CORINNE
Il m'aime!... ô jour de gloire, ô triomphe, ô délire!
Tout mon cœur se réveille, et je reprends ma lyre;
Je suis poète encore, — et veux que l'univers
Devine mon bonheur à l'éclat de mes vers;
Je veux pour le chanter, m'enivrant d'harmonie,
Au feu de son amour allumer mon génie;
Oui, je veux , dans la lice atteignant mes rivaux ,
Justifier son choix par des succès nouveaux.
Et, digne de le suivre en sa noble carrière,
Suspendre à ses lauriers ma couronne de lierre.
Par d'amères douleurs si long-temps éprouvé , Mon cœur trouve en un jour tout ce qu'il a rêvé;
CORmNE, ADIÉE. .i.SO
Lui seul pouvait uie plaindre et comprendre mon àuie,
Lui seul pouvait aimer la gloire d'une femme 1
Le riche, dans le temple assis avec orgueil.
Permet à l'indigent de prier sur le seuil;
Le monarque adoré que le pouvoir enchante
Se montre-t-il jaloux de la voix qui le chante?
Non ; — et celui qui règne au milieu des combats ,
Qui, d'un mot, peut changer le destin des États;
Celui qui s'illustra par des succès sans nombre.
D'un regard protecteur verra grandir à l'ombre
Un modeste laurier encor baigné de pleurs ,
Dont une faible main ne choisit que les fleurs.
Des vers à sa compagne il permettra l'ivresse,
Car l'inspiration redouble sa tendresse.
C'est à lui qu'elle parle en son enchantement ;
Chacun de ses accords est un noble serment.
Dans ces yeux inspirés que le vulgaire admire ,
Il ne voit qu'un regard qui le cherche et l'attiie ;
Cette main, sur le luth habile à moduler,
Est la main qu'en la sienne il a senti trembler ;
Cette voix, que les vers rendent grave et sonore,
Pour lui n'est qu'un soupir, un accent qui l'implore.
Dans sa fragile gloire il ne voit qu'un danger,
Et, quand chacun l'envie, — il court la protéger!
Ail! ce sont d'autres coeurs que la gloire sépare!
Mais, dans ces vœux d'orgueil d'où vient que je m'égare? Pourquoi les désirer, ces triomphes d'un jour? Est-il donc un succès plus beau que son amour?
"îiO POÉSIES.
L'orgueil de l'enchaîner snffit à ma mémoire;
Son bonlieur désormais sera toute ma gloire;
Sous un reflet — mon front sera plus radieux .
Le lac de nos vallons éblouit plus les yeux ,
Quand le disque du jour dans ses flots vient se peindre,
Que le |)liare des mers, qu'un souffle peut éteindre; —
L'écho, qui de la lyre ose imiter les chants,
A de plus nobles sons — que la flûte des champs;
La brise qui se joue au front des lis superbes
A de plus doux parfums que le bluet des gerbes ..
Et moi, pour mieux briller, je m'efface aujourd'hui.
Gloire, succès, bonheur, je tiendrai tout de lui;
Et mon ambition, pour seule renommée,
Est que l'on dise un jour : « Corinne en fut aimée I »
Le présent, l'avenir, pour moi tout est changé; Du poids de ses regiets mon cœur est soulagé, fl n'e.st plus, ce tourment dont j'étais poursuivie Un horizon d'espoir environne ma vie!... D'un constant souvenir j'aime à subir la loi ; C'est un secret brûlant que je porte avec moi. Ce bonheur, dont je suis doucement oppressée , Comme un parfum, des cieux enivre ma pensée. Tout m'enchante à présent, le silence et le bruit, L'éclat d'un jour serein, les ombres de la nuit; .le brave la retraite et sa langueur profonde , VA l'uniformité des vains plaisirs du monde.