LA TOUR DU PRODIGE
En vain les vieux bergers, l'autre soir, ont prédit
Qu'un malheur l'attendait près du sentier maudit;
Il n'a point écouté la parole des sages :
Pour un cflRur sans amour qu'importent les présages?
Au conseil des vieillards il ne s'est point rendu ;
Il a pris en riant le sentier défendu ;
Et les vieillards ont dit : « Que le ciel le dirige ,
)> Et détourne ses pas de la tour du Prodige ! ■•
II a déjà franchi le torrent écumeux ,
Et cette plaine aride où d'un combat fameux
Quelques tertres épars attestent la mémoire:
Son pied foule en passant ces monuments de gloire.
Soudain, au fond du bois parles vents agité,
Il a vu d'un flambeau la tremblante clarté.
Vers ce fanal d'espoir, toujours plus intrépide,
11 dirige l'essor de sa course lapide.
Il marchait à grands pas; mais plus il avançait.
Et plus à l'horizon la clarté s'effaçait;
Il gravit le rocher, et la blanche lumière
Dans le ciel nébuleux disparut tout entière.
Alors le voyageur, saisi d'étonnemeut,
Et maudissant la nuit, s'arrêta brusquement;
Car sur le roc désert, pour lui seul accessible,
Sa marche crut sentir un obstacle invincible;
Et, lorsque pour le vaincre il se précipita.
Contre un anneau de fer son casque se licuif.i,
Puis son bras s'étendit sur d'épaisses murailles;
Ses pieds ne trouvaient plus ni cailloux , ni broussailles.
L'éclair avait cessé de frapper ses regards,
Et la foudre pourtant grondait de toutes |)arts.
Sous cette voûte humide il lui semblait encore
Que son pas devenait de jibis en plus sonore,
Et qu'un étrange bruit, un sourd gémissement,
Du fond d'un souterrain s'élevait lentement.
En vain le malheureux, perdu dans ce lieu sombre.
Se guidant par ses bras qu'il étendait dans l'ombre.
Cherchait vers quelque issue à s'ouvrir un chemin ;
Tout à coup , ô terreur !.. il sent une autre main
Dont les doigts décharnés s'emparent de la sienne :
« Suis-je dans l'antre obscur de quelque magicienne.^
» Dit le jeune Imprudent, ou quelque vieux sorcier
» Aux fêtes du sabbat veut-il m'associer.»
» Qu'il parle ! à ses désirs il me verra docile;
i> Le combattre ou l'aider, tout me sera facile;
» Et fùt-il Satan même! »... A ces mots, il entend
D'une porte d'airain tomber le lourd battant.
" Qu'on m'enferme, dit-il, mais qu'on réponde! Où suis je?
Une voix répondit : « Dans la tour du Prodige! »
Mais lui , serrant la main qui vient de le saisir ,
« Déjà , dit-il , le ciel exauce mon désir !
>■ Enfin j'ai pénétré dans ce lieu redoutable;
>' Toi, qui veux m'effrayer par ta voix lamentable,
LA TOIP. DU IMiODUii:. -ly.i
" Renonce au \ain projet de rnVloigner d'ici;
" Ton cœur à la pitié se (ïit-il endurci,
" Tu ne peux refuser au f^uerrier qui l'inipiore
" La modeste faveur d'attendre ici l'aurore.
» — Vous , s'écria la voix, vous, rester en ces lieux i*
» — Pourquoi non? — Ah! fuyez!... mortel audacieux !
» — Moi fuir? — L'ignorez-vous? cette tour est maudite,
■> Un sorcier.... un géant... un fantôme l'habite!...
■> — Je viens le visiter — O ciel ! que dites-vous?
» Du maître que j'attends redoutez le courroux.
» Il commande au Destin ; l'enfer est sa patrie ;
" Des (lots et de l'orage il guide la furie;
> Partez ! de le combattre abandonnez l'espoir :
>' La lance des guerriers est sur lui sans pouvoir.
" Il défîrait le ciel ! de la mort eile-mênie
n II brave sans danger la puissance suprême.
" En vain un coup heureux vous livrerait ses jours,
» Pour vous combattre encore il renaîtrait toujours!
» — Tu dis qu'il va venir? — Hélas! avant une heiin'
-■< Vous entendrez ses pas!... — S'il est vrai, je demeure;
» A son festin du soir je veux être invité.
>> — Ah ! c'en est fait de moi ! votre témérité ,
» Si mou maître revient , va me coûter la vie :
« Je ne suis qu'une esclax e à ses lois asservie ;
" Ayez pitié de moi , de vous j'aurai pitié;
" Je vais de mon souper vous offrir la moitié;
■> Mais du hanieau prochain vous reprendrez la route. -
Llle dit , et déjà l'entraîne sous la voûte.
254 l>OKSIIiS,
Une lampe qui veille au fond du noii Réduit
Montre aux yeux du guerrier celle qui le « onduit ;
Les rides s'étendaient sur son pâle visage ;
Une chaîne attachait deux clefs à son corsage -.
« — Hâtez-vous, » dit la vieille. Aussitôt le guerrier
Fait sécher son manteau , quitte son itandrier ;
Au clou de la muraille où brillait une hache,
Il suspend avec soin son casque au blanc panache,
Et s'assied , en riant de son lepas frugal ;
L'escabeau chancelait sur le sol inégal.
En attisant le feu , la servante craintive
Prêtait au moindre bruit une oreille attentive ;
Posait sur une table à l'angle du foyer
Le lait, le pain de seigle, et les fruits du noyer;
D'un fer mal aiguisé sa main chassait la rouille;
Puis, tournant dans ses doigts la trendilaiite quenouille.
Tandis que l'étranger achève son repas ,
La vieille auprès de lui vient s'asseoir, et tout bas
Lui dit ces mots : « La tour dans laquelle nous sonnnes
i> N'estpointl'œuvredeDieu, n'est point l'œuvre des hommes
» Pour tous c'est un mystère , et l'on n'a jamais su
« Quel noble châtelain ces murs avaient reçu.
» Ce lieu fut autrefois un séjour de délices.
» On n'y redoutait point de sombres précipices.
» La vigne au chèvreleiiille enlacée au berceau
» Ombrageait les détours d'un paisible ruisseau.
" Une nuit, tout à coup , dnns les villes prochaines
» On entendit des bruits et des voix souterrames;
.. On vint au point du jour, et le i>âtre surpris
\.\ TOUn DU IM'.ODIGK. 255
' D'une tour iiicouiuie a|ien;ut les débris.
L'ile s'était changée en un rociiei sauvage; ' Un torrent furieux désolait le rivage;
La vigno était fanée, et sur les vieux créneaux
La liane étendait ses verdâtres anneaux.
Le pâtre alla conter l'histoire fabuleuse;
Lt chacun voulut voir la tour miraculeuse;
Un moine en l'appiociiant lit le signe de croix :
On dit (jue du démon c'est l'aaivre, et je le crois ;
Nul ne l'a vu bâtir , c'est poiu- cela, vous dis-je ,
Qu'elle |iorte le nom de la Tour du Prodige »
• — Ton maître tarde bien , dit l'hôte impatient.
>' — Ah! s'écria la vieille au maintien sup|)liant,
» Pour de plus nobles faits gardez votre courage.
» Voyez : le vent du soir a dissipe l'orage -.
» Il vous faut repartir. — Kli bien! soit, j'y consens;
» Mais, dis-moi , quels étaient ces feux élilouissants
» Qui frapiièrent mes yeux sur la tour.' — Je l'ignore..
" Peut-être est-ce ... une étoile.... ou quelque météore.
Ln prononçant ces mots la femme se troublait,
Kt de son front ridé la pâleur redoublait.
Le voyageur, touché de ses vives alarmes,
Sans changer de projet, se lève, prend ses armes,
lit , feignant «l'obéir , s'éloigne de la tour.
Bientôt il y revient i)ar un secret détour;
Plus d'espoir ! la servante a refermé la porte ;
Il hésite un moment; mais son destin l'emporte,
Et, sans considérer la hauteur des remparts,
Piejetant son manteau sur les déhris épars ,
Il monte; sur le lierre étend ses mains adroites;
Il pose un pied hardi dans les fentes étroites;
Enivré du plaisir qu'un danger lui promet ,
De l'infernale toilr il atteint le sommet.
Tout à coup il s'arrête , écoute , et croit entendre
Sortir du haut donjon cette voix douce et tendre :
« Oh ! depuis si long-temps je prie avec ferveur ! » Quand luira-t-il ce jour où votre ange sauveur, ') Mon Dieu , viendra charmer ma truste rêverie , " Comme il fit autrefois des chagrins de Marie? "
A ces accents plaintifs l'intrépide étranger
Sur le fer du balcon s'élance plus léger.
11 s'attache aux barreaux de l'étroite fenêtre,
Et jouit à son tour de l'effroi qu'il ftiit naître :
La voix .se fait. Alors d'un jour mystérieux
La lune a protégé ses désirs curieux;
11 s'avance , et d'abord , pour mieux voir , il essuie
La pourpre des vitraux qu'avait ternis la pluie;
Il regarde.... O bonheur! est-ce un ench;intement.^
Pour un preux chevalier quel fantôme charmant!
Que cette femme est belle, à genoux sur la pierre,
Tenant ses doigts d'albâtre unis pour la prière !
Qu'il aime ce front pur, cette bouche , et ces yeux
Dans une sainte extase énarés dans les cieux !
LA TOUR ni! PHODIGK ')^^l
Est-ce un rêve du cœuri" N'est-ce pas un prestige!' C'est là le vieux sorcier de la Tour du Prodige?
Malgié ce doux aspect, le jeune homme tremblant Veut quitter du balcon le débris chancelant; Car ses pas ont perdu leur guerrière assurance, Et son cœur intrépide a frémi d'espérance. Sous les festons du lierre il cherche à se cacher-; De la belle inconnue il voudrait approcbei ; il craint de la voir fuir, il se trouble, il balance; Mais quels accents divins!... Elle parle... silence!
I Toi que Dieu m'a promis, que tous les jours j'attends, ■ Ange consolateur, est-ce toi que j'entends?
' N'est-ce pas dans les airs ton àme qui soupire? " Ah ! si les malheureux ont sur toi quelque empire, ' Parle, et fais que du moins, pour la première fois, " A ma voix sans écho réponde une autre voix ! " Ne me trompé-je pas? il me répond! Qu'entends-je? . • Oh ! rien n'est aussi doux que les accents d'un ange ! ■' Mais dis-moi, Gabriel, pourquoi viens-tu le soir? ' Que tu dois être beau! que je voudrais te voir! »
O'abord il a souri de la sainte méprise ;
Mais bientôt, plein d'espoir et cachant sa surprise,
II cherche à pénétrer à travers les barreaux ; Puis, d'une agile main soulevant les vilraiix :
" Fille (le Dieu, dit-il , livrez-vous à la joie; » Oui, je suis Gabriel , et le Seigneur m'envoie; » Je viens réaliser vos rêves de bonheur ; » Je suis le plus aimant des anges du Seigneur. »
" — Ah! prends pitié de moi, répond la voix touchante; )' Gabriel , ce langaiie et m'attriste et m'enchante. » Ne me dis pas encor que tu vas me chérir ; <> Oh! ne m'accable pas! le bonheur (ait mourir -. " Et mon àme sans force, aux pleurs accoutumée, » Succombe, dans sa joie, à l'espoir d'être aimée! »
En achevant ces mots, des pleurs délicieux
De la jeune captive ont obscurci les yeux.
Elle reste à genoux, heureuse et recueillie,
De mille sentiments à la fois assaillie;
Et ce trouble nouveau pour elle a tant d'appas ,
Que lui-même à présent ne l'en distraira pas.
Il cherche à la calmer, et l'émeut davantage;
Comment faire cesser le trouble qu'on partage:'
De sa coupable ruse oubliant le secours ,
Vingt fois il se trahit dans ses tendres discours :
I! n'est plus ange, il pleure, il supplie, il commandi-,
Il fait de grands serments sans qu'on les lui demande,
Il parle de constance et de sincérité
A celle dont le cœur n'avait jamais douté !
Mais elle, s'alarmant de ce langage étrange.
S'étonne de rougir aux paroles d'un ange ;
L'innocence frémit des serments supeiflus!
• — Ah ! dit-elle en tremblant , je ne vous comiirends [dus
i.A TOUR i)i; iMU)i)i(ii;. i:)d
1 iVIes tliscouis insensés ont droit île vous surpiendrc ; " Mon père a défendu qu'on me fit rien apprendre; ' Il dit que le savoir a causé ses douleurs ;
■ Je ne sais que prier et pleurer nos niaUieurs. » Puis, sur son front pâli ramenant ses longs voiles, Elle ajouta -. « Mon père a lu dans les étoiles
■ Que , rempli de courroux , Dieu frapperait de nioil " Celui qui par le cœur s'unirait à mon soit;
" t:t c'est pour rassurer sa tendresse alarmée " Que loin de tous les yeux il me tient enfermée. " La neige, dans les airs répandant ses llocons, " A déjà quinze fois couvert ces vieux Italcons
De[)uis qu'en cette tour on cacha mon enfance; " Une IVmme étraugèie y veille à ma défense; " Elle seide me parle. Ah! dans ces lieux d'horreur ' Jamais le chevrier ne vient que i»ar erreur. ' Lorsque je vois passer un enfant du village, ' Si je veux l'appeler à travers ce grillage , .. 11 s'enfuit aussitôt; et je ne sais pourquoi >• Dans ce village heureux ou a si peur de moi ! "
•< — Que de ces temps amers le souvenir s'efface 1
» S'écria l'inconnu, retrouvant son audace;
'> Jetez sur l'avenir des regards consolés.
» Les secrets du bonheur vous seront révélés.
" Demain, quand le soleil rougira la campagne,
.' Je vous apparaîtrai sur la haute montagne;
" J'aurai l'air et les traits d'un jeune chevalier;
" Vous me reconnaîtrez à l'or du bouclier
■ Dont vous verrez de loin jaillir les étincelles;
!Î60 POKSIKS.
" Sous l'azur d'un manteau je replîrai mes ailes;
" Et si d'autres guerriers accompagnent mes pas ,
" De leurs masques de fer ne vous effrayez pas.
» Au séjour des heureux conduite par moi-même ,
» Demain vous apprendrez comment au ciel on aime,
'> Demain!.. — Qu'ai-jeentendu?Grand Dieu! quel est ce bruil:
" Voyez-vous ces éclairs qui sillonnent la nuit?
» — Rassurez-vous, dit-il, ma vie est immortelle,
" Ne craignez rien pour moi — Je le sais, reprit-elle,
» Vous ne pouvez mourir, et pourtant je frémis -.
» N'est-il pas dans les cieux des anges ennemis?
" Oh! je n'en puis douter , un danger vous menace,
" Je le sens à mes pleurs, à l'effroi qui me glace.
» Fuyez ! — Moi , vous quitter? non , jamais ! Près de vous
» De l'orage et de Dieu je brave le courroux ! »
Comme il disait ces mots la foudre éclate et tombe;
La tremblante captive à son effroi succombe ;
Le ciel vient de frapper l'imprudent séducteur .
L'ange qu'elle adorait n'est plus qu'un imposteur;
Le prestige est détruit : la mort l'a détrompée !
De l'ange Gabriel la flamboyante épée
Éclairant à ses yeux le front du criminel ,
Elle a vu s'accomplir l'oracle paternel.
Le lendemain, un page errant dans la vallée N'aperçut qu'un manteau sur la pierre isolée. On chercha vainement du jeune voyageur Les restes consumés par l'orage vengeiw ; Kt le torrent profond, qui sous le roc murmure, Ne roula dans ses Ilots qu'une sanglant^ armure.