‹ Poésies complètes de J.-P. HébelChapitre 53 sur 59 · LA PATE AU FOUR · texte numérisé non relu

LA PATE AU FOUR

Par la gueule du four. la flamme courroucée Sort, comme sortirait la langue retrousse'e D'un léopard léchant, après quelque festin, Le sang noirâtre dont son nez est encor teint.

Au crochet enfumé peiul, pleine d'eau bouillante, La marmite qu'entoure une flamme brillante: Pince, pelle, pochon, écumoire et soufflet. Sur leur tringle de fer sont là bien au complet.

Le dressoir dont souvent on lave cha(|ue planche, Se redresse tout fier de sa vaisselle blanche. Alignant sur trois rangs, aux voyantes couleurs. Ses assiettes à coq et ses grands plats à fleurs.

Un peu plus bas, ce sont les soupières ventrues. Puis les deux seilles d'eau reluisantes et drues. D'où s'échappe la queue ardente du bassin. Qui semble dire aux gens : — Buvez donc, c'est

très-sain !

Tout en bas, aussi noire et morne qu'un ermite, Sur ses trois pieds trapus, c"est la grosse marmite Qui de son flegme affreux n'aime à se relâcher Que quand la grosse cloche est en danse au clocher.

Plus loin, un plat à barbe et deux chapeaux de paille Avec un arrosoir pendent à la muraille ; La salière en bois dur est de l'autre côté, Ainsi qu'un vieux balai dans un angle resté.

L'horloge, dans sa caisse, au balancier fidèle. Semble suivre des yeux ce qu'on fait autour d'elle. Sans toutefois mot dire, à moins qu'à sa façon, Elle ne chante l'heure aux gens de la maison.

Le turquie(^) au plafond range ses grappes jaunes. Sur de grands échalas longs de deux ou trois aunes, Où l'on voit pendre aussi, rouges et rondelets. Des oignons reluisants tressés en chapelets.

Le chat, de son côté, blotti sur la fenêtre. Suit d'un œil en-dessous, qui semble s'y connaître. Ces braves moucherons criards, tout étonnés De sentir aux carreaux s'endommager leur nez.

Cependant, au milieu de tout cel^, Brigite, Les bras bien retroussés, dans le pétrin s'agite, Tantôt coupant des mains la pâte avec effort, Et tantôt la cognant de plus fort en plus fort.

(1) i>kis.

Or. malgrt' la sueur donl sa l'aie est baignée, Briiiile augure bien, je crois, de sa fournée: Car la pâte a très-soif, eonime cela se doit. Et se gonfle en ballons qu'elle crève du doigt.

Tout-à-coup les enfants reviennent de l'école Avec des cris de joie étourdissante et folle ; Car, déjà dans fécuelle, on voit sur les plateaux Le beurre et les œufs frais destinés au,\ gâteaux.

En \uin la mère prend sa grosse voix chagrine; Ils sont bientôt couverts de pâte et de farine... Heureux si même, hélas! ils ne sont pas en train De sauter. |)our mieux voir, les trois dans le pétrin.

Le four est chaud: il faut en retirer la braise, Et l'écouvillonner. pour ([u'en cette fournaise Les pains et les eàteaux. si mous en s'installant. Ne s'assimilent pas quelque charbon brûlant.

Sur la pelle d'abord les bons gâteaux s'étendent, Aux applaudissements de ceux qui les attendent; Puis c'est le tour des pains qu'on a soin de rouler Dans les cjaudes ('). afin qu'ils n'aillent pas coller.

Ces pains ont d'abord l'air d'autant de têtes chauves. Mais bientôt la chaleur les fait devenir fauves, Et parfois on dirait, de leurs flancs échauffés, Qu'il s'échappe, eu cuisant, des soupirs étouffés.

(1) Farinf de mais.

Mais les gâteaux sont ruits : vite, qu'on les retire! Les enfants tout joyeux, que leur fumet attire, Sont là, battant des mains, et du doigt choisissant Le coin qui leur paraît le plus appétissant.

Et le soir, aussitôt qu'elle entre à la cuisine, En entendant craquer le pain chaud, la voisine En ébrèche une croule, et vous dit d'un air fin : — Vous avez là de quoi ne pas mourir de faim!

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