mon cœur est désenchanté , et jen'aime pins.

C'est une chose triste poru- moi de quitter la vie sans te dire adieu ; à toi qui m'as toujours aimée, avec qui j'ai passé les seuls moments heureux de mon enfance. Je te regrette , et cependant ta vue me ferait mal ; elle me rappellerait ma joie perdue ; car tu es encore toute parée de mon espérance , et ta

I lA'lle Icllre a élc «icrilc par madciiioistlle de II"' la veille de sa nmi I.

Ij.

présence seule me rendrait ces émotions délicieuses, ces idées enivrantes qu'il a fallu noyer dans mon cœur.

Ali : qu'elle était belle cette espérance quand tu m'as «juittée! et que le souvenir en est amer et décliirant!... Non, je ne veux pas te revoir; d'ailleurs tu m'aimes, toi; tu m'empêcherais de mourii' ; et la vie m'est devenue si odieuse, (jue ton amitié ne suflirait plus i)ûur m'aider à la supporter.

Ce qui m'étonne , c'est que l'on souffre ce que je souffre, et que l'on vive encore; c'est que le cœur puisse se briser ainsi à tontes les beures et battre encore; c'est qu'il faille une résolution, un suicide, pour mettre un terme à un tourment qui devrait tuer.. . .

Oh! si tu pouvais savoir ce que j'éprouve, tu me i)aid(iiinerais de mourir! Si tu savais.... quel découragement dans tout mon être ! quel vide affreux dans ma pensée, quel désert dans mon avenir!... queile lassitude, quel dégoût!... J'epiouve moralement ce qu'on éprouve en mer par un temps d'orage. Le vaisseau va sombrer.... qu'importe!... on n'a pas d'émotion pour la tempête. — Une voile amie vient vous sauver !.. qu'importe ! ... on n'a pas un regard pour l'Iiorizon

Peut-être, si j'avais le courage d'attendre, l'Iiorizon s'éclaircirait-il pour moi ! mais je ne le vois point ; je n'aperçois rien au delà de ma douleur , je ne vois que ce qui m'entoure , mensonge , vanité, misèies et désespoir ! . . .

Tu te rappelles combien j'étais joyeuse en allant à ce bal ; combien la nouvelle de cette fortune subite m'avait domii' de bonheur ! Elle aplanissait tous les obstacles. Alfred n'o.sait |>ailcr de moi à sa mère parce «pie j'i-tais pauvre ,

LETTRi: 1)1-: NAPOMM-: 17)

et qu'elle m'aurait refusée. Tout à cou(» je (le\eiiais riche, et, loin de s'opposer à ce mariage, mailauie de Narcet elle-même l'aurait conseillé. Je ne prévoyais pas que rien prtt désormais me séparer d'.\ltied, et tu as vu comme l'idée de lui apporter la fortune ipii lui manquait me rendait fière et joyeuse.

Agitée des pensées les i)lus riantes, j'arrivai à ce bal. — O mon Dieu! quelle soirée!... C'est un cauchemar horrible dont l'image sans cesse me poursuit. Quel changement !.. . Lui que j'avais toujours vu si bon , si affectueux , si noble ! . . . tout à coup froid, sec, léger, moqueur, fat, ridicule et méchant!... Et moi, qui venais à lui heureuse et dévouée: — je m'étais parée pour lui plaire... il ne m'a pas regardée. Je venais lui offrir ma vie. ... il m'a reniée !

Alil peut-être il n'aurait eu de regards que pour moi s'il avait su que j'étais riche. Je n'avais qu'un mot à lui faire dire, et peut-être l'aurais-je vu aussi soigneux, aussi empressé près de moi qu'il l'était auprès de cette stupide héritière, qu'il m'a préférée. Je le croyais, liélas! Cette conviction fut le plus amer de mes sentiments.

Kt pourtant je me trompais; — non, ce n'est pas une temme comme moi qui doit séduire un cœur que la vanité entraîne. Veux-tu savoir, Delphine, ce qu'il faut être pour se faire aimer, séduire les hommes et les dominer? — 11 faut être sotte , vaine , fausse et flatteuse. Les hommes ne tiennent pas à ce qu'on les aime avec dévouement; ils veulent (pi'on les adore en aveugles ; pour leur plaire , il faut feindre de les regarder comme infaillibles , se moquer d'eux et faire Ncmblant de les admirer; leur dire qu'ils ont raison lorsqu'ils se trompent , vanter leur générosité quand ils sont avares ,

i:r. POÉSIES.

leur courage quand ils ont peur, leur fermeté ([uanil ils hésitent ; il faut })aiaître dupe et cacher qu'on tes juge; se faire niaise et minaudière pour les rassurer; affecter de mesquines vanités, de folles prétentions; enfin toutes ces petitesses de femmes dont ils aiment à rire, afin de les maintenir dans cette foi précieuse en leur supériorité , qui leur permet d'aimer une femme comme un jouet qui les aniuse, ou comme une esclave qui les adore.

Une femme qui a laissé entrevoir qu'elle pense est dès lors traitée en ennemie. — Un vieux monsieur, dont j'ai ouhlié le nom, disait : « Méfiez-vous d'un domestique qui sait lire; il « finit toujours par lire vos lettres. » Eh bien, les hommes traitent avec la même défiance les femmes qui savent réfléchir ; « Elles finissent toujourspar nous juger, > se disent-ils.

Oui , il faut être fausse, car les hommes détestent la droiture dans le caractère d'une femme : trop de franchise les déconcerte ; leur vie est si tortueuse , si pleine de mensonge ; ils sont près d'elle comme une femme malhonnête devant une jeune fille , ils sont gênés , embarrassés ; ils ont peur de leurs paroles , car ils ne peuvent rien dire sans la choquer. Les femmes supérieures, je ne dis pas d'esprit, — les femmes d'esprit sont souvent plus faibles que les autres; — les femmes supérieures de caractère, à l'âme élevée, à l'esprit net et pur, ressemblent à ces fleurs dont le paifum est si enivrant, que les cerveaux faibles ne peuvent le supporter ; ainsi , pour plaire aux hommes , il faut des esprits terre-à-terre , des fleurs menteuses et insignifiantes, aux couleurs vives, à l'odeur fade : des hortensias et des tulipes , — des femmes enfin qui aient tout juste (;e qu'il faut d'intelligence pour les tromper.

Corinne, sans doute, fut bien malheureuse, mais elle no

LMTTI'.E l)i: NAi'OI.LNE. 177

lut qu'à demi liuniiliée; d'abord le souvenir de sa gloire était une compensation h sa douleur; et puis cette jeune fille qu'on lui préférait était une rivale digne d'elle! Si Corinne avait poui' elle sa renommée , Luciie avait sa candenr , sa jeunesse ; i-t pour l'amour , qui vit de feu sacré , l'innocence vaut bien le génie... Mais se voir préférer une femme laide!... mais être jeune, belle, pure, et se voir sacrifiée à une femme laide!... c'est une monstruosité que la vanité seule pouvait produire! — Une rivale qui n'a lien pour excuser l'amour , ni jeunesse , ni candeur, ni passion.'... une femme froide et laide!... comment pardonner un tel affront, que rien ne justifie? I^ncorc, si elle s'était dévouée à lui, si elle l'aimait! Mais non ; elle a grimacé pour lui plaire quelques jours dans un salon , devant quelques fats qui l'ont remarqué , et cela a suffi pour exalter une tête vaniteuse ; cela a suffi pour causer ma mort ! . . .

On peut combattre un amour sincère dans un cœuraimant : s'il me quittait pour une femme belle et aimable , je souffrirais , je pleurerais , mais je pourrais l'aimer encore , et même aussi me flatter de le ramener; mais un homme qui ne s'attache à une femme que parce qu'elle est capricieuse et duchesse, qui ne voit dans l'amour qu'une réputation d'élégance, et qui sacrifie à cela un sentiment vrai , n'est qu'un homme médiocre qu'on ne peut regretter, à qui je ne pourrai jamais plaire.... S'il m'a aimée un jour, c'est par mégarde; car j(! n'étais pas ce qu'il cherchait.

Cette duchesse de.... est une personne si vulgaire ! Je suis sûre qu'elle sera très-flattée de m'avoir fait mourir de chagrin.... Oui, Corinne fut moins à plaindre que moi... Klle a, du moins, su accomplir sa destinée ; le feu de son Ame a éclaté en génie; il ne s'est jioint concentré dans son cœur pour h' dévorer. — D'ailleurs ses sentiments exaltés étaient moins

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étouffés dans cette société d'Anglaises froides et sans idées , que les miens ne le sont dans le monde. Corinne, en Angleterre, était méconnue, ennuyée, mais elle restait elle-même; son âme et son génie avaient encore pour eux la solitude ; elle pouvait rêver et prier. Les compagnons de son ennui la laissaient penser à son aise; ils n'avaient pas la prétention de la comprendre; ils ne lui parlaient pas de ses idées pour les combattre; ils ne lui demandaient pas les secrets de ses illusions pour les désenchanter. Les ennuyeux endorment le génie, et ne le dénaturent jwint ; mais le monde!... le monde!... il nous rend comme lui-même; il nous poursuit sans cesse de son ironie , il nous atteint au cœur ; son incrédulité nous enveloppe , sa frivolité nous dessèche ; il jette son regard froid sur notre enthousiasme, et il l'éteint; il jjompe nos illusions une à une , et il les disperse ; il nous dépouille , — et quand il nous voit misérables comme lui , faits à son image, désenchantés, llétris, sans cœur, sans vertus, sans croyance, sans passions , et glacés comme lui, alors il nous lance parmi ^esélus, et nous dit avec orgueil : » Vous êtes y des nôtres, alkz! » 11 (ailut renoncer aux joies <lu monde pour entrer dans la solitude d'un cloître. ... de même il faut (lire adieu aux joies du c(eur pour entrer dignement dans le mou'le ! . . . Et ceux pour qui ce sacrifice est impossible, dont l'esprit est désabusé, mais qu'une âme ardente tourmente encore; (;eux que le monde a désenchantés , mais qu'il n'a point llétris; ceux-là font comme moi, ils meurent ]»our rester encore dignes au moins de la mission d'héroïsme qu'ils n'ont pas eu le courage d'accomplir.

Car, ne i)ense pas (pie je meure par amour 1 . Tu le croiras peut-être dans ta naïveté 1 Oh ! que je voudrais me tuer par amour!... Mon derni(;r soujur s(!rait encore une illusion! Hélas, non 1 <•' n^>l point \k\\ii- qu'il me liaiiit que je me

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