‹ Poésies complètes de J.-P. HébelChapitre 21 sur 59 · LE MENDIANT · texte numérisé non relu

LE MENDIANT

— Charité, s'il vous plaît, pour ce pauvre brave homme! Un tout petit morceau de pain : voyez donc comme

Il est vieux et malade: ayez compassion, Et Dieu vous saura gré de cette attention.

Je suis né pauvre et nu, sur une grande route, Par la pluie et le vent: c'est aussi là, sans doute, Qu'on m'éleva, le sac sur le dos, ne mangeant Que quand j'appiloyais quelque riche obligeant.

Mais j'en eus vite assez de cette vie amère; Etant devenu fort, je perdis père et mère; Je me lis militaire alors en m'écriant :

— Mieux vaut mourir soldat que vivre mendiant!

Que de nuits je passai seul, à la belle étoile: Montant la garde auprès de nos tentes de toile; Que de fois je plongeai d'un bras bien affermi, Quoique jeune, mon sabre au flanc de l'ennemi.

J'ai fait bonne figure à plus de vingt batailles. Brisant tout sous le poids de mes rudes entailles,

Et courant aux canons, sans me mettre en émoi Des boulets qui partout sifQaient autour de moi.

Par malheur Pun d'entre eux vient un jour qui ra''é-

charpe Ce bras, et depuis lors je le porte en écharpe ; Et Ton me congédie enfin pour en finir, Et je ne sais vraiment plus trop que devenir!

— Mon brave homme, venez ; quoique pas du tout riche, De notre peu pour vous je ne serai point chiche. Prenez cela, tenez 5 j'espère bien qu'aussi

Le bon Dieu de vos maux aura quelque souci...

— Ah! que Dieu te le rende, ange aux douces pru-

nelles.

Qu'il répande sur toi ses bontés paternelles, Et surtout qifil t'accorde un excellent mari... Mais pourquoi me toiser de cet air ahuri?

Ton galant serait-il donc parti pour la guerre? Que son bon ange alors ne Tabandonne guère. Car un homme là-bas est vite balayé...

Mais tu pâlis! pourquoi ce regard elFrayé?

Tiens, je le vois bien, c'est ma barbe qui te choque. Si je rotais avec cette sale défroque... Eh bien? reconnais-tu ton Fritz des anciens jours! Ah! oui... Dieu soit loué! tu m'aimais donc toujours!

— Seigneur Dieu! c'est mon Fritz! mon Fritz que je

retrouve!

Ah! sois le bien-venu! mon Dieu! ce que j'éprouve!

Où que je fusse, au bois, à l'herbe; oui, quoique

absent, Devant mes yeux, mon Frilz était toujours présent.

Ah! comme le cœur plein de doute et d'espérance, J'attendais qu'arrivât pour toi la délivrance. Comme l'âme effrayée aussi je te suivais A travers ces combats sanglants que tu bravais!

Mais en pitié le ciel a pris ma longue plainte, Puisqu'il me rend mon Fritz exempt de toute atteinte. Comme le cœur me bat d'un transport inconu! Ah! mère, viens donc voir! mon Fritz est revenu!

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