‹ Poésies complètes de J.-P. HébelChapitre 8 sur 59 · L'ESCARBOUCLE · texte numérisé non relu

L'ESCARBOUCLE

Quand le père eût coupé tout son tabac, Marie

Prit sa voix la plus douce et dit : • — Je vous en prie,

Père, racontez-nous un conte comme hier,

Dès que vous avez vu Madclaine bâiller. — ■

Et là-dessus Babet, 3Iarie et 31adelaine

Ramassent de leur mieux leurs cotillons de laine.

Puis, dans la peur d'ouïr sa fdette grincer.

Chacune avec du lard se met à la graisser.

Tout heureux de pouvoir faire aussi quelque chose,

Le petit Jacob dit : — Quant à moi, je me pose

Ici, pour surveiller pendant qu'on parlera,

La lampe, ot vous verrez comme elle brillera! — ■

Jeangeorges, boutonnant son mantelet de toile,

S'étend tout de son long, quant à lui, sur le poêle.

En pensant : — Pour tout voir, je suis bien à la main,

Et nul ne peut me dire : Ote-toi du chemin! —

Le père va bourrant, lui. sa pipe fidèle,

Sur quoi, pour rallumer, il vient à la chandelle.

Et suce à pleins poumons, comme cela se doit:

Puis, quand la llanime a pris, il létouffe du doigt,

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Et remet le toiivercle, en reprenant sa chaise;

Puis il (iit^ en fumant enfin bien à son aise :

■ — Ha! voyons, maintenant que laut-il vous conter?

Mais laites bien silence, et tâchez (rétouter.

Et toi, dis donc, là-haut, vas-tu bientôt descendre?

Quelle mouche te pique, et voudrais-tu prétendre

A Tescarboucle aussi, comme ce garnement,

Dont je retrouve enfin l'histoire en ce moment.

Il est un lieu sinistre où jamais la cliarrue Ne passe, et dans lequel poussent à pleine crue, Depuis bien des cents ans, la ronce et le chardon; Jamais oiseau ne chante en ce lieu d'abandon, Jamais par-là non plus papillon ne voltige; Sitôt qu'on s'en approche, on est pris de vertige; C'est que là, sous ce sol aux vivants interdit, Voyez-vous, il repose un cadavre maudit.

Ce n'était vraiment pas, dit-on, un imbécille; 3Iais pour boire, il était toujours bien plus docile Que pour prier: jouer sans cesse çn blasphémant A l'auberge, c'était tout son amusement.

Un jour un forestier à figure hagarde.

Comme il jouait ainsi, fixement le regarde. Et se dit : — Mon cher, toi, tu ne peux m'échapper... L'hôtesse que ces mots brusques viennent frapper. Pense : — Est-ce un enrôleur? mais vous allez comprendre Que non, quand vous verrez bientôt ce Michel prendre Femme, et si lestement ràller tout son avoir.

Ce n'est pas par amour, c'est plutôt par devoir, Qu'elle prend ce Michel, la fille à l'aubergiste; Mais pour la décider, sa pauvre mère insiste. Or, cette nuit-là même elle rêve en dormant. Elle rêve et rencontre en song-e brusquement, Pas bien loin de Staulîen, tout couvert de poussière, Un père capucin cpii disait sou rosaire.

— Bon père, donnez-moi, lui dit-elle, un Agnus, Je vais me marier, aux premiers jours venus. Cela me portera grand bonheur, je l'espère. — Alors, en retournant la tète, le bon père Cherche dans son vieux froc, et lui dit gravement :

— Tire toi-même là! — • C'était tout simplement Des cartes! • — -Bien, c'est l'as de carreau... — Je m'en

natte!

— Alors, cela veut dire : escarboucle écarlate!

Ce n'est pas bon. Eh bien! tiens, pas tant de façons, Reprend le capucin, vite recommençons...

Est-ce le sept de trèfle ?...^ — Hélas oui, mon bon père! • — ■ Que Dieu te soit en aide! et cependant, espère Jusqu'au bout: tire encor... IN'est-ce pas l'as de cœur? ■ — Hélas oui! — Tire donc encore, et ton sauveur Viendra pourtant... IN'as-tu pas le valet de pique?

— Je ne sais: regardez vous-même, lui réplique

La pauvre fdle... — Eh oui, tout cela n'est pas beau!... C'est lui qui te mettra par la suite au tombeau. • — ■

Tel fut pendant la nuit son rêve à Catherine;

Son sommeil fut bien lourd, comme on se l'imagine.

— Mais sachant tout cela, comment a-t-elle osé

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Pieiulre un homme pareil de diaciiii méprisé?...

Mon Dieu, je vous l'ai dit. c'est ([u'on Tavait contrainte:

D'ailleurs, elle j)ensait, pour eliasser toute crainte :

■ — Qu'importe!... après les sept croix et le ca?ur

sano-'.ant ('),

Eu terre m'étendra mon sauveur vigilant.

D'abord la chose fut à peu près suiiportable, Pourtant )!ichel bientôt redevint intraitable. Il jouait constamment, constamment il jurait, Pendant que Catherine à part elle pleurait. Un soir, en revenant, il la voit toute en larmes.

— Eh bien, tiens, c'est fini, dit-il, je rends les armes; Si jamiiis je retouche une carte, je veux

Que le diable aussitôt me saisisse aux cheveux. Cependant à l'auberffe il faut bien qu'un peu j'aille; .le n'y puis renoncer sitôt sans qu'on me raille. Pleure-z-en, si tu veux, je ne puis autrement. —

A peine dans l'auberge, il voit précisément Le forestier battant les cartes d'un air sombre :

— Allons, viens donc, l'ami, compléter notre nombre,

— Merci pour moi! Gretchen, une choppe! — Oui,

j'entends!

— Viens, nous jouerons gratis, pour nous passer le

temps. — Auprès de l'habit vert, Michel finit par être. Tout-à-coup un enfant se montre à la fenêtre :

(I) Le iopl lie iri-tie <■( Ta? i!r cœur.

- — Maître Michel, im mot: on voudrait vous parler; Votre beau-père! — Eh bien, dis-lui de s'en aller, Car d'avance je sais la mouche qui le pique...

— Qui joue? et quelle carte est atout? Pique! pique! Pique encor! — Mais, 3Iichel, tout va selon tes vœux; Jouonsdonc un kreutzer, n'est-ce pas? — Si tu veux! — • Le g-arçon de nouveau se montre à la fenêtre :

— 3Iichel ! un mot ! un seul ! venez donc ! — Va-t-en

paître; Trèfle! pique! et valet! — Une fois bien en train, L'on passe lestement du kreutzer au florin.

A la fin, l'habit vert dit d'un ton de voix vague :

• — Je ne puis te payer, Michel; mais prends ma bague

Pour gage, en attendant que mes deniers soient prêts ;

L'escarboucle écarlate a des pouvoirs secrets;

Vois, comme ce brillant tendrement te regarde. • —

A la fenêtre encor le garçon se hasarde :

— ■ Blichel, c'est encor temps. . . — Laisse-le bavarder,

Dit alors l'habit vert, sans même regarder.

Prends ma bague, avec elle, en fouillant dans ta poche.

N'eusses-tu j)as d'ailleurs un kreutzer en sacoche.

Un thaler sera là, disponible et comptant.

Tous les jours, excepté ceux de fête pourtant.

Si ce n'est pas assez d'ailleurs de cette somme.

Viens à moi, c'est Vizli-Puzli que je me nomme. — •

Catherine au logis, bien triste cependant, Lit dans la Bible et pleure, hélas! en attendant Michel. CeUii-ci rentre, et sa colère éclate; Puis il montre pourtant l'escarboucle écarlate :

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Catherine s'écrie : — Ali! mon Dieu, qu'ai-je vu! — Et s'allaisse devant cet ohjet imprévu.

Tout va (le mal en pin'. Il n'est marché, ni foire, Ni kermesse, où iMichel n'aille jouer et boire: A l'auberge on est sûr de le trouver toujours. Il y passe les nuits, il y passe les jours; Au logis cependant sa femme s'épouvante. Bientôt ses prés et champs se trouvent mis en vente. Quand il s'en vient alors, Catherine eu courroux, Lui parle sur un ton qui n'est pas des plus doux... 31ichel jure et la bat; ce sont d'alTreux vacarmes, Oîi Ton voit accourir le maire et les gendarmes; On prend Jlichel, et pour le mettre à la raison, Les poings bien garrottés, on l'emmène eu prison.

Sept ans ça dure ainsi. L'habit vert le délivre. Puis de suite à l'auberge il le force à le suivre.

— Allons, marche, mon vieux; viens ici boire un coup; Car ta femme, je crois, ne t'attend pas beaucoup. Tiens, tu me fais pitié jusqu'au fin fond de l'âme. D'avoir à vivre avec une pareille femme.

Un homme comme toi qui peut, quand ça lui plaît. Dépenser chaque jour un tlialer au complet. Mais hélas! tu connais aussi le vieil usage :

— Heureux au jeu, dit-on, malheureux en ménage. Que n'es-tu seul; au moins tu pourrais vivre en paix. Mais pour te restaurer, dis-moi, si tu pompais Encore un verre plein de kirsch?... Allons, courage! —

Catherine, chez elle, a quitté son ouvrage,

Et pousse les hauts cris en se tordant les bras...

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— Sept trèfles et sept ans! dit-elle enfui tout bas, Mon rêve était donc bien toute une prophétie... Mon Dieu, finis-en vite, et je te remercie!

Sur la porte apparaît Michel exaspéré; • — Dis donc, ce train me seml)Ie avoir assez duré, J\'ii faim, vite fais-moi cuire de la choucroute. Ou si non, je te mets la casaque eji déroute.

— 3Iais le feu s''est éteint... — Refais-en au plus tôt; Je veux de la choucroute, ou gare à ce couteau !

— Quand tu voudras, vaurien, frappe, j"en suis bien

aise !

— 'Ah! vraiment? Eh bien, tiens! canaille! —

De sa chaise, Catherine chancelle et tombe, en exhalant Ce soupir : — Ah! mon Dieu! mon pauvre cœur sanglant !

Valet de pique, allons, viens me coucher en terre! — •

A travers la campagne obscure et solitaire, Michel s'enfuit; le sol vacille sous ses pieds; Une étrange rumeur bruit dans les noyers. — • Ah! Puzli, dit Michel, viens me tirer (raflaire... Puzli se montre... — Eh bien, pour loi que puis-je

faire?

— J'ai tué Catherine, aide-moi! — Mais vraiment, J'ai cru qu'il s'agissait de quelque événement;

Tu m'as fait peur! Voyons, laisse là ton village; Le Rhin n'est pas bien loin; nous allons au halage Trouver quelques bateaux aux arbres retenus. —

En Alsace bionlôl les voilà parvenus; Une tliaiulelk' y luil encor dans une auberge; Us enlrenl, (leniandant d'abord (|u"on les béber<re. — Buvons un eoup. Micliel, pour eliasser nos soucis; — Autour de la cliaudelle étaient encore assis Des joueurs attardés Unissant la partie; Les imiter est eliose aisément consentie. — Du trèlle! encor! toujours! Trèfle encore! en voilà! Atout! toujours atout! enfoncé ce cœur-là! — ■ il est bientôt minuit; est-ce qu'à la fenêtre Le sirar(.()n de nouveau ne va point apparaître? Non, je ne le crois pas, 3Iiciiel; tout est liui! A clia(|ue coupe il sent un malaise inliui. Minuit approclie, liélas! Michel saisit la craie, Et sur l'ardoise fait tristement une raie; Minuit sonne: à sa poche il se met à fouiller, Pour prendre sou tbaler magique et tout payer. Mais au lieu d'un tbaler, dans sa poche percée, Il trouve les morceaux d'une vitre cassée. L'Iiabit vert boit sou reste et dit : — Partons, mon cher, L'aubergiste, je crois, veut aller se coucher; Tu tourmentes en vain ta bague merveilleuse, Tu ne |)eiix plus l'ùler, poursuit sa voix railleuse... (,'a t'étonne? Partons. — Il veut se retenir A la table, Michel; mais il faut en finir. Michel suit l'habit vert, la ligure ahurie. Comme un veau qu'un boucher mène à la boucherie; A cent pas de l'auberge ils s'arrêtent. — Vois-tu, Michel, comme il fait noir; le vent s'est abattu; Il ne luit plus aux cieux la moindre étoile blanche,

Sur les arbres non plus ne bouge aucune branche, Toi-même ne dis mot. Michel, est-ce, dis-moi, Le besoin de prier qui te met en émoi, Ou bien fais-tu ton compte et te prend-il envie Peut-être d'en finir de suite avec la vie... Prends alors ce couteau, tiens, repassé tout frais, Et coupe-toi le cou là, sans le moindre frais. —

D'une voix haletante, ainsi conte le père.

La mère dit : — Jlais c'est bientôt fini, j"espère;

Ces fillettes, la peur va bientôt les saisir,

A ces contes qui sont pourtant faits à plaisir...

— Oui, c'est fini, reprend le père; avec sa bague.

Il est donc enterré sur cette lande vague.

■ — Mais, mère, dit Marie, oh ! vous vous trompez fort.

Nous, avoir peur! Eh! mais, faut-il donc tant d'effort

Pour voir que ce Vizli-Puzli n'est autre chose

Que la tentation à laquelle on s'expose.

Sitôt que l'on prétend ne plus bâtir un coup,

Et que ce garçonnet qui frappe tout-à-coup

A la fenêtre, eh bien! c'est notre conscience.

Du père, je connais la ruse et la science.

Nous n'avons donc pas peur, mère, vous le voyez;

Nous ne sommes pas si bêtes que vous croyez.

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