‹ Poésies completes de Émile de GirardinChapitre 59 sur 82 · LE PECHEUR DE SORRENTE · texte numérisé non relu

LE PECHEUR DE SORRENTE

A MADAMK l,\ 1)1 CMKSSE DE NAHBONNE.

Soirente, doux rivage, Espoir des matelots, Les pail'iims de ta plage Nous guident sur les Ilots.

Consultez les étoiles , Vous qu'attend le danger; Moi , je guide mes voiles Où flotnit l'oranger.

Ici mon toit de chaume A pour moi plus d'attraits Que le superbe dôme l)n pins rii'lio palais.

LE PÊCHEUR DE SOHRENTi: .{'^5

Pour la Heur du courage Va combattre , guerrier ; Ma cabane l'ombrage D'un paisible laurier.

Que Nisida in'encbante !

Qu'elle est blanche , sa main !

Que sa voix est louchante Quand elle dit : « Demain ! »

Chacun cherche à lui plaire; Moi seul suis écouté :

Tous craignent sa colère ; Je ris de sa fierté.

Les filles de Sorrente Imitent ses atours , Son corsage amarante Aux lacets de velours.

Les bandeaux d'une reine Sont bien moins enviés Que les nattes d'ébène Qui tombent à ses pieds.

L'éclat d'une «;ouronne Tenterait moins mes voeux Qu'un bouton d'anémone Caché dans ses cheveux.

324 POKSŒS.

Tous ces mets qu'on arrange Pour la table des rois Valent-ils une orange Que partagent ses doigts ?

Rien ne me fait envie; Tout réjouit mon cœur.

Et j'ai fait de la vie Un long jour de bonheur.

Jamais je ne prolonge Les heures du sommeil ; Il n'est point d'heureux songe Qui vaille mon réveil.

Je prie, et Dieu m'envoie Ce que j'ai désiré, Et c'est encor de joie Qu'un seul jour j'ai pleuré.

Ah! si Dieu, que j'adore, Au ciel m'a destiné.

J'y veu.x choisir encoie Tout ce qu'il m'a donné.

1 K PKCHEUR DISLANOE.

Islande, noir rivage, Dans l'Océan perdu , Par l'effroi de ta plage Ton peuple est défendu ; Nul vainqueur sur tes cimes N'osa dresser son camp ; Tes ports sont des abîmes , Ton phare est un volcan !

Mon cœur, dans ces canii)agnes.

Ne craint pas d'ennemis ; Les hôtes des montagnes A mes lois sont soumis.

Mon dard atteint sous l'onde Le tjran de nos mers; Un caillou de ma fronde .

Abat le roi des airs.

nti POESIES.

J'aime les précipices Où j'affronte la nioit, Quand l'Ireure des délices M'attend sur l'autre bord ; Et je plains J'homme esclave Qui ne peut chaque jour, Par les dangers qu'il brave, Prouver tout son amour

Klvina Mit nie plaire; J'avais mille rivaux, l'>t j'armai ma colère Pour des combats nouveaux :

Mais, cachant en lui-même Un regret insolent.

Chacun sait que je l'aime. ...

Et l'admire en tren)blant.

Quand mon bias la protège, Que j'aime les frimas !

Que j'aime sur la neige L'empreinte de ses pas !

Les tapis de fougèie M'offriraient moins d'attraits :

Là , sa marche légère Sans traces passerait.

De vos fécondes gerbes Je ne suis point jaloux ;

M'. l'ÉCliliUR D'LSLAINDi;. .'{27

Ue vos j)ami»res supeibcs, Français, enivrez- vous; Vos chants, votre folie, Votre anière gaité Ue ma mélancolie N'ont i)as la volupté!

Qu'un vin brillant vous livre A l'oubli du passé.

Mieux que vous je m'enivre Du lait qu'elle a versé; lit ma coupe rustique Se change en vase d'or, Quand sa lèvre pudicpie l'^n a touché le bord.

De vos bois solitaires Les ombrages trompeurs Valent-ils les mystères De nés blanches vapeurs?

Là, ma joie inconnue Se cache à tous les yeux.

Habitant de la une, Je me crois dans les cieux !

LE REYK D UNK JIXNK FILLE.

\ve/.-ïoiis quelques nouveaux vers à me dire?

— Nom ; je ne travaille pas depuis quelque temps

— Cela est iinpardoiiiiable.

— Eh bien, doniiez-moi un sujet; je le coin nieiicerai, si vous nie pioiiietlez de le liuir.

— Soit : te Rêve d'une jeune Fille.

r.0NVERSAT10>-.

L'alouette , au malin répondant la première,

S'élève (lu sillon pour liêler la lumière;

C'est riieiire où, sur nos >eux, la langueur du soiiiiiicil

Prête à s'évanouir, lutte avec. 1(! réveil;

Où les songes léj^tMS (jne l'aube lait éclore

Se lèvent de nos cn'urs, riants comme l'auroie;

Où déjii, trans|>aients , nos lèves ne sont plus

Qu'ini tanfrtnie animé île nos désirs confus!

\a: ri':vk ivim: .iei nk kilm:. ,{79

J'avais laissé bien loin les écueils de la vie;

Je touchais à la rive , et voyais sans envie

Mille fraîches beautés écloie en leur saison ,

A ce soleil , pour moi si bas à l'hoiizon 1

L'espoir qui les guidait, en les trompant sans cesse,

N'était plus dans mon avuv qu'un parfum sans ivresse.

Le mien d'im monde à l'autre avait déjà monté;

Immuable, il planait dans l'immortalité!

Mais un astre plus pâle, et dont léclat que j'aime

Prête, comme la lune, un jour à la nuit même,

Le souvenir , dorant les sentiers du lointain ,

Rappelait mes regards du côté du matin ,

Et , ranimant pour moi de chères existences ,

De tombeaux en tombeaux me marquait les distances;

Mes regrets adoucis s'y posaient sans frémir.

Ils dorment.... auprès d'eux j'irai bientôt dormir.

Ces regrets qu'en marchant nous laissons en arrière ,

Ces vides que la mort fait dans notre carrière.

Ces blessures du temps sont moins tristes le soir.

On est plus près de l'heure où l'on doit tout revoir,

Et chaque amour éteint, chaque amitié ravie.

Semble un gage de plus qu'on jette à l'autre vie!

Mon front avec candeur portait ses cheveux blancs; Je ne rougissais pas de ces traces des ans. Les vieux jours ont leur neige aussi qui les décore; Le couchant d'un ciel pur n'en vaut-il pas l'aurore? Chaque ride à mon front ajoutait un respect; La majesté du temps pailail dan-' mou as|iect ;

Les enfants à mon col aimaient à se suspendre, Montaient sur mes genoux, et pleuraient d'en descendre

Alphonse de Lamartine.

Car j'avais abdiqué le droit de les punir, VA mes tremblantes mains ne savaient que bénir. La jalouse Iteauté me voyait sans alarmes; L'amour me confiait son espoir et ses larmes. J'étais heureuse et vieille en mon vague sommeil ; Bonheur pur.... qu'a détruit un rayon du soleil' Enlevée au\ douceurs d'une paix mensongère, Soudain je vois des fleurs, une écbarpe légère, Et des rubans d'a/.ur, et des parures d'or. Que le soleil rendait plus brillantes encor; Puis ma robe de bal aux rideaux suspendue!,.. Et voilà ma jeunesse à ses ennuis rendue! Que de soins fatigants pour être belle un soir ! Briller est-il un but? Plaire est-il un devoir? Que je bais de ces soins l'importance futile, La parure si longue.... et peut-être inutile! Que je liais ces beaux ans follement enviés, Lt tous ces vains plaisirs si souvent expiés ! Cet âge de l'espoir , ce printemps qu'on regrette , Ne promet que tristesse à mon âme inquiète. Jeune, — je sais déjà qu'en nos sombres destins Les beaux jours sont douteux, — les orages cerlains; Que d'inutiles vceux nos âmes sont bercées. Qu'on nomme illusions mes plus douces pensées,

\A\ UI'IVE U'VM: .IKIIM«: IILLI:. 331

Qu'il liait d'amers chagrins sons d'innocents plaisirs,

Qn'il faut se défier de ses plus purs désirs!...

Semblable au voyageur qui s'arrête.... et qui doute,

Tremblante à chaque pas, je demande ma route...

Il pressent connue moi les ennuis du chemin.

Les fatigues du jour, celles du lendemain.

Avant de commencer son dui' pèlerinage,

Il sait quels ennemis l'attendent au passage;

11 piévoit les dangers qui vont le menacer.

Les fleuves à franchir, les monts à traverser; —

Il sait qu'il est des champs sans ruisseaux et sans omhic,

Qu'il pourra s'égarer dans quelque forêt sombre;

Qu'à l'heure du péril nul n'entendra sa voix ,

Que son bâton noueux se brisera vingt fois,

Et qu'il faudra souvent, dans ce voyage aride,

Quitter ses compagnons, — et soupçonner son guide!...

Comme lui je m'afflige; et l'aspect du danger,

Même avant le départ , vient me décourager ;

Ma jeunesse, déjà de crainte poursuivie.

Calcule tristement la longueur de ma vie.

Un si vaste avenir m'inspire de l'effroi;

Tout ce que j'aime, hélas! doit mourir avant moi!

l'eut-être qu'au foyer, me laissant solitaire ,

Je verrai mes amis dispersés sur la terre;

L'un fuira loin de moi, par le sort emporté;

L'autre en mon désespoir mettra sa vanité.

Mes compagnes , suivant des routes dangereuses ,

Peut-être m'oublîront — en devenant heureuses!. .

Peul-èlre que l'erieur, m'entrahiant sans retoin.

Je deviendrai frivole et parjure à mon tonr'... Ah! fuyons-le, ce monde où la candeur s'altère, Où le piège est sans nom, le mal involontaire. Dans ce séjour d'orgueil que trouverais-je, hélas! De perfides succès qui ne me flattent pas; Pour un moment d'amour, des haines éternelles; Des femmes au cœur tendre, et, par dépit, cruelles. Implacables vengeurs des triomphes d'un jour, Dont la rivalité — survit même à l'amour !..

Oh ! oui , je donnerais ces trésors de mon âge ,

Ce vaisseau pavoisé pour un si long voyage.

Sur une va.ste mer voguant avec effort,

Pour un humble navire à l'abri dans le port ...

Cette idole nouvelle, aux sublimes oracles.

Pour ma vieille patronne aux incertains miracles.

Je changerais ce voile et ces tissus de fleurs

Pour le manteau d'aïeule aux sévères couleurs,

Et cette tête blonde à mes parents si chère,

Pour leurs vieux cheveux blancs qu'on baise et (}u'on revèie

Je donnerais enfm l'espoir et ses trésor.s

Pour un beau souvenir — dans un cœur sans remords !

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