LKIIUK DE NAI'OI.IM
fiie, c'est parce que, moi, je n'aime plus... c'est parce que je sens la lèpre d'égoïsme qui me gagne à mon tour ; c'est parce que je ne veux pas vivre morte comme tous ces êtres que je méprise ; c'est parce que je ne veux pas traîner, conmie , les autres femmes, une existence misérable; m'établir naïvement entre deux mensonges, prendre un mari pour le tromper, un amant pour le partager; élever mes enfants dans une religion dont je doute, et leur prêcher faussement des devoirs que je trahis ; c'est parce i\ue je ne puis être hypoct ite à tonte heure, parce que je ne puis m'aveugler sur moi-même, et condamnei' les autres femmes , sans m'apercex oir qu'elles ne fout guère plus mal que moi ; c'est enfin parce que je garde encore le préjugé de l'honnêteté, et que je veux mourir avant de le perdre. — J'ai placé l'héroïsme dans une vie sans tache, parceque je ne pouvais le mettre dans les grandes actions. Ah ! si je pouvais encore n)e dévouer pour une nohle cause; si j'avais foi dans mon pays ; si je pouvais , comme toi , m'éciier avec enthousiasme : " France ! France ! patrie ! . . . "je voudrais vivre pour elle, pour assister à son avenir... Mais je ne crois même plus à ce sentiment qui m'aurait fait vivre ; j*; l'ai vue si ingrate cette patrie, et je la trouve maintenant si bourgeoise, si matérielle ! Quand je pense que tous ces soldats que l'Fmpereur a sortis du néant ont renié son fils!... j'éjnouve un découragement, un dégoût qui me fait douter de notre grandeur. — Il y a quelques mois pourtant, je l'avoue, un peu d'espoir était rentié dans mon cœur. Ces barricades, ces coups de fusil, ce tumulte, ce peuple si courageux et si bon, cet éclair d'enthousiasme véritable, dont le faux patriotisme a su profiter , avaient ranimé ma nature aventureuse. — J'avais entendu crier dans les rues Vive Napolcon II ! — A ce nom tout mon cœur s'était rallumé; je voulais me mêler au peuple, arborer le drapeau, délivrer l'aigle emprisonnée, proclamer mon fière; car, eu dépit des lois du monde, je ^uis
1«0 l'OI'.SIKS.
sa sœur. — Ma lêtc était exaltée.... J'allais révéler ma naissance; le feu concentré que j'éteins depuis ma jeunesse allait enfin éclater, j'allais soulager mon âme et déployer un seul jour en ma vie mon véritable caractère ; j'allais agir
M. de Beaucastel entra tout à coup dans ma chambre : « Entendez-vous? lui dis-je. — I.e canon? reprit-il en riant; » et qui ne l'entend pas? — Quoi! répondis-je avec im|w- » tience, vous n'entendez pas crier le peu|)li' -. Vive Napn- >' léon ? » lit je sautais de joie comme un eidant, en répétant ; Vive JSapoh'Dii .'
" — Vous êtes folle, s'écria mon oncle; cette joie estdu plus • mauvais goût; vous compromettez votre mère par cette " inconvenance. Oans votre position vous devriez vous taire : 1' vous êtes folle, » répéta-t-il; et il s'éloigna en levant les épaules avec mépris.
Cet? paroles me glacèrent. — Là, je reconnus encore cette fatale iniluence qui avait dénaturé mon cœur, cette voix du monde qui en arrêtait tous les nobles élans, et me criait sans cesse : » Ne fais pas cela ; prends garde, tu seras ridicule. "
Ainsi , mon enllicjusiasme , pendant ces jours de combats, se borna à recueillir deux blessés qui étaient tombés devant la porte; et encore mon oncle me gronda-t-il beauconi) i)our cet acte de pitié, qu'il appela une légèreté impardonnable. Eu effet, c'était une inconséquence, car l'un de ces blessés était officier dans la garde royale; l'autre était un ouvrier imprimeur, et mon oncle se trouvait ainsi compromis dans les deux partis. — C'est une chose bien singulière que le courage des gens du monde : jamais ai rôles par lîi crainte de risquer
LETTiu: \m: NAPOLLNE. ISt
leur vie, et toujours retenus par de petites considérations; poltrons pai leurs idées, et braves de leurs personnes; ne craignant point de s'exposer, tremblant toujours de se compromettre.... Mais, que m'importe d'avoir remarqué cela maintenant?... Alfred est ainsi, l'aible et courageux.... le monde a séclié son cœur. Peut-être reviendra-t-il un jour à la vie réelle, la vie d'aflection.... mais je ne serai plus là pour lui
répondre, car je n'ai pas le courage de l'attendre et puis,
comment me pardonnerait-il de l'avoir jugé? 11 s'est montre si misérable à mes yeux, qu'il doit se dire que je ne puis plus l'aimer... Hélas! il a raison.. .
Adieu donc, puisque tout est fini pour moi ! Adieu, toi, mon amie; toi, la seule qui ne m'aies point trompée; loi qui m'as aimée, qui m'as coniiirise . toi pour qui je voudrais vivre, à qui je demande pardon de mourir! — Pleure-moi, si tu m'aimes, mais ne me plains pas; mon bonlieur était impossible. Va ! si quelque chose doit te consoler, c'est de penser que les seuls doux moments de ma jeunesse, je les ai dus à ton amitié; et, je l'avoue, ce que je regrette dans la vie, c'est notre gaieté, notre gaieté qiiancl même; c'est ce bon rire de jeune fille qui se fait jour à travers les larmes, à tiavers les mille inquiétudes de l'avenii ; cette chaste insouciance d'un ( u'ur innocent, qui a tout au plus un ou deux rêves un peu hardis à se reprocher.
Oh ! si l'amitié pouvait suffire à ma pensée , je resterais sur la terre pour rire avec toi; je crois que mon désespoir lui-même finirait par nous aniuser. Il y a des moments de crise vraiment risibles dans une passion aussi extiavagante que la mienne. Je pense souvent à toi; tout à coup je m'admire avec indignation ; je me rappelle ton enthousiasme pour ce que tu appelles ma beauté. Quand je regarde ces longs
IG
clieveiix que tu trouves si admirables, quand moi-même je remarque l'éclat de mon teint et la pureté de mes traits, je m'indigne de n'être pas aimée!... Tu vas te moquer de moi, mais il faut que je te raconte la dernièie folie qui m'ait fait sourire. Ce matin, en rentrant chez mon oncle, j'aperçus dans la rue deux jeunes gens qui me regardaient ; l'un dit en me montrant : « Hegardedonc, quelle belle femme ' " Tu crois que cet éloge m'a llattée .'.... point du tout; il me lévolta; je me sentis rougir de colère : malheur à moi ! pensai-je avec amertume; — être admirée dans la rue par les passants, et n'être pas même regardée dans un bal par lui ... que j'aime! — Ces pauvres jeunes gens ! ils ne se doutent guère que cette femme dont ils admiraient l'élégance, la fraîcheur, le lendemain serait immobile et glacée.... Ils croyaient parler à une vanité de coquette; ils n'imaginaient point que leur franche flatterie ne troublait que des pensées de mort. . . .
Cette rencontre m'a fait faire de singulières réflexions. Un compliment qui flatte cause une émotion pénible quand on va mourir. Peu s'en faut que cette circonstance insignifiante n'ait changé toutes mes résolutions .. Un moment je trouvai qu'il était fort ridicule à moi de me tuer ; qu'avec tant d'avantages c'était un crime impardonnable. Je me pris à rire de mon désespoir ; je pensai que la vie n'était pas toute dans l'amour; qu'il y avait des émotions secondaires qui pouvaient se grouper dans le cœur et le remplir; je me dis qu'avec ma fortune je pouvais faire un très-bon mariage, et vivre tlans le monde avec agrément ; qu'en ciioisissant un honnête homme qui me guiderait de ses conseils, qui calmerait mon imagination un peu trop exaltée, qui me dirigerait dans la vie, je pourrais arriver à un boniieur négatif qui ne serait pas sans douceur. Je me composais une sorte de paradis de neige assez agréable ; mais, à mesure que ma
LliTTHi: UE NAJ'OLJiNE. 18.5
pensée s'abandonnait à ces paisibles rêveries, je sentais l'ennni nie gagner: ce bonbeur-ià m'apparaissait insipide; j'aime encore mieux mon désespoir.
Une éducation distinguée a cela de barbare qu'elle rend le bonheur impossible. On nous a fait un besoin, une condition nécessaire des qualités les plus inutiles. Nous ne pou vons aimer un honnête homme s'il n'est aussi distingué; nous voulons un cœur passionné et des manières élégantes: nous voulons de la franchise et du bon goût; c'est-à-dire que nous voulons la naïveté de la nature et la grâce de la corruption ; l'impossible, rien que cela. Aussi notre di^stin est-il toujours le même ; toujours il nous faudra choisir entre un honnête homme qui nous ennuie et (\\\\ nous aime, et un élégant qui nous séduit et qui nous trompe : voilà notre destinée.... et voilà ce qui fait que je meurs; c'est que j'ai deviné cela trop tôt.
La vie et le monde prennent un aspect étrange aux legards d'une personne décidée à mourir. J'ai fait plusieurs visites ce matin, et mes observations m'ont extrêmement amusée. — Je suis allée dire adieu tacitement à Josépiiiiie, qui a toujours été bonne et gracieuse pour moi ; je l'ai trouvée aujourd'hui de fort mauvaise humeur, parce qu'elle n'ira pas demain au concert chez madame de L., qui ne l'a point |)riée. « Vous avez reçu votre billet d'invitation.^ me dit-elle. — Oui. — Et vous irez? — Non. — Pourquoi?— Je ne pourrai pas y aller. — Par quelle raison? — Parce que » je serai morte!... Je ne pouvais répondre cela. Aussi Joséphine ne comprend -elle rien à ma inzarrerie.
Va\ sortant de chez elle , je suis allée voir madame IJ ; elle
était aussi fort contrariée parce que sa femme de ciiaiiibre i;i quittait. De là, force iléclamatioiis sur l'ingratitude des. hommes en général, et des femmes de chambre. — Et tous ces coeurs froids osaient hardiment être malheureux pour si peu de chose devant moi, qui venais leur dire un adieu de mort. . . Mais, toi, si j'étais allée te voir, tu ne m'aurais parlé que de moi, de mes chagrins, de mes projets; je me serais troublée, je n'aurais pu paraître indifférente, et tu m'aurais arraché mon secret; car, il est vrai, toi seule as de l'empire sur mon àme : mais, sois de bonne foi, si tu n'avais que mon amitié sur la terre, suffirait elle à ton bonheur? hélas ! non. A notre âge il faut de.< sentiments passionnés, la maternité, l'amour; il faut des douleurs animées.... L'amitié n'a pas assez d'orages; elle ne peut suffire que pour les enfants et les vieillards.
Encore adieu ; je t'embrasse, Delphine, et te somme de tenii ta promesse : <■ Si tu as jamais la moindre aventure romanesque, me di.sais-tu, je la mets en vers; jirends-y garde. » — Ciiante donc ma moit, puisque c'est la seule aventure dont j'aie été capable. En écrivant ce poème, tu penseras à moi; c'est un souvenir, du moins, sur lequel je puis compter. Allons, poète, à l'ouvrage!... Il y aura de morales reflexions à faire sur cette àme désenchantée qui s'exhale sans espérance, après avoir vécu sans religion. Il y a une terrible satiie à composer contre l'éducation mondaine, éducation sans principes, et cependant si pleine de préjugés. Courage, Delphine; je te laisse une belle tâche en partant.... Mais pardon de cette plaisanterie cruelle; je t'afflige! pardon ....
Je te dirai comme ton vieux ami M. G. : " Excusez mon griffonnage.... » — C'est le dernier.... Je t'embrasse.
LEITRE DE NAPOLINE. 185
Adieu! mille fois adieu I... Uem.iin, à cette lieure... où >eiai-je?..
NAPULlNi: DE ï\.
Mailemoisellu lie U"* ii liiisïé un lestaiiieiil (lui iiisliliie le coiiiU' Alfieil de Narrel son héritiei'.