‹ Poésies complètes de J.-P. HébelChapitre 52 sur 59 · LE CHANVRE · texte numérisé non relu

LE CHANVRE

Tourne, lourne au galop, ribe retentissante; De ce chanvre gris fais de l'œuvre éblouissante ; Il me semble vraiment, à chacun de tes sauts, Que mon trousseau sera la perle des trousseaux.

Oui, ma mère m'a dit : — ■ Soigne la chenevière, Mets-y bien de Tengrais; fume à pleine civière; Choisis chez les marchands le plus beau chenevis, Sans, aux moineaux goulus, trop en donner avis...

Soigne ensuite le chanvre, et mets-toi vite à Tanivre Pour filer de ton mieux ce qu"on en aura d'œuvre. Et tout le linge blanc cjue ce fil aura fait, Je t'en ferai cadeau pour garnir ton buffet.

Et moi, voici déjà deux ans que je travaille; Pour les moineaux j'ai fait un mannequin de paille, Aux bras duquel j"ai mis des moulinets à vent, Qui font un tintamare affreux le plus souvent.

Puis, des Rogations, je vins un beau dimanche, Dans mon chanvre planter la petite croix blanche. Ce qui, comme on le sait, est très-essentiel Pour attirer dessus l'attention du ciel.

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Et le cliiinvre grandit: vi sur ses belles liçes Vinrent alors s'ébattre, en bruyantes voltiges, Mille chardonnerets d'éearlale eoilles.

En picotant les grains sons la feuille étonITcs.

Enfin, quand il fut mur, ce chanvre, c'est moi-même Oui l'arrachai du sol avec nn soin extrême, Et i|ni sur la pelouse en pente, le portai. Pour l'y laisser iiaisir C) en tonte liberté.

C'est encor par mes soins que la troupe folâtre, De nos voisines vint le soir autour de Tàlre Tiller pour moi ce chanvre, au bruit si répété Des chenevoltes (pii volaient de tout côté.

C'est moi pareillement cpii m'en viens toute heureuse Brasser mon chanvre à point sons cette ribe alTreuse, >e pouvant lambiner comme ces gens traînards. Qui ne sont jamais prêts quand viennent les pignards (2).

C'est drôle, ces pignards, comme ils nous sont fidèles, De l'hiver on prétend (|u'ils sont les hirondelles. Avec leurs grands bonnets et leurs grands pas lourdaux, Les voici donc M-nir. la boîte sur le dos.

Du moindre emplacement leur commerce s'arrange; Us s'installent parfois aux portes de la grange, Et tapent sur le j)eigne à coup sec et nerveux. Comme des femmes qui se tiennent aux cheveux.

Quand l'œuvre est convertie en superbes poupées, Quand les étouppes sont aussi bien attroupées,

(I) Ruiiir. (i) IVigneuri.

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Le petit mari (^) vient les rapporter d'un ton Qui chaque fois lui vaut son retour de bâton.

En avant la filette alors et la quenouille; Graissons le marche-pied, de peur qu'il ne s'embrouille. Et remplissons le pot d'eau, si mieux nous n'aimons. En léchant notre fil épuiser nos poumons.

Sitôt que la bobine est remplie, on la vide : Sur notre dévidoir, sans compter, Ton dévide, Car il sonne, aussitôt qu'on a cent fois tourné, Et l'on pend au plafond l'éclieveau terminé.

Maintenant, c'est le tour du tisserand: qu'on pense Ce qu'il faut à la l'ois de peine et de dépense Pour bâtir un rouleau de toile, sans compter Ce que pour le blanchir, il doit encor coûter.

Et pourtant, je les veux, moi, ces draps, ces chemises, Ces nappes à daniicr que je me suis promises; Car une fois cela dans mon bulfet joyeux. Tous les galants \iendront me faire les doux yeux.

Tourne, tourne au galop, ribe retentissante, De ce chanvre gris fais de l'œuvre éblouissante; Il me semble vraiment, à chacun de tes sauts. Que mon trousseau sera la perle des trousseaux.

(1) Appiriiti-pcignnir de <liaii\re.

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