‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 96 sur 150 · LE CHATEAU DE BOTHWELL · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE BOTHWELL

Dans les tours de Bothwell, prisonnier autrefois,

Plus d’un brave oubliait (tant cette Clyde est belle !) De pleurer son malheur et sa cause fidèle. Moi-môme, en d’autres temps, je vins là; — je vous vois

Dans ma pensée encor, flots courants, sous vos bois ! Mais, quoique revenu près des bords que j’appelle,

Je ne puis rendre aux lieux de visite nouvelle.

— Regret! — Passé léger, m’allez-vous être un poids?...

Mieux vaut remercier une ancienne journée.

Pour la joie au soleil librement couronnée.

Que d’aigrir son désir contre un présent jaloux.

Le Sommeil t’a donné son pouvoir sur les songes. Mémoire ; tu les fais vivants et les prolonges ;

Ce que tu sais aimer est-il donc loin de nous?

La voilà, pauvre mère, à Paris arrivée Avec ses deux enfants, sa fidèle couvée !

Veuve, et chaste, et sévère, et tout au deuil pieux. Elle les a, seize ans, élevés sous ses yeux En province, en sa ville immense et solitaire. Déserte à voir, muette autant qu’un monastère.

Où croît l’herbe au pavé, la triste fleur au mur.

Au cœur, le souvenir long, sérieux et sûr.

Mais aujourd’hui qu’il faut que son cœur se décide A quelque état, jeune homme et docile et timide,

PENSÉES D’AOUT

Elle n'a pas osé le laisser seul venir ;

Elle le veut encor sous son aile tenir ;

Tille veut le garder de toute impure atteinte,

Veiller en lui toujours l'image qu'elle a peinte (Sainte image d'un père!), et les devoirs écrits Et la pudeur puisée à des foyers chéris ;

Elle est venue. En vain chez sa fille innocente. L’ennui s’émeut parfois d’une compagne absente,

Et l'habitude aimée agite son lien :

La mère, elle, est sans plainte et ne regrette rien. Mais si son fils, dehors qu'appelle quelque étude,

Est sorti trop longtemps pour son inquiétude,

Si le soir, auprès d’elle, il rentre un peu plus tard. Sous sa question simple observez son regard !

Pauvre mère! elle est sûre, etiiourtant sa voix tremble. 0 trésor de douleurs, — de bonheur tout ensemble ! Car, passé ce moment, et le calme remis,

Comme aux soirs de province, avec quelques amis Retrouvés ici même, elle jouit d'entendre (Cachant du doigt ses pleurs) sa fille, voix si tendre. Légère, qui s’anime en éclat argenté,

Au piano, — le seul meuble avec eux apporté.

On parlait de la mort : un ami n'était plus ;

Un ami comme un frère, un de ces cœurs élus

Au sein de la famille, et dont les destinées

Sans effort, sans retour, se sont d’abord données.

On parlait de la mort, et le grave entretien

Sur l’homme et son néant, sa misère et sou rien,

S’élevait par degrés; on disait que la vie

A de fatales lois en naissant asservie

Ne brillait que par place et pour de courts instants-

Que tous ces mots du jour ; superbes, éclatants.

De pi'ogrès, de puissance et de grandeur humaine, N’étaient que flatterie, ostentation vaine ;

PENSÉES D’AOUT

Que, dès que la nature aux extrêmes climats,

Dans l'excès des soleils ou l'excès des frimas,

Se mêlait de régner, et comme un monstre immense, Accusant sourdement l'effort qui recommence.

Hors d’elle déchaînait les soupirs ennemis Et remettait en jeu les germes endormis,

Tout mourait ; et qu'alors l'homme chétif, malade, Ce nain précipité du ciel qu’il escalade.

Ces générations de clameur et d’orgueil Jonchaient chaque pavé dans les cités en deuil. Comme ces moucherons nés d'un rayon d'automne. Et morts au soir serein, sitôt que l’air frissonne.

Et lorsqu’on eut parlé presque avec désespoir,

La vierge au front charmant, au simple et doux savoir. Comme pour corriger la vision funeste.

Éleva tout d’un coup sa parole modeste Qu’accompagnait si bien son tendi’e regard bleu. L’un de ces purs regards qui prouvent l'àme et Dieu ; Elle dit, se pressant sur le bras de l'aïeule ;

« De toutes choses donc l'immortelle et la seule,

« C'est le cœur, et, quand tout semblerait s’abîmer,

« Il faut plus près toujours se serrer et s’aimer. »

Les vers Cfui suivent auraient pu être imprimés à la fin du livre Volupté^ auquel ils se rapportent : mais je les crois mieux à part et ici. üconvient toutefois, pour les bien comprendre, dene les lirequ’après s’être rappelé les dernières pages de cette longue confidence. L’ami prêtre adressait d’Amérique son histoire et ses conseils à son ami plus jeune. C’est celui-ci qui, ayant reçu, à la mort de l'autre, l’écrit, probablement légué, y répond en ces vers.

J’ai reçu, j’ai reçu les émouvantes pages. Aveux, confessions, échos des ans moins sages, Souvenirs presque miens, retrouvés et relus ! Mais quand je les lisais. Ami, vous n’étiez plus!

PENSÉES D’AOUT

Vous me les écriviez, songeant à ma jeunesse,

A mon âge d’alors, à mon ciel enflammé.

Quand le nuage errant, sous un air de promesse,

Cache et porte bientôt notre avenir formé.

Quant tout jeune mortel, montant son mont Albane Ou sa bruyère en fleurs,^ le regard plein d’essor,

A ses pieds l'Océan ou les lacs de Diane,

Pleure à voir chaque soir coucher les soleils d’or !

Vous vouliez avertir la fleur avant l’orage.

Dire au fruit l’heure et l’ombre, et le midi peu sùr ; Vos rayons me cherchaient sous mon plus vert ombrage; Mais, quand ils sont venus, voilà que j’étais mùr.

Hélas ! je ne suis plus celui du mont Albane,

Celui des premiers pleurs et des premiers désirs ; Quelques printemps de trop ont usé les plaisirs.

Dieu n’estpas tout pour moi ; mais l’àme encor profane , Sans plus les égarer, étouffe ses soupirs !

Je n’ai que mieux senti l’intention profonde.

Ami ; vos saints accents me venant du vrai monde.

Où mort vous habitez.

M’ont ravi sur vos pas en tristesse infinie.

Eh ! qui n’a pas vécu de vos nuits d’insommie ?

Qui n’eut vos lents matins, vos soirs précipités ?

Qui n’eut pas sa Lucy quelques jours sur la terre ?

Qui ne l’a pas perdue absente ou par la mort ?

Au cœur d’une Amélie éveillant le mystère,

Qui n’a pas gardé le remord ?

Et plus tard, quand la faute en nous s’est enhardie, Tout froissé des liens de quelque madame R.,

Oh ! qui n'a souhaité l’instant qui congédie,

La paix loin des erreurs, et le toit vaste et clair.

Et l’entretien si doux, tout proche de la mer.

Chez un ami de Normandie ?

PENSÉES D’AOUT

Guérissons, guérissons ! et plus de faux lien I C’est assez dans nos jours d’une amante pleurée. Ménageons, vers le soir, quelque pente éclairée,

Où votre astre, Amaury, serait voisin du mien.

Mais puis-je, à mon souhait, suivre en tout môme trace, I Si le Christ m’attendrit, Rome au moins m’embarrasse. O prêtre, je le sais et l’ai bien éprouvé.

Par son sol triomphal, de sépulcres pavé.

Par son bandeau d’azur, par ses monts, par ses rues. Par ses places en deuil des foules disparues,

Par ses marbres encor, son chant ou ses couleurs, j Ta Rome est souveraine à calmer les douleurs, t Mais son pouvoir d’en haut me trouble et me rejette ;

En vain j’y veux ranger mon âme peu sujette ;

■ Je me dis de ne pas, tout d’abord, me heurter,

De croire et de m’asseoir, de me laisser porter;

Qu’au sommet aplani luit le divin salaire ;

Je dis, et malgré tout, cœur libre et populaire.

Chaque fois que j’aspire à l’antique rocher.

Maint aspect tortueux m’interdit d’approcher!

Et cependant l’on souffre et l’on doute avec transe ; N’est-il plus en nos jours besoin de délivrance.

D’asile au toit béni, d'arche au-dessus des eaux.

De rameau séculaire entre tant de roseaux ?

Souvent Tbiver dernier, en douce compagnie Où les noms plus obscurs et les noms de génie,

Et d’autres couronnés de bonté, de beauté.

S'unissaient dans un nœud de libre intimité.

Comme aux chapeaux de Mai, sous la main qui se joue,

La pâle ou sombre fleur au bouton d’or se noue ; Souvent donc, réunis par qui savait choisir.

Tous chrétiens de croyance ou du moin.s^e désir.

Ces soirs-là, nous caùiTons du grandm’al ou nous sommes, De l'avenir du monde et des rêves des hommes,

De l'orgueil emporté qui déplace les deux.

PENSÉES D’AOUT

3aS

De l’esprit toutefois meilleur, religieux,

Jeune esprit de l'etour, souffle errant qui s'ignore. Qu’il faut fixer en œuvre avant qu’il s’évapore.

Puis par degrés venait le projet accueilli De faire refleurir Port-Royal à Juilly.

Ou plus près, quelque part ici, dans Paris même.

Et dans quelque faubourg d’avoir notre Solesme.

Et c’étaient des détails de la grave maison.

Combien de liberté, d’étude ou d’oraison,

La règle, le quartier, tout... hormis la demeure.

Et le plus vif sortait pour la chercher sur l'heure.

Oui, — mais, le lendemain de ces soirs si fervents. Les beaux vœux dispersés s’en allaient à tous vents. Vrais propos de festin dont nul ne tient mémoire.

Et la vie au dehors avait repris son cours;

A chacun ses oublis! un rayon de la gloire.

Un rayon des folles amours,

Ou le monde et ses soins, cent menus alentours,

■ Et le doute en travers qui chemine et nous presse. Tout ce projet d’hier, n’était-ce donc qu’ivrésse?

Quefaire ? — Aumoinssauverle projet dans sonsein. En garder le désir et l’idéal dessein ;

A chaque illusion dont l’àme devient veuve,

A chaque flot de plus dont le monde l’ahreuve.

Tout indigne qu’on est, plein du deuil de son cœur, - Regagner en pleurant le cloître intérieur,

Et rapporter de là, de la haute vallée.

Au plus bas de la vie inquiète et mêlée.

Même dans les erreurs, même dans les combats. Même au sein du grand doute où s’empêchent nos pas, Un esprit de pardon, d’indulgence et de larmes.

Une facilité de prier sous les armes,

Le souvenir d’un bien qui n’a pu nous tromper Un parfum que tout l’air ne pourra dissiper.

Et dont secrètement l’influence reçue

Nous suit par nos chemins et bénit chaque issue;

PENSÉES D’AOUT

Quelque chose de bon, de confiant au Ciel,

De tolérant à tous, écoutant, laissant dire.

N’ignorant rien du mal et corrigeant le fiel.

Religion clémente à tout ce qui soupire.

Christianisme universel !

Bien volontiers je crois avec ceux de notre âge.

Un peu plus qu’Amaury n’y penche en son ouvrage.

Je crois avec nos chefs en ce douteux instant.

Nos guides enchanteurs ( un peu moins qu’eux pourtant), A quelque vrai progrès dans l’alliance humaine.

Au peuple par degrés vivant mieux de sa peine.

Au foyer chez beaucoup, suffisant et frugal.

S’honorant, chaque jour, d’un accord plus égal,

A l’enfance de tous d’enseignement munie,

A plus de paix enfin, d’aisance et d’harmonie.

J’y crois, et, tout marchant, la flamme est à mon front;

J’y crois, mais tant de maux au bien se mêleront.

Mais tant d’àpre intérêt, de passion rebelle,

Sous des contours plus doux, d’injustice éternelle,

Tant de poussière, à flots, si prompte à s’élevei'. Obscurciront l’Éden impossible à trouver.

Que je veux concevoir des âmes détachées.

Muet témoin, les suivre aux retraites cachées^

En être quelquefois, les comprendre toujours. Embrasser leur exil ici-bas, leurs amours,

Plaintes, fuites, aveux, tout... jusqu’à leurs chimères. L’essor va loin souvent dans leurs pages légères.

Oh! oui, qu’on laisse encore à nos rares loisirs Ces choix d’objets aimés et de touchants plaisirs. Quelque couvert d’ombrage où l’on se réfugie !

Pleurez tout bas pour nous, idéale Élégie !

Souvent à cette voix trop tendre en commençant,

La prière éveillée ajoute son accent.

Racine, enfant pieux, relisait Chariclée.

Clémentine, ou Clarisse, à propos rappelée. Nonchalants entretiens venus d’un air rêveur.

Des purs amours en nous ravivent la saveur.

PENSÉES D’AOUT

Huet louait Zaïde, et tout m’embellit Clève ;

Et mon être à souhait s’attendrit ou s’élère, Selon que plus avant en un monde chéri,

Bien après le bosquet où la place est encore Du bon évêque Héliodore,

L’abbé Prévost m’entraîne, et d'un tour favori Par la main me ramène à l’évêque Amaury.

Préey, octobre.

SONNET

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