LE FRUITIER
Je suis vrai Fribourgeois du pays de Gruyères, Oîi les vaches, la nuit, dorment dans les bruyères. Les paysans d'ici m'ont voulu pour fruitier. Et je trouve, ma foi, que c'est un bon métier.
Tout bien considéré, j'ai dans cette commune Une position charmante et peu commune; D'autant qu'avec des bras dodus comme ceux-ci, L'ouvrage ne me met nullement en souci.
Autant de seaux de lait dans mon chaudron je brasse, Autant de frais minois, tous les matins, j'embrasse; Quand les filles, jurant toujours ne pas vouloir. Viennent l'une après l'autre autour de mon couloir.
Chez nous, les filles font de bien autres femelles. Des femmes de six pieds, aux robustes mamelles, Et des mollets plus durs que jamais ne le fut Un canon de Fribourg couché sur son affût.
Cela, c'est assez vrai; mais bah! tout se compense: Chez nous, les fruitiers n'ont pour se garnir la panse
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Que du lait fado et blanc au fond de leur chalet; Le vin rouge d'ici davantage me plaît.
— Allons, la belle enfant, donnez donc votre taille (^), Que je marque dessus, par une croix de taille, Comme quoi vous aurez le fromage demain.
Et les amours sont-ils toujours en bon chemin?
A quand la noce? A-t-on déjà fait les emplettes? Vos douzaines de tout doivent être complètes. Car votre |)èrc dit souvent en souriant Que vous aurez de tout douze en vous mariant.
Après tout, il en a bien le droit, ma mignonne J
— Et vous, vieille Gothon dont le museau trognonne, Ne pourra-t-on donc pas vous faire décrotter Quelque peu votre seille avant de l'apporter?
Quand votre crasse aura fait brècher mon fromage, Sur qui retombera, s'il vous jilaît, le dommage? Sur le fruitier?... La vieille, au large! et dépêchons! Allez voir si chez vous il reste des torchons!
— Ah! vous voici, Jean-Claude, heureux célibataire, Vos vaches ont un ventre à balayer la terre;
Nous mar(|uons aujourd'hui trois pintes un chauveau, Mais dans peu vous aurez chaque semaine un veau.
— Dans trois jours, c'est pour vous qu'on travaille,
Claudine; N'oubliez pas qu'aussi c'est chez vous que l'on dîne,
(I) Morcrau de bois sur lequel on marque la quantilc île lait a la craie rouge.
Et de votre salé mettez cuire un quartier.
Que diable! on peut bien faire honneur à son fruitier.
Puis viendra la St-Jean; pour ce jour-là, ma chère, Plus vestige de crème à mettre à la beurrière; Le fromage est alors gratis pour le curé, Chez qui le bon fromage est toujours adoré.
Voici mon bâton blanc, ma toile et ma présure; Tenez, vous allez voir si j"ai la coupe sûre, Et s'il me faut, à moi, bien des coups de filet Pour pêcher mon fromage au fond de votre lait.
Un! et deux!... Mais avant la lin de la journée, J'ai de ma chambre encore à faire la tournée Pour saler ciiaipie pièce en me bien dépêchant, Et cela, jusqu'au jour où viendra le marchand.
Ce jour-là, les écus plcuvent sur la balance Que les intéressés regardent en silence; Le fromage en tonneaux se met à voyager, Après quoi chacun songe à me bien goberger.
Je suis vrai Fribourgeois du pays de Gruyères, Où les vaches, la nuit, dorment dans les bruyères. Les paysans d'ici m'ont voulu pour fruitier, Et je trouve, ma loi, que c'est un bon métier.