LE MARCHAND DE PANIERS
Les pieds mis, les cheveux au vent, la face blême. Le voici, le marchand de paniers de Bohème. Celle-ci, c'est ma femme, et je crois, Dieu merci, Que ces douze marmots sont hien les miens aussi.
C'est étonnant, sitôt qu'on n'a ni sou ni maille, Comme sur vous de suite il pleut de la marmaille; Tous les ans mon troupeau compte un nouveau venu. Mais aussi n'avons-nous j)as d'autre revenu?
Dans les commencements, ma femme à la mamelle En avait toujours un: Ton en voit peu comme elle; Sans compter deux ou trois, emballés sur le dos, Pendant que je portais, moi, les autres fardeaux.
Mais enfin, quand je vis que plus rien ne l'arrête, Je fis, un beau matin, l'achat d'une charrette Avec un chien galeux par les chemins volé. Et notre train dès-lors est un peu mieux allé.
Cette charrette avec sa hache hospitalière Devint donc le réduit de notre fourmilière, Et quand la hèle allait défaillir en chemin, A rechange, on l'aidait d'un petit couj) de main.
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Plus tard, le chien trop vieux, fit place à cette rosse, A qui les coups de fouet servent de coups de brosse Et qui, sans plus coûter, tirant un peu plus fort. Traîne g-ens et paniers sans ombre de renfort.
Notre état est commode en fait de fourniture, Car, pour m'en assortir, j'ai toute la nature. Tous ces vieux saules creux, qui le long- des ruisseaux Croisent leur chevelure en si jolis berceaux.
Quand la provision d'osiers est terminée.
Il faut nous voir alors, par une matinée
De printemps, les racler sur nos maigres genoux,
Pendant que les oiseaux chantent autour de nous.
Oui, des milliers d'oiseaux, folle et joyeuse engeance. Qui semblent avec nous lutter de diligence A tresser leurs doux nids d'amour dans les buissons. En voyant les paniers si frais que nous tressons.
Ces paniers, dans lesquels les vigneronnes brunes S'en vont vendre au marché leurs pèches et leurs prunes. Et les filles de ferme, au temps de la moisson. Porter au champ la soupe aux gens de la maison.
La nuit, pour lit commun nous avons notre paille Sous la bâche ; et le jour, pour nous mettre en ripaille, Quelques pommes de terre ou semblabl«s morceaux. Dont pour nous un brave homme a privé ses pourceaux.
Et tout ça n'est pas cher à cuire, ma parole; Au bout d'un échalas l'on pend la casserole,
Puis on laisse le feu flamlji'r au ffré du vent. Au risque de loul voir dégriiiiroler souvent.
Lorsque vient la saison des fruits et des vendanges, C'est alors qu'on en fait des ripailles étranges, En narguant toute loi contre les maraudeurs. Au nez de la |)olice et des gardes rôdeurs.
Quant à l'Iiabillement. voici comme on procède : Ma femme, à grands points, coud les drilles qu'on lui cède. Et bâtit de la sorte un droguet d'arlequin Qu'on rapièce toujours..., je ne suis pas faquin.
.\vec cela, jamais vestige de chaussure: Et pour n'en pas user, c'est bien, je vous assure, Le bon moyen; d'ailleurs, à courir monts et vaux, Les pieds deviennent durs comme ceux des chevaux.
Né dans quelque fossé de quelque grande route. Y mourir n'est donc pas chose que je redoute: L'on meurt comme l'on vit : moi, ma femme et les miens. Nous mourrons, j'en suis sûr, en vrais Bohémiens.
Pourtant, quand je me dis en voyant une ferme : — Quel paisible bonheur cette maison renferme. Et ce bonheur, jamais tu ne peux l'espérer!... De moi mille fureurs me semblent s'emparer.
Bah! fumons une pipe, et vogue la galère!
X quoi sert, après tout, de se mettre en colère?
Pour s'en tirer un jour, mes héritiers feront
Comme aura fait leur père, hélas! ce qu'ils pourront!