SOUVENIR
Plus ne vous souvicnt-il. ô métayèro I)riint', Des fraises qw'ou allait nioillaiit Piine a|)rcs riiiie, Eli ilianlanl.. . parlois juste et jiarfois de travers, Le long de vos grands bois aux grands ombrages verts.
Plus ne vous souvient-il, au chapeau des faneuses,
Des rubans attachés par bonties floconneuses. Et du faudienr qui vient sur le palier s'asseoir, Pour battre à coups ésraux sa faux blanche, le soir?
Plus ne vous souvient-il des rondes dans la grange, Où chacun posément sur deux lignes se range; Pendant que les grands bceufs. au poil luisant et roux, S'étonnent dans l'étable et guettent par les trous...?
Plus ne vous souvient-il, dans les avoines mûres. Pleines de nids d'oiseaux et de vagues murmures. De ces bluets si frais en toulTes rassemblés. Et des coquelicots tout rouges dans les blés?
Plus ne vous souvient-il, quand soudain midi sonne. De l'Angelus latin (pie ne comprend personne Et que plus d'un redit, quand même, en regardant Le morceau dans lequel il va mettre la dent...?
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Plus ne vous souvient-il, quand tout est blanc de neige, Du tapage que font les batteurs au manège: Simples gens qu'un rien fait, tant ils sont curieux! Accourir sur la porte en ouvrant de grands yeux?
Plus ne vous souvient-il de Pâtre, où, la nuit close, On sVn vient deviser de guerre et d'autre chose. Et d'oîi personne enfin se retirer ne doit Sans s'être dix fois mis du chanvre plein le doigt?
Plus ne vous souvient-il, à Thorizon qui fume. Du grand soleil là-bas se couchant dans la brume, Et de ces belles nuits qui suivent les beaux jours...? Pour moi, je vous le jure, il m'en souvient toujours!
LE VieNERON.
Ilolù hé! la voici, la joyeuse vendansre! CIkuuii a radoubé ses tonneaux en vidang-e; Les pampes des côleaux lommencent à jaunir; Dépèclions-nous, enfants, tar le froid va venir.
Tirer la langue, hélas! tant que dure Tannée, Du pauvre vigneron, voilà la destinée, Trop heureux quand encor les friniats assassins Lui laissent en repos vendanger ses raisins.
Oui, ces petits raisins, oui, celle chère graine. En Thonneur de laquelle il faut pourtant qu"il traîne Une si lourde vie et de si lourds fardeaux, La pioche à la main, la hotte sur le dos.
L'hiver, quand par les bois la neige s'amoncelle, Malgré les forestiers dont redouble le zèle. Au risque de l'amende et des cachots, hélas ! Il faut qu'il aille, lui, faire ses échalas...
Et (]uand il est rentré chez lui, tout hors d'haleine, I\"ayant pour vêtement (pie son tricot de laine. Près du fourneau de fonte où flambe le sarment, II faut qu'il les aiguise encore, et lestement.
Car même alors, il tremble encor qu'on ne suprenne Parmi les coudriers (luelques pousses de frêne; Aussi n'a-t-il vraiment ni trêve ni repos, Que sa serpe, à ses pieds, n'ait jonché de copeaux
Le vieux tronc d'aiguiseur qui devient son enclume; Pendant que la marmite à côté de lui fume, Et semble ainsi vouloir se mettre à Tunisson Des coups de serpe, avant d'entonner sa chanson.
Rude corvée, encor de bien d'autres suivie ; Il faut tirer les vins, puis faire l'eau-de-vie, Et près de l'alambic ainsi passer en blanc, Bien des nuits, l'œil toujours alerte et vigilant.
Qu'alors fonde la neige, ou viennent les gelées, Et l'on remonte à dos les terres dévalées, Puis on creuse, à grands coups de bêche et de fossoir, Les trous où les replants viendront bientôt s'asseoir.
Pour la vigne alors, c'est la saison de la taille; Le sol se jonche au loin, comme un champ de bataille, De bourgeons superflus, de vieux troncs impotents, Qu'on emballe en fagots, car ils ont fait leur temps.
Puis, les sarments de choix que la cisaille oublie, Sur l'échalas tout neuf, en archets, on les plie. Avec un nœud d'osier jaune, sans compliment. En leur laissant pleurer leur sève librement.
Puis, avec le printemps, arrive !a poussée; C'est le temps des labours pour la terre froissée,
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Et dès le poiiil du jour, jusqu'au soli'il couilituil. Le vigneron tient couj). des deux mains pioeliant.
Les bras nus. le gosier see et les reins en nage, Heureux quand, dans un eoin. il peut à \'lùperna(je(}) Tortiller à midi la eroùle qui l'attend. Et s"endormir après, sous sa veste, un instant.
Plus heureux ([uand alors, dans sa gourde coquette, A défaut de vin pur, il a de la piquette Pour ce pauvre gosier dont va se trémoussant La luette, aux glous glous du meuble hioiifaisant.
Mais bientôt la feuillée à tel point surabonde, Que le soleil dessous cette nappe profonde Ne peut plus retrouver, malgré tous ses efforts. Ces raisins si petits qu'il voudrait rendre forts!
Au profit de la chèvre alors on les élague. Ces rejets sous lesquels, sans vergogne, divague L'herbe que l'on rebine, et bientôt les chaleurs Font, de la vigne entière, un océan de fleurs.
Dès lors, par-ci par-là. (ju'il fasse un peu de pluie, Pourvu qu'un beau soleil au même instant lessuie; Pas de grêle en juillet, pas de fflace en avril, Qui vienne brusquement tout lemcttre en péril.
Et le vio-neron peut, quand arrive l'automne, Apprêter sa futaille et recercler sa tonne; Car si Dieu continue à le bien protéger. Peut-être qu'il aura peine à tout héberger.
(I) A l'abri du soleil.
Pour la récolte enfin viennent les montagnones (1), Des avale-tonl-tru, qui des grappes mignones, Pour le maître, n'ont l'air d'un peu se souvenir, Que quand leur ventre, liélas! n'en peut plus contenir.
Le maître cependant reste au bas de la vigne, Abattre ses raisins d'un air riant et digne; Tout fier quand aux doux fruits, de sucre saturés, Il voit les guêpes mordre ainsi que les curés.
Car, à SCI fille alors, il pourra d'aventure Lâcher quebpie bonnet à riche garniture, Payer le percepteur, et, pour la Saint-Vernier (2), Saigner un cochon moins maigre que l'an dernier.
Oh! vous ne savez pas, vous autres gens du monde, Quand le vin des bons crûs sur vos tables abonde, Que dans celte bouteille au ventre lisse et rond, Vous buvez les sueurs du pauvre vigneron.
Et que lui, bien souvent, soit dit sans vous déplaire. Quand vous buvez le vin, ne boit que de l'eau claire: Heureux si la régie encore, à ce propos, Ne trouve pas matière à deux ou trois impôts.
(I) Paysannes des Montagnes (2) P.ilion des ^igne^ons.