‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 142 sur 150 · Les Tours d'Â'i, hautes cimes des Alpes Vaudoises · texte numérisé non relu

Les Tours d'Â'i, hautes cimes des Alpes Vaudoises

NOTES EN SONNETS

Mais, à moitié du pré, regardais-je en arrière :

A huit pas lestement suivait l’aventurière.

D’un air de brouter l’herbe et les rhododendrons : Mes pierres n’y faisaient et ne semblaient affronts. J’enrageais. Autrefois, la bête opiniâtre N’eût semblé que déesse et que nymphe folâtre;

J’y voyais, vers Paris malgré moi reporté.

Le malheur d’être aimé de certaine beauté.

Elle ne quittait pas! Après mainte montagne,

Pour couper court enfin à ma vive compagne,

Et par l’idée aussi du pâtre au désespoir.

Quand il la chercherait vainement sur le soir. J’avisai dans un pré la rencontre prochaine D’une vieille faneuse â qui je dis ma peine,

Et qui, prenant en main la corne rudement.

Cria : Bête mauvaise! et finit mon tourment.

A la montagne ainsi, quand vous gagnez le faîte, Tout vous suit, tout du moins vous regarde et s’arrête. L’esprit lutin des monts s’en mêle, je le veux.

Mais aussi l’esprit bon, naïf et curieux,

Le montagnard d’abord vous questionne et cause; Le papillon sur vous, comme à la fleur, se pose.

Loin du doigt meurtrier et de l’enfant malin ; L’abeille, à votre front, cherche un calice plein; L’insecte vous obsède, et la vache étonnée Interrompt sa pâture à demi ruminée.

Lève un naseau béant, et tant qu’on soit monté.

Suit longtemps et de l’œil dans l’immobilité.

NOTES ET SONNETS

Lausanne.

De ces monts tout est beau, chaque heure en a ses charmes. Chaque climat y passe et s’y peint tour à tour;

Et l’étranger lui-même, y vivant plus d’un jour,

A les trop regarder, se sent naître des larmes ;

Soit que, par le soleil de l'été radieux,

A l’heure où la clarté déjà penche inégale,

Le rayon, embrassant leur crête colossale.

Les détache d’ensemble au vaste azur des cieux.

Tête nue et sans neige, et non plus sourcilleux Mais d’antique beauté, sereine et sculpturale,

Dressés pour couronner la Tempé pastorale.

Taillés par Phidias pour un balcon des Dieux !

Délicats et légers, et d’élégance pure,

Enlevant le regard à chaque découpure.

Et, pour le fin détail, d’un vrai ciseau toscan !

Et leur teinte dorée, et leur blonde lumière.

Au front d’un Parthénon caresserait la pierre.

Serait une harmonie aux murs du Vatican!

Soit lorsqu’au jour tombant, sous un large nuage.

Du couchant à la nuit tout le ciel s’est voilé;

Que par delà Chilien, surtout amoncelé.

Le bleu sombre et dormant de monts en monts s’étage ;

Quand tous ces grands géants, resserrés au passage. Figurent les confins d’un monde reculé,

>'OTES ET SONNETS.

Les derniers murs d’acier d’une antique Tuhlé,

Ou les gardiens muets d'un éternel orage !

Attrait immense et sourd! pas une ride aux flots,

Pas un souffle à la nue, au front pas une haleine ! Quel plus grand fond de rêve à la douleur humaine ?

0 Bvron, Beethoven, retenez vos sanglots !

— Et du prochain buisson, tandis qu’au loin je pense, L’aigre chant du grillon emplit seul le silence....

Ou soit même en hiver, sous les frimas durcis.

Même aux plus mornes j ours, sans qu’un rayon s’y voie. Sans que du ciel au lac un reflet se renvoie Pour les vulgaires yeux du seul éclat saisis,

Oh! pour le cœur amer aux pensers obscurcis Et pour tout exilé qui resonge à sa joie.

Oh ! qu’ils sont beaux encor, ces grands monts de Savoie, Vu des bords où, rêveur, tant de fois je m’assis !

Leur neige avec sa ride est fixe en ma mémoire,

Sombre dans sa blancheur, vaste gravure noire.

Comme d’un front creusé qui dans l’ombre a souffert !

Plus je les contemplais et plus j’y pouvais lire De ces traits infinis qui toujours me font dire Que l’aspect le plus vrai, c’est le plus recouvert!

De ces monts tout est beau, chaque heure en a ses charmes. Chaque climat y passe et s’y peint tour à tour;

Ét mênae l’étranger, s’il y vit plus d’un jour,

A les trop regarder, se sent naître des larmes !

NOTES ET SONNETS

SONNET

Sit meæ sedes utinam senectæ,

Sit modus lasso maris el viarum 1 HonACE.

Paix et douceur des champs: simplicité sacrée Je ne suis que d’hier dans ce repos d’Eysins,

Et déjà des pensers plus salubres et sains M’ont pris l’àme au réveil et me l’ont pénétrée.

Point de merveille ici ni de haute contrée,

Point de monts, de rochers, si ce n’est aux confins Mais des vergers, des prés, l’un de l’autre voisins. Le cimetière seul, colline séparée.

O doux chemins tournants 1 ô verte haie en fleuri Blonde Reine des prés, leur plus tendre couleur ! Promenade insensible, avec oubli suivie,

Qui, comme un ami sûr, nous ramenez au banc Devant le seuil, au soir, où la famille attend. Soyez tout mon sentier et ramenez ma vie !

Sic ego sim, liceatque caput candescere canis l Tibdlle.

On sort; le soir avance et le soleil descend;

Le Jura déjà monte avec son front puissant;

NOTES ET SONNETS

On traverse vergers, plantages sans clôture, Négligence des prés qu’enlace la culture.

On arrive au grand pont que projeta l’aieul,

— Vainement, — que, syndic, le père acheva seul. On s’enfonce au grand bois, chênes aux larges voûtes ; On admire au rond-point où s’égarent huit routes. Tout au sortir de là, l’ancien toit apparaît.

Dont l’ami si souvent nous toucha le secret.

Manoir rural, pourtant à tourelle avancée;

Et l’ami nous redit son enfance passée,

Ses jeux, l’école aussi, la fuite, le pardon;

Les jours dans le ravin à lire Corydon;

Les immenses noyers aux branches sans défense. Plus immenses encor quand les voyait l’enfance.

On s’assied, on soupire, avec lui l’on renaît.

On revoie au matin que la fleur couronnait.

Et, tandis que le cœur distille sa rosée.

L’œil en face se joue à la cime embrasée Du Mont-Blanc, dernier feu, si grand à voir mourir! Mais il faut s’arracher, de peur de s’attendrir.

On revient, côtoyant l’autre pan de colline.

Non plus par le grand pont, mais bien par la ravine : Le bois superbe à gauche en lisière est laissé.

Plus d’un air pastoral en marchant commencé,

Des murmures de vers, de romances vieillies. Exhalent l’àge d’or de nos mélancolies.

Et plus nous avançons, et plus le jour nous fuit.

Sur le 7iant' desséché ce pont brisé conduit ;

On s’effraie, on s’essaie, on a passé la fente;

On remonte, légers, la gazonneuse pente;

Et le sommet gagné nous remet de nouveau A la plaine facile où fleurit le hameau.

En avant, le Jura, dans sa chaîne tendue.

Des grands cieux qu'il soutient rehausse l’étendue;

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