‹ Poésies completes de Émile de GirardinChapitre 49 sur 82 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

EPÎTKK A M.\ SŒUR,

MADAMK LA COMTESSE O OONNELL

Salut! cliam|)s paternels, salut! terre féconde, Dont la brillante gloire étonne encor le monde I

Salut! nobles et vieux remparts, Temple du goût, pays cber aux beaux -arts. Où l'esprit est léger, la science profonde;

Où ., sous le voile ingénieux D'un trait comique et d'un refrain joyeux , La sévère raison se caciie avec adresse ; Où le cœur, éclairé par un art gracieux , Sans passer par l'ennui, parvient à la sagesse;

IJ: retour. 293

On l'amour est exem()t d'iiiie jalouse ardeur, Où le couiage est saus rudesse , Et la tendresse sans fadeur !

Salut! castels, berceau de la chevalerie; Opulentes cités , dont les peuples divers Honorent à la fois l'élégante industrie ; Qui , portant vos trésors au bout de l'univers , Régnez sur le caprice et la coquetterie! Salut! montagne d'or, pampres dont la saveur Enivre tour à tour l'érudit de Toscane , Les sages d'Albion , le Sarmate rêveur, Et quelquefois aussi le Musulman profane ! Salut! vieilles forêts, refuge du berger! Vous qu'en vain je cherchais pendant les joui s d'orage ,

Couvrez encor de votre épais ombrage

Mon front bruni sous un ciel étranger.

Et vous, fleuves d'azur, réfléchissez ma joie! Au moment du retour, que votre aspect est doux ! Qu'avec grâce à mes jeux la Saône se déploie! Du Rhône impétueux que j'aime le courroux ! Que j'aime ces vallons où serpente l'Isère! Pourtant je les ai vus, ces rivages si beaux Où le Tibre immortel coule entre des tombeaux ; J'admirai de ses bords la superbe misère. . Mais les flots sablonneux de ce fleuve agité De nos fleuves riants n'ont pas la pureté . Ce torrent qu'à ses pieds l'Apennin voit descendre, Et que Rome adora dans ses teujps fabuleux ,

Semble , dans son cours orgueilleux , Des empires détruits rouler encor la ceiuire.

Heureuse France, ô pays adoré, A des bords enchanteurs , toi que j'ai préféré , Belle patrie, amour de mon jeune âge, Depuis l'instant de mes tristes adieux Ton souvenir m'a suivie en tous lieux C'est lui qui présidait à mon pèlerinage ; Chaque objet à mes yeux venait le retracer : Ton nom, gravé partout, triompliait de l'absence, Et de mon cœur, fidèle à ta puissance, Rome enfin n'a pu t'effacer.

Eii ! comment t'oublier sur cette noble terre , De nos guerriers vainqueurs autrefois tributaire, Quand tes fils, des Romains égalant les travaux, Ont paré leurs états de monuments nouveaux ; Quand, des Alpes brisant la couronne glacée. Nos soldats, que suivait la victoire empressée. Frayant vers l'Italie une route à son char, Ont aplani ces monts qu'avait gravis César ' I

Là sont inscrits les faits que la valeur enfante; Là tout parle de nous : nrodèle de vertu , Sur les bords du Tésin , Bayard a Combattu ; Ravenne de Gaston vit la mort triomphante ;

i. Les jardins publics à Venise, l'nrc du Simpion, la Porta Ticinetise, \e cirque, el la façiide du DOme ù Milan, sont dus aux travaux des Français. La route du Simplon, qui rappelle les plus beaux ouvrages des Romains, fut tgalemenl entreprise el arlicvce par eux, ilaiis les premières années du dix-nenvicme sicrie. [Itinéruire d' Italie.]

LE RKTOUR 9.95

Nos vieux exploits, Milan se les rappelle aussi, Et ses remparts tombés nomment Montmorency.

Ces lieux ont vu depuis notre vaillante armée Mériter des Romains l'antique renommée.

Sur ces monts, dans ces champs qu'ils rendirent Camoiix , Naguère les Français ont triomphé comme eux ; Et, nous citant déjà, la Muse de l'histoire S'étonne, en comparant la superhe mémoire De ces Romains qu'elle aimait à chanter, Qu'à tant de monuments, de souvenirs de gloire, Un autre peuple ose ajouter.

Ainsi, dans le passé nos héros se confondent, D'Arcole et de Zama les échos se répondent; Ainsi , devant le pont d'Horatius vainqueur, Lorsque de ce haut fait on vantait la merveille , Nul sentiment jaloux ne vint troubler mon cœur . Sur le pont de Lodi j'avais passé la veille. Un jour, au voyageur racontant nos succès , De même on vantera l'Horatius français; Et de ces ponts rivaux les arches fraternelles.

Se rejoignant dans l'avenir,

Resteront comme un souvenir

De nos deux gloires éternelles.

Combien j'ai ressenti de joie et de fierté

En voyant les restes antiques

De ce théâtre aux cent portiques Qu'aux ravages du temps nous avons disputé !

Ces marbres érigés aux vertus d'un grand lioinnie , Ces temples, les Français les ont rendus à Rome : Ils ont su retrouver, par leurs constants efforts, Ce Forum que Trajan consacra par ses fêtes. Non contents de régner sur ces illustres bords. Jusqu'au sein de la terre, où dormaient ces trésors, Ils ont poursuivi leurs conquêtes.

O France! reconnais ton empiie sur moi :

J'ai vu Naple... et mes vœux .sont encor tous à toi !

Naples, divin séjour, jardin de l'Italie,

Où le palmier grandit sous un constant soleil ,

Où l'orgueil se repose, où la gloire s'oublie;

Où , d'un volcan muet redoutant le réveil ,

On voit par le danger la paresse ennoblie ;

Où, joyeux sans sujet, enivré sans amour,

Agité sans désir et rêveur sans tristesse,

Des vagues mesurant la lenteur , la vitesse ,

Une barque lointaine occupe tout un jour;

Où , sous les doux regards de l'objet qu'on adore ,

Le bonheur le plus pur s'embellirait encore ;

Où l'on souffrirait moins d'un regret douloureux ,

Où dans l'exil enfin l'on pourrait être heureux :

Ce séduisant aspect , cette vague existence , Pouvaient seuls un moment égarer ma constance. Ah! je n'en puis douter, l'attrait de ces beaux lieux Inspira le pouvoir, le charme insidieux , Vainqueur de ce héros si fier dans les alarmes. Qui sous le myrte en (leurs laissait rouiller ses armes.

LK RETOUR. 5fl:

Le Tasse l'avait éprouvé Ce pouvoir qui , régnant sur un cœur ca[>livé , Rend l'amour indomptable et la valeur timide.

Et c'est Naples qu'il a rêvé

Dans les enchantements d'Armide.

C'est non loin de ces bords chéris, Sous les orangers de Sorrente , Au sommet des rochers fleuris Où vient mourir la vague transparente, Qu'il traça des plaisirs la peinture enivrante. J'ai voulu voir le limpide ruisseau

Dont la Nymphe aujourd'hui le pleuic.

J'ai visité la riante demeure Où , sous les verts lauriers , fut placé son berceau ; Et de tant de beautés la superbe harmonie , Ce Vésuve, ces mers, ce ciel éblouissant Que ses premiers regards bénirent en naissant ,

M'ont expliqué l'éclat de son génie.

Mon àme, en l'admirant, fut jalouse une fois De la fière Italie où retentit sa voix ; Mais, cessant d'envier ce fils qu'elle déplore. Et qu'un funeste amour à la gloire immola, J'invoquai les talents dont la France s'bonore, Et mon orgueil se consola !

Je me souvins que, dans le cachot sombre Oii j'allais à Ferrare implorer sa grande ombre ,

J'avais lu le nom si vanté Du poète français cher à la liberté, Qui joint, noble héritier du chantre d Athalie,

La lyre de ïyrtée au masque de Tlialie '. Puis, tournant mes regards vers (;es îles d'a/.ur Qu'en ses chants célébra l'heureux amant d'Elvire, Mon cœur se rappela son sublime délire, Sa piété si tendre et son amour si pur. Par les derniers adieux de celle qui rinsi)ire Là tout semble encore animé; Et de la nuit le soufde parfumé, Le doux frémissement des voiles du navire , L'écho de leurs accents comme autrefois charmé , Tout ce qui chante, aime et soupire Redit encore : « Ils ont aimé - 1 ■■

Oui, même dans les arts où l'Italie est reine, Nous obtenons ses suffrages flatteurs;

Uu savant troubadour des rives de la Seine Elle applaudit les accords enchanteurs ^■ S'il fut un temps où les rivaux d'Apelle Venaient chercher des couronnes chez elle, C'est parmi nous qu'on les brigue aujourd'hui -.

Notre école est des arts le modèle et rap|)iii.

1. le nom de M. Casimir Delavigne esl inscrit sur le mur de la piisiin du Tasse, à Ferrare, auprès de celui de Lord Byron.

2. Tout le monde connaît la médilatioii poétique de M. rie I-amarliue qui linil par ces vers :

" Que le vent qui iiemil, lo roseau qui soupire, • Que les parfums loyers de ton air embaimié, . Que tout ce qu'on entend, l'on voil, ou l'on respire , » l'out di>e : ils ont aimé! »

3. I. 'opéra de //i D/i/ne hl/inc/ie, de M. lioieldiiii. traduit en ilalien, a été représenlé l'Iiiver dernier à Xaples mec le plus fjrand succès.

\Ai RKTOl I'. 29y

Kt ce, |ieiiitre fameux que Rome avait vu uaitre ', Quittant le Capitole et les cieux paternels,

Parmi nos talents immortels

Est venu se choisir un maître.

Les Français, l'arrachant au céleste séjour. Adoptèrent Psyché dans leur reconnaissance ; l£t voulurent près d'eux enchaîner sans retour Ce mortel qui, des dieux égalant la |iuissance,

Sut l'animer comme l'amour.

Je venais d'admirer ces longs cheveux d'ébène , Ce regard à la fois sévère et séduisant

De ces beautés , dont le front imposant

Révèle encor la majesté romaine :

Humble pour mon pays, que pouvais-je opposer A cette gloire héréditaire?

Notre élégance et notre grâce à plaire : Avec ces faibles dons comment rivaliser? Mais aux bords de l'Arno quel bruit se fait entendre? Quel char vient de passer sous ces ombrages frais ? D'une jeune étrangère on vante les attraits -, L'air noble et gracieux , le regard doux et tendre ; Pour la voir, les sentiers déjà sont envahis. On admire son teint, sa blonde chevelure;

Et le bon goût qui règne en sa parure A dit le nom de son pays.

Cet hommage éclatant vengerait de l'envie.

\ M. Gériird, né à Rome, esl élève de D.ivid.

2. Madame la ducliesse de Guicbe élan ii Florence au mois de juii IS2-.

Un miJimiire flatteui' alors la précéda ;

Et bientôt , m'approcliant de la foule ravie ,

Je reconnus la belle Ida.

A ce brillant succès à peine elle osait croire ;

Moi seule en goûtai le plaisir; Et , toute à la fierté qui venait me saisir,

« Ah! m'écriai-je, encore une victoire! •> Ainsi, mille sujets de nous glorifier Dans la noble Italie ont su flatter mon Ame , Depuis le souvenir de notre honneur guerrier

Jusqu'à la beauté d'une femme.

Mon pèlerinage est fini.

Je rapporte, ma sœur, de Rome antique et sainte. L'albâtre d'un tombeau par les siècles jauni,

Des cliapelets d'agate et d'hyacinthe , Quelques vases d'argile, et du laurier béni.

Si pour l'amour l'absence est dangereuse , L'amitié sait la vaincre et n'en fait point seinient ;

Et des plaisirs d'un voyage charmant

C'est près de toi que je viens être heureuse. Ces applaudissements qui vous sont parvenus

Ne flattaient que mon espérance ; Pour jouir des succès loin de vous obtenus, Je les imaginais dans notre belle France : Tel celui qui, cherciiant des arbustes nouveaux, Dans le doux nom des fleurs met toute sa science, Sous de lointains climats, brûlant d'impatience. Rêve dans son pays le prix de ses travaux. Car il ne jouira des trésors qu'il étale,

Page 1