‹ Poésies complètes de Robert Burns;Chapitre 61 sur 224 · A OCHILTREE · texte numérisé non relu

A OCHILTREE

Mai 1785.

J'ai reçu votre lettre, aimable Willie;

D'un cœur reconnaissant, je vous remercie beaucoup.

Cependant, je dois le dire, je serais un sot

Et un grand vaniteux, Si je croyais , mon cher enjôleur,

A vos expressions flatteuses.

Mais je veux croire que votre intention était obligeante , 11 me répugnerait de penser qu'il y avait là-dessous Une satire ironique, dirigée de côté

Contre ma pauvre petite Muse ; Quoique vous l'ayez décrite en termes si louangeurs ,

Que j'ai peine à vous pardonner.

Ma raison serait à l'envers.

Si j'osais espérer de gravir Avec AUan, ou avec Gibertfield,

Les hauteurs de la renommée ; Ou avec Fergusson, le jeune écrivain,

Nom immortel.

(O Fergusson 1 ton brillant génie

Etait peu propre à la science aride et lourde du droit !

Maudits soient vos cœurs de pierre,

Gens d'Edimbourg 1 Le dixième de ce que vous perdez aux cartes

Aurait garni son garde-manger !j

Cependant quand un conte me vient dans la tête. Ou que les filles me font un accroc au cœur, Car parfois elles semblent devoir causer ma mort

(0 mal cruel !), J'éveille mon chalumeau rustique;

Cela me fait du bien.

La vieille Coïla peut bien maintenant se trémousser de plaisir,

Elle a des poètes de son cru,

Des gaillards qui ne ménageront pas leurs poumons,

Mais qui entonneront leurs chants, Jui^qu'â ce que tous les échos retentissent

De SOS dijtnes louanges.

Nul poète ne jugeait qu'elle valût la peine Qu'il mit son nom en style mesuré ; Elle était comme une lie inconnue

Par delà la Nouvelle-Hollande , Ou bien là où les océans, dans leur farouche rencontre, bouillonnent

Au sud de Magellan.

Ramsay et le fameux Fergusson

Ont donné un bon coup de main au Forth et m Tay ;

L'Yarrow et la Tweed, sur maint air,

Retentissent daqs l'Ecosse , Tandis que l'Irwin, le Lugar, l'Ayr et le Doon,

Personne ne les chante.

L'Ilissus , le Tibre, la Tamise et la Seine Coulent doucement dans maint vers mélodieux I Mais, Wiliie, pose ton pied contre le mien •

Et redresse ta crête, Nous ferons briller nos rivières et ruisseaux

A l'égal des meilleure.

Nous chanterons les plaines et les champs de la vieille Coïla , Ses landes d'un brun rougeâtre sous les bruyères en fleur, Ses collines et ses coteaux, ses creux et ses vallées.

Où le glorieux Wallace Remporta souvent la palme , à ce que dit l'histoire ,

Sur les gens du midi.

Au nom de Wallace quel sang écossais

Ne bout comme la mer dans les grandes marées 1

Souvent nos pères intrépides ont marché

A côté de Wallace, Poussant toujours en avant , les pieds chaussés de sang ,

Ou le corps teint d'un rouge glorieux.

Oh ! charmants sont les vallons et les bois de Coïla , Quand les linots chantent au ipilieu des bourgeons, Et que les lièvres agiles, dan^ de tendres ébats,

Se livrent à leurs amours , Tandis que sur les coteaux le pigeon ra^mWv roucoule

D'un cri lamentable 1

Même le froid hiver a des attraits pour moi ,

Quand les vents se déchaînent contre l'arbre dépouillé ;

Ou que les gelées sur les montagnes d'Ochiltree

Sont gris-blanc ; Ou que des tourbillons aveuglants volent furieux .

Obscurcissant le jour 1

POESIES DE BUHNS. H 9

O Nature, tous tes aspects et toutes tes formes

Ont des charmes pour les cœurs sensibles et pensifs 1

Soit que l'été bienfaisant nous réchauffe et nous rende

La vie et la lumière, Soit que l'hiver hurle , au fort des tempêtes ,

Dans les longues et sombres nuits t

La Muse y aucun poète ne l'a jamais trouvée

Qu'il n'ait appris à errer seul,

Suivant les bords sinueux de quelque ruisseau sautillant ,

Sans trouver le chemin long.

Oh 1 qu'il est doux de s'égarer et de méditer pensif

Quelque chant sorti du cœur 1

Les geos cupides peuvent travailler comme des esclaves , Se pousser, se culbuter, lutter et s'efforcer. Qu'on me laisse décrire l'aspect de la Nature,

Et moi , avec plaisir, Je laisserai la ruche affairée et grommelante

Bourdonner sur ses trésors.

Adieu , « faiseur de rimes , mon fr^re l »

Nous avons été trop long-temps inconnus l'un à l'autre :

Maintenant, que nos têtes reposent ensemble

Dans une amitié fraternelle t Puisse l'Envie bondir dans des entraves ,

L'infernale et noire diablesse 1

Tant que les gens des hautes terres haïront les péages et les taxes , Tant que les bergeirs des landes aimeront le bon mouton gras , Tant que la terre, ferme sur son axe.

Fera son tour quotidien.

Comptez que vous avez un ami , de cœiir et de fait,

Dans Robert Burns.

POST-SGRIPtUM.

Ma mémoire ne vaut pas une épingle ;

J'avais presque tout à fait oublié

Que vous m'aviez dit de vous écrire ce qu'on ehtendait

Par cette Jeune-Lumière, Au sujet de laquelle nos bergers ont été si souvent

Sur le point de se battre.

Aux jours où les hommes n'étaient que des enfants En grammaire , logique , et autres talents pareils ,

liO P0M6IES DE BUKNS.

Ils ne se dounaient aucune peine pour peser leurs paroles

Ou donner des règles, Mais ils e}q)rimaient leurs pensées en simple et plat écossais,

Gomme vous ou moi.

Dans ces anciens temps, ils croyaient que la lune, Juste comme une chemise ou une paire de souliers , S'usait par degrés , jusqu'à ce que le dernier morceau

Disparût à leurs yeux, Et que, peu après qu'elle était finie,

Ils en avaient une neuve.

Ceci était tenu pour certain — sans conteste ;

11 ne leur était jamais venu en tête d'en douter,

Jusqu'à ce que des jeunes gens se levassent pour le réfuter,

Disant que c'était faux ; Et il y eut à ce sujet force tapage

Et long et bruyant.

Certains bergers, versés dans les livres,

Soutinrent que les vieux se méprenaient ;

Car la vérité était que la vieille lune tournait un coin

Et disparaissait, Et , revenant , se remontrait

Plus brillante aux yeux.

On le nia , ou l'affirma ;

Les bergers et les troupeaux furent dans l'alarme :

Les vénérables barbes grises tempêtèrent et s'indignèrent

Que des blancs-becs Se crussent plus éclairés

Que leurs vieux parents.

De proche en proche on en vint aux bâtons ;

Des mots et des jurements aux bosses et aux entailles ,

Et plus d'un garçon attrapa sur la tète

De bons coups.

Et quelques-uns, pour leur apprendre à faire les malins,

Furent pendus et brûlés.

Ce jeu se joua dans beaucoup de terres ,

Et les Vieille-Lumière avaient dos mains telles ,

Que, ma foi, fes jeunes gagnèrent au large

D'un pied agile, Jusqu'à ce que les lairds interdissent, par de strictes dtfensos ,

Ces sanglantes algarades.

Or les Jeune-Lumière avaient eu une telle frayeur, Qu'on les croyait ruinés de fond en comble ;

POËSl£S DE BURNS. Mi

Mais voici t^ue presque sur chaque butte

Vous en trouverez un posté ; Et plusieurs avouent leur Jeune-Lumière hautement

Et tête levée.

Nul doute que les troupeaux de la Vieille-Lumière ne bêlent , Leurs pasteurs zélés sont furieux et tout en sueur ; Moi-même, je les ai vus pleurer

En grinçant des dents, de rage D'entendre la lune si cruellement calomniée

En paroles et en écrits.

Mais avant peu ils mettront à la raison ces vauriens ! Certains Vieille-Lumière des villes voisines Ont rintentioii de prendre leur vol

Dans des choses qu'ils nomment des ballons , Et de rester un mois parmi les lunes,

Et de les bien voir.

Us feront bien attention à elles ;

Et quand la vieille lune les aura quittés ,

Le dernier morceau, ils l'emporteront

Dans leur poche, Et quand les Jeune-Lumière les verront,

Je pense qu'ils se prosterneront 1

Ainsi vous voyez que tout ce bruit

N'est rien qu'une « chose en l'air ; »

Mais quoique les gens lourds de la prose crachent du latin.

Dans leurs querelles logiques, J espère que nous, bardes, nous sommes plus avisés

Que de nous occuper d'une telle dispute.

ÈPITRE A JOHN RANKINE,

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